Aude Pivin | Oui

Variation autour du premier chapitre du roman de Virginia Woolf, To the Lighthouse

(traductions recommandées par Aude Pivin : Voyage au phare, (traduction de Magali Merle), dans Romans et nouvelles, Paris, LGF, « Le Livre de poche. La Pochothèque », 1993 ; Vers le phare, (traduction de Françoise Pellan), Paris, Gallimard, « Folio classique » no 2816, 1996)


Aude Pivin se passionne depuis longtemps pour le cinéma, qu’elle a étudié et enseigné à la Sorbonne. Aujourd’hui traductrice de l’anglais, notamment de poésie, elle publie des textes en revues (L’Atelier du roman, Le Nouveau Recueil, Secousse, Coaltar, Jardins…). Aude Pivin sur remue.net.



Oui, bien sûr, s’il fait beau demain, dit Mrs Ramsay. Mais il faudra être debout avec le coq, ajoute-t-elle.

Ces mots sont pour son fils la source d’une joie extraordinaire car la perspective de cette expédition, qu’il avait l’impression de contempler depuis une éternité, semble maintenant sur le point de se réaliser, après seulement une nuit sombre et une journée de navigation. James Ramsay, six ans, assis par terre à découper des images dans un catalogue d’objets de la Marine pendant que sa mère tricote une paire de chaussettes pour le fils du gardien du phare, est au comble de sa joie, et c’est l’émotion de James, en entendant la réponse de sa mère, « yes, of course, if it’s fine tomorrow », qui se communique instantanément à moi : oui, nous irons au phare !

Malheureusement une joie de courte durée car le père qui passe devant la fenêtre en compagnie de son ami Charles Tansley, en entendant sa femme promettre à son fils l’expédition, s’arrête net et déclare qu’il ne fera pas beau demain, et que personne n’ira au phare. Mr Ramsay, claquant de la langue comme on claque d’un fouet, vient de couper court à toute illusion. L’effet est si brutal que si je pouvais, moi, attraper cette hache, ce tisonnier dont James rêve de se saisir pour éventrer la poitrine de son père et le tuer, je le ferais. Pas tant pour lui porter secours ou lui témoigner ma sympathie que pour exprimer la rage de se savoir vaincu. De quoi est-il question ? De principes, comme toujours, de vérité qu’il ne faut pas dissimuler, de compromis impossibles. Incapable de dire autre chose que la vérité, incapable d’atténuer l’effet d’un mot déplaisant à l’oreille, encore moins s’il s’agit de ses propres enfants, Mr Ramsay aime à répéter ceci : que la vie est difficile et requiert courage et endurance. Ce que je refuse d’entendre, préférant me protéger du monde cruel d’où peut surgir à tout instant une menace, laquelle vient précisément de s’incarner dans la figure du père, intransigeant et rigide. Et comme si cela ne suffisait pas, Charles Tansley, profitant de l’occasion pour se distinguer une fois de plus auprès de Mr Ramsay, prononce ces mots en guise d’acquiescement, quitte à contrarier encore un peu plus le cœur de James et le mien : c’est un vent d’ouest, le pire de tous pour accoster !

Être patient, comme James qui attend patiemment son heure (promise par la mère), mais James est beaucoup plus intelligent que moi, il profite des heures creuses pour s’occuper, de cette minute où il est assis dans l’enceinte de sa protection pour reprendre secrètement espoir. Et sa mère l’encourage :


Mais il peut faire beau demain, dit-elle, je pense qu’il fera beau !


Si seulement je pouvais dire à Mrs Ramsay comme à une personne : je vous aime ! Ou plus exactement : j’aime tout cela que vous avez créé, la maison, les enfants, les battes de cricket, les chapeaux de paille, les encriers, les pots de peinture, les scarabées et les crânes d’oiseaux. Dix fois, vingt fois, trente fois par jour, je remonte la colline, pousse la porte du jardin pour venir m’allonger auprès de cette femme qui, en plus d’avoir créé un monde merveilleux, me laisse présager un avenir meilleur que celui qu’on a imaginé pour moi : quand elle voit son fils de six ans siégeant au tribunal ou s’occupant un jour de régler une grave crise politique, c’est un peu à mon avenir qu’elle songe, et quand elle caresse ses cheveux, c’était un peu les miens qu’elle effleure.

