L’Apprenti sorcier de François Augiéras

Parfois, quand on veut s’exprimer, quand on cherche à dire quelque chose sans trop savoir quoi, ce qui importe le plus n’est pas tant les mots qu’on choisit — ils ont leur importance, n’exagérons rien — que ceux qu’on exclut, ceux qu’on se refuse à dire. À propos de littérature, il est convenu de parler de sujet — comment voudriez-vous parler d’un livre sans dire de quoi il parle ? —, et c’est là où l’opération de désignation ou de nomination peut se révéler délicate. Dans les années 1930, quand on a commencé de lire Faulkner en France, il était dans l’ordre des choses de qualifier ses livres de « romans paysans ». C’était le lieu de l’histoire et la « nature » des personnages qui conféraient au livre son identité, presque son genre. Aujourd’hui ça fait plutôt sourire, on a du mal à ne pas percevoir un certain mépris dans cette catégorie, de toute évidence forgée par les gens de la ville, ceux qui ont fait des études et regardent l’endroit dont ils proviennent avec un certain effarement, voire une certaine honte. Il est vrai que l’Amérique de Faulkner fait frémir, mais qualifier la littérature du romancier sans doute le plus important du XXe siècle de paysanne montre à quel point on peut croire dire quelque chose de ce qui se joue dans la langue en parlant d’un sujet ou d’un lieu quand l’important se passe ailleurs, dans les couleurs, les rythmes, les silences, les matières et les sensations qui leur sont liées, « l’odeur du froid brillant » dans Le Bruit et la fureur par exemple, celle d’une jeune fille qui sent « comme les feuilles », etc.

De ce point de vue, dire un mot, c’est bondir directement sur la proie, alors qu’écrire (lire) est une cynégétique, un art de la chasse. Ce sont les traces qui comptent, la satisfaction de tuer ou de laisser aller librement la bête traquée n’étant là que pour achever ou dénouer une crispation, une peur entretenue, un désir, une passion — une souffrance même parfois. Il suffirait de deux ou trois mots pour tuer un livre comme L’Apprenti sorcier de François Augiéras, non pas que ce livre manque de puissance, mais il a sa fragilité, sa bizarrerie. Il fut publié en 1964, j’ignore tout de sa réception, elle dut être discrète. Cependant, je ne peux pas m’empêcher de penser que la société prude de l’époque aurait été plus à l’écoute de cet ouvrage (tout en s’en défendant) que pourrait l’être la nôtre, soi-disant plus émancipée, et qui juge avant d’éprouver, avant même d’imaginer ce que peut être un corps, un être, plongés dans un milieu, en compagnie d’autres hommes, d’autres corps, eux-mêmes pris dans un tourbillon de sensations. On veut tellement que la vie soit quelque chose qui nous appartienne et sur quoi on exerce son contrôle qu’on en perd l’essentiel, la volonté d’échapper, de s’abandonner, la volonté d’étreindre, de détruire, mais aussi d’aimer, d’asservir, de garder (comme dit La Merteuil à Valmont, au sujet de la belle qu’il se défend d’aimer). Tout ce qui est puissant dérange, mais là où hier on reculait avec effroi aujourd’hui on juge et on enferme, sinon physiquement du moins avec des mots, des mots savants qui ici repèrent une pathologie, là une faute morale, sans prendre en compte le fait qu’une œuvre d’art ne renvoie pas à la réalité commune, celle sur laquelle on s’entend, mais en propose une reconfiguration, opération comportant de multiples inconnues à laquelle le regardeur ou le lecteur prend une part importante, déterminante même (interprétation si on veut, sensibilité, aptitude à accueillir au lieu de juger, epochè, suspension du jugement, du couperet).

C’est que la littérature ne gagne pas forcément à être tirée sur la place publique. Elle a même peut-être tout à y perdre. Les deux ou trois pages qui introduisent ce récit sont anonymes, discrétion rare de la part d’un éditeur (Grasset, Cahiers rouges) qui semble avoir voulu imiter celle qui présida à la première édition (Julliard), laquelle renvoyait à un autre titre du même auteur mais sans le mentionner. Elles rangent ce livre (mais faut-il le ranger, n’est-il pas le dérangement même dont rêve secrètement toute bibliothèque ?) parmi les textes « souterrains » de la littérature. Il est vrai qu’il y est beaucoup question de terre, de feuilles et d’eau, de ciel, de nuit, de chant d’oiseaux et d’odeurs : celle du tabac pourrissant, de la cendre froide, de la terre mouillée — à moins qu’il ne s’agisse d’un visage ou d’une pierre, le monde s’unit à force de décomposition, il ne forme plus qu’une seule chair, une seule eau rougie par le sang, le mélange des corps et des substances étant la seule preuve d’amour digne de considération au sein d’un monde silencieux où l’on ne parle que pour donner des ordres ou se libérer d’une souffrance primaire s’ancrant dans les viscères, racines des arbres qui grincent dans le vent.

