Hypothèse amoureuse, hypothèse romanesque

Un cri Lola, premier roman de l’écrivain haïtien Bonel Auguste, vient de paraître aux éditions Vents d’ailleurs.

Biographie et bibliographie de Bonel Auguste.

Bonel Auguste au festival Étonnants voyageurs, Port-au-Prince, 2007.

Entretien sur Radio Laser en mai 2010.






L’hypothèse romanesque consiste en la possibilité de relier ce qui hante et divise le narrateur : ses rêves qui le maintiennent dans l’obscurité, ses cris qui ne savent où jaillir et tournent sans fin à l’intérieur de son corps - avec ce qui compose, pour lui, le monde extérieur : au plus proche, la musique de John Coltrane et de Lester Young, la voix de Billie Holiday, les vers de poètes qu’il recopie sur des papiers qu’il abandonne ici et là afin de les redécouvrir comme si lui-même les avait écrits ; alentour, une maison en bois qui suscite en lui un sentiment de fraternité, une vieille femme qui vocifère contre les dictateurs, un enfant estropié qui lit des bandes dessinées devant la boutique du pharmacien, un homme trapu aux mains calleuses, un voyageur qui raconte l’histoire de sa vie.

La certitude de sa propre présence s’établit quand il parcourt la ville de Port-au-Prince en compagnie de Lola, à la regarder venir vers lui, lui sourire, marcher à ses côtés, à lui raconter ses rêves qu’elle prend le temps d’interpréter, à se tenir auprès d’elle. Seul, il retombe aussitôt dans l’incompréhensible quotidien. La jeune femme représente un point de passage entre le monde du dedans qui l’agite et le monde du dehors qui le bouleverse, une échappée hors du chaos de son existence.

Quelques arbres tordus, secs bordent la rue. Leurs feuilles qui exhalaient la santé de la sève circulant joyeusement dans leurs tiges se sont brûlées depuis longtemps. Le vent a emporté la cendre sur les vêtements, dans les cheveux, sur les cils, dans les narines comme la cendre des boîtes en carton, des boîtes de conserve et des bouteilles en plastique que l’on brûle pour en débarrasser le quartier. Lola me murmure qu’elle aimait, adolescente, se promener dans cette rue qui mène à sa maison, quand la nuit était douce, silencieuse. Des fleurs de diverses couleurs s’épanouissaient devant les maisons modestes sans garage. Les gens étaient plus fiers de la qualité du parfum de leurs fleurs qu’ils avaient plantées eux-mêmes que de leurs propriétés.

Le départ de Lola pour la France à la fin du roman est-il la réponse définitive à l’« hypothèse amoureuse » que le narrateur avait tenté de poser ? Pas davantage, sans doute, que la résolution romanesque ne coïncide avec la dernière phrase mais bien plutôt, écho de son titre, dans la fragmentation des aspérités dont le texte est semé et qui résonnent au-delà de la lecture.


Les éditions Vents d’ailleurs, créées en 1999 par Jutta Hepke et Gilles Coleu, poursuivent leur travail acharné et constant de découverte des littératures venues d’ailleurs.
On signale la trilogie romanesque de l’écrivain haïtien Jean-Claude Fignolé construite autour du village côtier des Abricots. Les deux premiers tomes avaient paru au Seuil en 1987 et 1990. Vient de reparaître Les Possédés de la pleine lune, Aube tranquille est annoncé au printemps 2013. Le troisième tome, inédit, sera publié à l’automne 2013. Il s’agit, indiquent les éditeurs, « d’une œuvre majeure d’un des grands auteurs et intellectuels du monde francophone ».

Dominique Dussidour - 23 avril 2013