C’est l’illusion qui m’enchante le temps d’un voyage ou d’une nuit d’insomnie même si je sais que les dés sont tirés, jetés depuis longtemps déjà. Car la mère (qui voit dans un reflet ses cheveux gris et qui, à cinquante ans, se dit qu’elle aurait pu mieux faire) a dit oui à son fils, mais aussitôt après le père a déclaré que personne n’irait au phare. C’est dit. C’est au moment où il passait devant la fenêtre du salon en compagnie de Charles Tansley : il s’est arrêté à sa hauteur et a coupé court à tout en lâchant brutalement qu’il ne ferait pas beau. Vérité – je te tiens, tu me tiens –, il ne fera pas beau. Pas beau du tout. En effet, ce jour-là, il pleuvait à Carrouge. Je m’en rappelle très bien, l’orage avait éclaté vers trois heures de l’après-midi, à l’instant même où Tansley annonçait une tempête, une véritable tornade, et aussitôt les arbres s’étaient mis à balayer le ciel de droite à gauche, forçant maman à rentrer précipitamment pour me demander depuis le bas de l’escalier si j’avais bien refermé la porte de la grange, et dehors l’herbe se couchait sous les rafales de vent, la pluie battant sur les carreaux comme à l’intérieur de ma tête où je tentais de repousser le mot barbarité (barbarité, barbarité !) qui s’imposait à moi de toutes ses forces, sans doute à cause de la consonance avec athée que les enfants utilisent pour moquer Charles Tansley : le petit athée, disent-ils. Ah ! Ah ! Rose s’en moque ; Prue s’en moque ; Andrew, Jasper, Roger s’en moquent. Même Badger (brave chien) ira mordre Tansley pour être, comme le dit Nancy, la énième personne à les avoir poursuivis jusqu’aux Hébrides. Il ne mérite que ça et d’ailleurs je serais prêt à les venger moi-même de cet intrus si les enfants me le demandaient.


Absurde ! répond alors sévèrement Mrs Ramsay à sa fille : Tansley a bien été invité !


Un choc. Car Mrs Ramsay, qui m’avait réconforté l’instant d’avant et que j’avais, avec trop d’empressement peut-être, placée si haut dans mon estime (j’aurais pu me jeter à ses pieds pour lui dire qu’elle est la mère la plus admirable que la terre ait jamais portée), vient soudain de prendre la défense de Tansley, ce sale type qui a brisé tous nos rêves. Oui mais Tansley est un disciple de mon mari, semble-t-elle reprendre d’une voix douce, comme pour se justifier, et mon mari le trouve particulièrement doué, et puis j’ai un instinct qui me pousse naturellement à protéger les hommes car je leur reconnais une supériorité intellectuelle sur les femmes (et moi à nouveau sous son aile). C’est eux qui ont la responsabilité des affaires du monde, pouvoir auquel une femme doit naturellement se soumettre (bien sûr, bien sûr), oui, une chose qui devrait inspirer tout naturellement à une femme de la déférence. Jeune ou vieille. C’est pourquoi elle ne tolère pas les moqueries dont Tansley fait l’objet tout en avouant qu’il peut aussi la faire rire, comme ce jour où il était revenu d’une sortie en mer et avait répondu que ça, la mer était agitée. N’êtes-vous pas trempé jusqu’aux os ? lui avait-elle demandé. Trempé, oui, mais heureusement ça n’a pas traversé les vêtements, avait dit Tansley en pressant sa manche et ses chaussettes.

Mais ce n’est pas de ça dont les enfants se plaignent, c’est de lui, sa façon de voir les choses, ce besoin systématique de monopoliser la parole quel que soit le sujet de conversation, dans le seul but de faire briller sa petite idée, sa petite personne, content de lui une fois qu’il avait pelé un à un les arguments des autres et réduit tout le monde au silence. Un misérable spécimen, disent les enfants, qui parodie les gestes du maître et ne désire qu’une seule chose : marcher de long en large aux côtés de Mr Ramsay sur la terrasse pour faire la liste de ceux qui ont gagné ci ou ça dans son université, du plus brillant de sa génération dans tel ou tel domaine ou de celui dont on va sûrement entendre parler dans les prochaines années. Peut-être, peut-être, répond Mrs Ramsay, mais elle n’aime pas qu’on manque de respect aux invités, aux jeunes hommes en particulier, si pauvres, si démunis, même si elle dont le rôle est de protéger ces pauvres êtres hors du monde (elle tricote une paire de chaussettes pour le fils du gardien du phare qui doit se sentir bien seul pendant des mois sans visites, sans lettres ni journaux) reconnaît aussi que Tansley peut dire des choses désagréables. Car comment a-t-il pu ajouter à la déception de son fils, déjà rabroué par son père ?