Ce qu’on appelle amour recouvre des réalités diverses et multiples, allant de la pensée obsédante jusqu’à la pulsion irrépressible. Le corps s’ouvre aux exhalaisons, au souffle, aux cris qui traversent la nature sarladaise (c’est le Périgord noir et ses églises, ses grottes fondamentales), et si un visage surgit, si un corps se meut dans le paysage, il devient l’objet d’une quête frénétique, d’une passion idolâtre que seule la vue du sang et les brûlures des coups de fouet pourront apaiser. Que ceux à qui l’art de hausser l’amour jusqu’à la souffrance donne la nausée passent leur chemin ; ceux qui ne savent pas reconnaître dans le déchirement des images ou des tissus organiques le premier mouvement de l’amour, le premier pas d’une danse qui dégénèrera — c’est inévitable, tout comme la conjuration qui travaille à l’éviter — en deuil. L’amour est végétal avant d’être humain ou même animal. Les rochers sont vivants, les pierres sont la forme minéralisée des amours mortes, le cœur refroidi des passions fatales. Les escaliers tremblent sous le poids des corps qui les montent, les murs de la chambre, à cause des cris, des hurlements, qui sont le dernier mot d’une confidence faite aux songes, aux rêves dont la nature assure la garde.

C’est la biologie qui fonde la sorcellerie, les rituels sont là pour aider la mémoire à fixer les échanges, les transactions, les mues, les dons, les sacrifices. Les molécules d’eau conservent la mémoire d’un visage, l’éclat d’un regard, la forme d’un rictus. Elles accueillent l’âme des jeunes garçons en proie à l’errement, à la métamorphose, à la duplicité pour ne pas dire à la perversité — mais j’ai dit que je n’emploierai pas ces mots qui faussent la lecture et troublent les eaux limpides dans lesquelles se reflètent les pensées les plus secrètes, les moins formées, les plus violentes, pudiques, farouches. Il faut assister au lever des aubes silencieuses, voir la nuit se creuser imperceptiblement pour s’absenter à elle-même :

« Instants délicieux de la fin de la nuit. Pas un souffle de vent. On ne voit rien du Monde. C’est une absence de tout ; les moments ne sont plus faits que de rien ; tout paraît suspendu. L’air immobile n’agite pas une branche ; plus un oiseau ne chante. On ne ressent que le charme intensément répandu de la vie souveraine de la terre et du ciel, si puissamment, qu’il n’y a qu’à y puiser pour en tirer ce qu’on veut. »


Le tout issu de rien, désir de tout étreindre, de tout saccager. Tout vient de ce rien qui libère et qui dépossède. Il faut devenir un arbre, se couler dans les méandres de la rivière, fondre sous les coups, composer ses blessures, laisser son sang couler le long de son poignet ou de sa cuisse, là où le couteau aura plongé sa lame. L’épée a disparu au fond de la rivière, elle nous a finalement protégés contre la méchanceté de ceux qu’on ne connaît pas, à l’instar des mots entendus, des regards offerts, des promesses délivrées par la salive des baisers — à l’instar des livres lus aussi, dans la poussière des greniers, dans le délire ou la folie dont ils sont la métaphore, l’araignée au plafond. Folie que les livres contiennent, abritent, protègent, séquestrent, crime qu’ils autorisent, retrait qu’ils prescrivent, revanche qu’ils permettent, à mesure que la chaîne de mots qu’ils fabriquent emprisonne la vie et l’évalue, la réévalue, la requalifie, à mesure qu’ils la remettent au monde avec l’aide complice des sorcières et des sages-femmes, car qui les distinguerait, qui distinguerait encore quoi que ce soit quand tout s’embrase ou se noie ?

Pascal Gibourg - 26 mai 2013