De Liquide à Monsieur Le Comte, par Philippe Annocque

(Reprise d’un article du blog de Philippe Annocque - texte de son intervention lors de la soirée que remue.net a consacré aux éditions Quidam)
Philippe Annocque tient un blog savoureux, "d’écriture, de lecture, et parfois d’autre chose", intitulé Hublots - parce que la visibilité est mauvaise.. Il a écrit plusieurs livres, dont Liquide et Monsieur Le Comte au pied de la lettre, tous deux parus chez Quidam.
Sa bibliographie.

De Liquide à Monsieur Le Comte

Une histoire de contraintes, de formes et de conformisme social et littéraire


Deux mots par écrit sur ce que j’ai tenté de dire à l’oral (encore merci à Remue.net)

à propos de ces deux livres dont la lecture successive à coup sûr peut dérouter

alors qu’ils sont quasi jumeaux

voire siamois.


Les circonstances, déjà, en deux mots.

En plein cours de Liquide, sans en interrompre pour autant l’écriture, je me mets soudain à écrire tout autre chose, parce que j’éprouve à ce moment-là le besoin irrépressible d’écrire autre chose, n’importe quoi, sans me rendre compte tout de suite que ce sera un autre livre – plus précisément : le sixième chapitre (Les toilettes du bibliothécaire) de Monsieur Le Comte au pied de la lettre.

Deux mois à peine sépareront la fin du premier jet de Liquide de celui de Monsieur Le Comte.


Quand j’écris Liquide, j’arrive au terme d’une conjugaison vers l’immédiat, initiée dans Une affaire de regard, poursuivie dans Par temps clair (Chroniques imaginaires de la mort vive aussi, mais c’est aussi autre chose). Récit à la troisième personne pour le premier (mise à distance ironique d’un point de vue déjà très intérieur), à la deuxième pour le deuxième (et pour le troisième aussi, tiens), pour le travail sur la conscience qu’on dit mauvaise parce qu’elle accuse – manière donc d’accuser le trait ; et là, au bord de la première personne, je saute par-dessus : ce sera la personne zéro de Liquide : possibilité offerte par le langage et jamais – à ma connaissance – exploitée. C’est ma tendance naturelle, je l’ai constatée dans mon écriture hygiénique, celle qui m’accompagne à chaque instant sans que je pense nécessairement à la publication. Cette fois la gageure est trop belle : la personne zéro est le moyen d’exprimer au plus près, immédiatement, le sentiment de l’inexistence, mon seul sujet au fond.

Ce sentiment de l’inexistence, c’est celui de la vie, qu’on occulte au prix de bien des conformismes : devenir ceci et cela, tous les rôles préexistants dans lesquels on vient se couler : ce livre évidemment sera liquide, et donc Liquide. Un roman où la forme joue un rôle capital, un roman formaliste donc comme disent les imbéciles, formaliste puisque la forme est la vaine tentative de donner un sens à la vie : la forme c’est l’identité civile, sociale, familiale de notre vie formaliste.

Au moins les contraintes (Liquide obéit à un cahier des charges presque épais comme lui) ont-elles été choisies, assumées même si bien sûr additionnées aux autres, celles qu’on cherche à oublier. N’empêche. Ecrire Liquide est une revanche sur ce que dit Liquide : s’il y a là-dedans de l’autobiographie c’est là qu’elle va se nicher, et pas dans l’anecdote, ouf pour moi.

Mais les autres contraintes sont là aussi, Liquide est encore un roman, réaliste, hyperréaliste même, qui joue donc encore le jeu d’une forme qui lui préexiste. On sait très bien qu’il ne peut pas en être autrement. N’empêche : c’est dans l’arrachement impossible aux contraintes préexistantes que je trouve mon plaisir (c’était déjà pour cela que s’était imposée à moi l’écriture si différente de Chroniques imaginaires de la mort vive après Une affaire de regard et Par temps clair – mais la conscience alors en était moins nette : c’est aussi pour comprendre ce qu’on fait qu’on écrit). Et donc, à un moment où pourtant l’écriture de Liquide « va bien », où je parviens à la quasi-certitude que ce projet aboutira, à un moment où j’ai du temps et qui n’est pas le soir (car Liquide s’écrit le soir), je jette les futures toilettes du bibliothécaire, c’est-à-dire le moment fatal, n’ayons pas peur des mots (car pour une fois on se fera un jeu de leur infiabilité, on les laissera vouloir dire à toute force puisque de toutes façons c’est ce qu’ils font bien au-delà de la maîtrise qu’on prétend avoir sur eux) ; le moment fatal, disais-je, ou Monsieur Le Comte va rencontrer son double, l’ex-bibliothécaire sans figure, celui que jamais dans un roman il ne devrait rencontrer, puisque c’est moi.

Je ne renonce pas au roman, puisque je continue d’écrire Liquide, auquel je crois de plus en plus ; et en même temps je refuse de m’y conformer, puisque ma vie est l’écriture, celle sur laquelle j’ai quelque prise, peut-être, et que je veux autant que faire se peut décider de mes formes. J’improvise tout. Le personnage naît de la lettre que j’écris au moment où je l’écris, la dérision est de règle, l’histoire improbable, variable ; on y refusera les versions uniques qui président à la plupart des romans (à la thèse préférons l’hypothèse multiple) ; et surtout le texte n’oubliera jamais qu’il n’est fait que de mots et de lettres, on va lui en mettre jusque là, il va voir ce qu’il va voir. On va rire.

Tout cela se fait devant moi au moment où je l’écris sans aucune (ou presque) planification. Les choses se mettent en place. Je me vois soudain sans figure, face à mon double de papier qui en porte la version dérisoire. Ce n’est pas un abîme qui s’ouvre devant moi : c’est un abyme, et la polysémie richissime de la figure m’y met : je m’y vautre. Le romancier n’est qu’un épouvantail dérisoire, d’ailleurs je déteste les romans puisque je les aime et que je les écris. Cette transgression sans doute me vaudra quelques incompréhensions, c’est le prix à payer pour faire sauter de probables verrous intérieurs. Désormais je peux écrire encore autre chose.

Philippe Annocque



26 avril 2013