Je l’observe gouverner sur son territoire, soupesant la chance de chacun d’atteindre le but de sa vie, présidant aux journées comme à une assemblée, dans cette maison de bord de mer où elle répète les mêmes choses, des choses comme : les fenêtres doivent être ouvertes et les portes fermées. Et aux enfants : de ne pas ramener toute la plage avec eux. À Carmichael, s’il n’a pas besoin de quelque chose quand elle va au village : timbre, tabac, journaux ? C’est peut-être cette sollicitude qui la guérit d’un sentiment de désolation devant les absurdités qui sortent de la bouche de ses enfants, même si je ne comprends pas pourquoi elle trouve leurs propos absurdes ; j’ai toujours envie d’être avec eux ou d’aller les rejoindre, comme sur le terrain de cricket l’après-midi et crier, quand c’est mon tour de taper dans la balle, et celle-là ? Et celle-là ? Ou dans leur chambre le soir pour me moquer de la cravate de Charles Tansley ou tenter de trouver avec eux une explication à cette traînée jaune sur la moustache de Mr Carmichael – de l’opium peut-être ?

Oui mais pourquoi, reprend-elle aussitôt, comme si elle m’avait entendu penser, comme si nous entretenions un dialogue, moi allongé par terre, elle assise sur le seuil de la porte-fenêtre, pourquoi faut-il que cela commence si jeune (rien que d’y penser parfois, des nœuds dans les fibres même de son être, ses propres enfants, si critiques de tout !) quand il y a déjà bien assez d’inégalités dans le monde comme ça ? Je voudrais prendre la défense des enfants et dire que c’est normal à leur âge, où ils sont lucides et cruels, mais je me sens pousser dans l’autre sens, celui du consensus, et devenir un peu hypocrite en acquiesçant à ce qu’elle dit à propos de ce qu’elle voit chaque jour, de ses propres yeux, ici ou à Londres, l’inégalité entre les riches et les pauvres, l’opposition entre les puissants et les faibles, et moi hochant la tête de haut en bas tout en pensant, tiens elle habite Londres, tiens elle pourrait marcher dans des rues que je connais, Gower Street ou Saint-Paul Street, et je l’imagine aller d’un pas vif chez une femme qu’elle va aider, un petit carnet à la main où elle note les dépenses et les revenus, car si elle accorde une certaine reconnaissance à tous ceux favorisés par la naissance dont elle fait partie, cela ne l’empêche pas de penser à toutes les oppositions entre les gens, et d’œuvrer dans l’espoir un jour de ne plus chercher à apaiser son indignation mais satisfaire sa curiosité et devenir ce que la profane en elle admire tant : une investigatrice de la question sociale.

Comme ce jour, se souvient-elle, où elle avait pris Charles Tansley en pitié : visiblement mal à l’aise, ne sachant pas trop quoi faire de lui-même, il l’avait suivie dans le salon alors que tous les autres étaient partis, son mari, les enfants, Minta Doyle, et elle lui avait demandé : ça vous ennuierait beaucoup de m’accompagner au village ? Inespéré pour lui, à voir sa tête, un petit sourire sur les lèvres (comme je l’imagine), tellement fier de pouvoir marcher aux côtés de Mrs Ramsay à qui il propose aussitôt de porter son sac, se dévidant comme une bobine, parlant de sa vie, de ses cours, de sa thèse, de lui, lui, lui, profitant d’une affiche qui annonce le passage d’un cirque dans le village pour dire cette chose à Mrs Ramsay qu’il attendait peut-être de dire depuis longtemps, voire depuis toujours à quelqu’un : qu’il n’allait jamais au cirque quand il était petit. Neuf frères et sœurs et l’obligation de faire durer ses chaussures deux fois plus longtemps que les autres. Son père avait dû travailler dur pour les nourrir, lui-même payait ses études depuis l’âge de treize ans. Il avait travaillé dur ! Il n’allait jamais au cirque quand il était petit – Oh ! C’était donc l’explication ! L’écrasante injustice des origines sociales ! Tansley privé de tout et surtout de reconnaissance, d’où son besoin insatiable de parler de lui-même, de se trouver un maître et de marcher de long en large à ses côtés sur la terrasse pour faire la liste de ceux qui ont gagné ci ou ça dans son université, du plus brillant de sa génération dans tel ou tel domaine ou de celui dont on entendrait sûrement parler dans quelques années.

