Le Nouveau Recueil, n° 73

Ecrire, c’est défendre la solitude dans laquelle on se trouve ; c’est une action qui ne surgit que d’un isolement effectif, mais d’un isolement communicable, dans la mesure où, précisément, à cause de l’éloignement de toutes les choses concrètes, le dévoilement de leurs relations est devenu possible.

Mais c’est une solitude qui mérite d’être défendue, ce qui veut dire qu’elle nécessite une justification. L’écrivain défend sa solitude en montrant ce qu’il trouve en elle et uniquement en elle.

[...]Par la parole nous nous rendons libres, libres à l’égard du moment, de la circonstance assiégeante et immédiate. Mais la parole ne nous recueille pas, pas plus qu’elle ne nous crée ; au contraire, un usage excessif de la parole produit toujours une désagrégation ; grâce à la parole nous remportons une victoire sur le moment mais bientôt nous sommes à notre tour vaincus par lui, par la succession de ceux qui vont soutenir notre attaque sans nous laisser la possibilité de répondre. C’est une victoire continuelle qui, à la fin, se transforme pour nous en déroute.

Et c’est de cette déroute, déroute intime, humaine - non pas d’un homme en particulier mais de l’être humain, que naît l’exigence d’écrire. On écrit pour regagner du terrain sur la déroute continuelle d’avoir longuement parlé.

C’est le début d’un texte de 8 pages de Maria Zambrano, inédit, traduit par Jean-Marc Sourdillon, sous le titre Pourquoi on écrit. Sur Maria Zambrano, voir chronique Ronald Klapka La parole délivrée du langage.

Mais au sommaire du Nouveau Recueil, dossier sur l’élégie avec participation d’Antoine Emaz et James Sacré, Jean-Yves Masson et d’autres. Ainsi qu’un inédit remarquable d’Alain Duault, Elégie de la guerre :

La guerre c’est moi les terres brûlées les cris les bombes

Jetées sur les enfants la nuit qui dorment ventres ouverts

Sur les routes enrubannées de l’ombre rouge du napalm

Et les ruses qui cousent le crime sur les bouches de sang

Froid la fillette nue qui court vers Saïgon déchirée c’est

Moi les oiseaux violés au bord des routes sous les pluies

Oranges qui colorent la nuit les crânes les souffles les cris...

Voir sommaire complet, présentation et plusieurs articles en ligne sur le site de Jean-Michel Maulpoix.

François Bon - 7 décembre 2004