Tansley, que je n’écoute plus, semble se dissoudre dans le lointain de la fenêtre avec ses manies ridicules. Je pose mon livre. Maman sort de la remise à outils avec un sécateur. Elle s’accroupit devant le muret et se met à désherber lentement, méthodiquement autour des campanules, et je revois le jardinier six mois plus tôt qui me surprend par la fenêtre à huit heures du matin en frappant comme une brute aux carreaux de ma chambre – il doit bien y avoir un moyen d’échapper à tout cela, même si je ne sais plus trop à qui elle pense à cet instant, à ses enfants peut-être, leur sens critique, leurs moqueries : oui, il doit bien y avoir un moyen – mais lequel ? Tu as débranché le téléphone ? Tu seras gentil avec le jardinier s’il te plaît. Tu as bien refermé la porte de la grange ? Le triomphe domestique. Tu as changé de chaussures ? Je dis oui, qu’elles sont à sécher dans l’entrée et me précipite dans ma chambre.

Au coin du feu en rouvrant mon roman, James, six ans, cadet des huit enfants Ramsay, découpe un frigidaire dans un catalogue de la Marine pendant que sa mère tricote une paire de chaussettes pour le fils du gardien du phare, et la réponse est oui ; un court instant les mots de Mrs Ramsay produisent sur James le même effet que l’éclaircie soudaine sur mes sens, quand la pièce se remplit, l’orage passé, d’une chaleur et d’une lumière bienfaisantes qui redonnent vie à tout ce qui semblait l’instant d’avant inanimé, les épicéas, un bouton d’or, et, comme s’ils étaient sortis de quelque repli obscur où je les avais perdus, Mrs Ramsay et Charles Tansley viennent soudain de réapparaître, visiblement soulagés l’un et l’autre, quoi que pour des raisons contraires, d’être arrivés au village où Mrs Ramsay en découvrant l’immensité de la baie s’exclame soudain :


Ah ! Que c’est beau !


Ils sont arrivés au village où les maisons se sont écartées pour laisser place à l’immensité de l’eau, incroyablement plate, et au vieux phare au loin, à peine visible dans la brume. C’est le lieu de prédilection des artistes, dit Mrs Ramsay, et en effet, il y a un homme assis devant sa toile en bottes jaunes et coiffé d’un panama, regardant droit devant lui, plongeant son pinceau dans le rose et le vert tendres de sa palette, mais quelque chose m’empêche d’en profiter pleinement, comme si je craignais qu’un événement mette fin à cette contemplation, à cette tranquillité retrouvée. Tansley ! C’est Tansley ! Il va se remettre à parler et tout gâcher. Donner son opinion et réduire l’intensité de la scène en disant quelque chose comme : très pictural, une marine, citant des noms comme James Whistler, Walter Sickert, Julius Olsson, Franck Bramley ou Walter Langley. Il va se vanter de je ne sais quelle connaissance iconographique en replaçant cela dans un contexte historique, artistique, daté, des exemples à l’appui, pour laisser croire que c’est bien son unique intérêt, et non la toile, et non les émotions.

Non, à mon grand étonnement il se tait, ce qui ne diminue pas pour autant mon hostilité à son égard, mais le sentiment que j’ai éprouvé dans le jardin, quand il a voulu porter le sac de Mrs Ramsay, et qui a augmenté quand il a ensuite voulu qu’on sache tout de sa vie, s’atténue pour laisser place à une nouvelle sensation, liée d’ailleurs à autre chose qu’à ses chaussures trouées ou à sa misérable image-carte-postale du bonheur (Mrs Ramsay, des étoiles dans les yeux et des voiles dans les cheveux, comme il la voit au sommet de son exaltation, Mrs Ramsay courant dans les champs, Mrs Ramsay portant dans les bras un agneau à la patte blessée !). Le changement vient d’une voix qui semble avoir émergé de je ne sais quel profondeur imaginaire pour s’adresser tout spécialement à moi, et me demander, précisément à travers ce personnage, le plus assommant de tous, mais aussi le plus pitoyable (maintenant qu’ils sont sur le chemin du retour Tansley a obtenu de prendre son sac – il tient son sac !) : de ne pas le juger.

Et alors qu’à cet instant je me demande pourquoi ce personnage si peu intéressant prend tant de place dans le premier chapitre du roman de Virginia Woolf, je comprends qu’on cherche, à travers Charles Tansley, à faire appel à des sentiments plus nobles en m’intimant de prendre de la hauteur et d’oublier son sarcasme et sa brutalité, lui qui répète à James : pas d’expédition, pas d’expédition. Ce à quoi je finis par consentir, principalement par respect pour cette voix a priori de nulle part mais qui murmure distinctement une chose à l’oreille du lecteur, une chose essentielle – et qui d’autre que l’auteur a toute légitimité à faire entendre la règle ici ?



Aude Pivin

8 mai 2013