Hommage à Gaston Puel

Je remercie avec émotion le Centre Joë Bousquet et son temps, de Carcassonne, et son directeur, René Piniès, tous ceux qui, comme Serge Bonnery, travaillent à l’animation de ce centre, ainsi qu’Alain Freixe, de m’avoir fait découvrir il y a déjà longtemps la poésie de Gaston Puel, et de m’avoir permis de connaître cet homme rare et généreux dont la plus grande qualité humaine était certainement le refus de toute compromission avec ce qui lui semblait aller contre sa fidélité à l’idée exigeante qu’il se faisait de son engagement en poésie.
On n’oubliera pas le riche catalogue de livres d’artistes que, vingt ans durant, entre 1960 et 1980, sa maison d’édition La Fenêtre ardente publia : y figurent, par exemple, Arp, Dubuffet, Miró, Ubac, Tapiès... et, parmi les auteurs, outre Puel lui-même, Char, Pierre André Benoît, Malrieu, Guillevic...
Il y a un an, le Centre Joë Bousquet et son temps [1] publiait, de Gaston Puel, ses 42 sirventès pour Jean-Paul, tandis que la revue Nu(e), en coédition avec les éditions de l’Arrière-pays, consacrait au poète, en 2010, un numéro spécial, sous la direction d’Éric Dazzan.
C’est dans ce numéro qu’est publié le texte que je reproduis ci-après : je l’avais prononcé, sous cette forme d’une adresse à Gaston Puel, à Carcassonne, à l’occasion de l’exposition et des journées qui lui avaint été consacrées, à Carcassonne.


GASTON PUEL, VERS LA LEGERETE

Nous voici donc réunis autour de vous, cher Gaston Puel, comme autant de ces « quelques lunatiques » que vous évoquez au début de L’Ame errante, et à la « parcimonieuse attention » de qui vous « livre », dites-vous, votre « chant, grave ou léger »… Parcimonieuse… Je voudrais bien que mon attention échappe à toute avarice, qu’elle ait appris au contraire en vous lisant à prendre la mesure, la hauteur, de votre parole généreuse, et que, si parcimonie il devait y avoir, elle ne concerne que la brièveté du temps qui, par la force des choses, est aujourd’hui octroyé à chacun d’entre nous autres lunatiques…

Trois remarques en introduction.
1. D’emblée, et puisqu’il est vrai que toute lecture en dit aussi beaucoup sur le lecteur, et parfois beaucoup trop - le grand piège étant de s’approprier la parole de l’autre… grand piège et grand plaisir avouons-le car, après tout, pourquoi lit-on si ce n’est aussi pour mieux entrer en soi-même… - d’emblée donc, et comme sous le mode d’une confidence, j’aimerais vous avouer par quelles connivences secrètes peut-être de tempérament ou de caractère je vous ai rencontré.
D’abord, vous consignez, dans Le Journal d’un livreur, l’importance de cette expérience enfantine qui vous a fait « [glisser] inexorablement dans la peau d’un cancre » ; et vous dites aussi que l’absence de reconnaissance induite par cet état d’échec scolaire a déterminé chez vous par la suite et pour toujours une espèce d’étonnement et de gêne devant toute forme de reconnaissance et d’éloge : « s’il me parvient aujourd’hui, dites-vous, il me gêne ou m’accable ; il me semble toujours excessif ou superflu ».
D’où, chez vous, à propos de ce qu’il est convenu d’appeler la vie sociale, ce désir fou de périodiquement claquer une porte que pourtant vous aviez cherché à ouvrir, ce sentiment de la pesanteur de tout engagement, ce mouvement de retraite, la certitude aiguë de la futilité des « grandeurs d’établissement », ce regard qui ne s’en laisse pas compter sur la cruauté de la vie – et voilà la découverte de Céline - ; et puis en même temps cette tendresse élégiaque qui vous tient aussi, constamment, et voilà pour la découverte d’Apollinaire… et puis cette faim de la légèreté et de la grâce.
Combien tout cela, immédiatement, m’a parlé !

2. Je forme aussi le vœu de ne pas encourir votre malédiction, ayant bien retenu cette leçon du poème 70 de « La Vie émiettée » qui dit : « …me rassemblant en cet autre qui survit à ce que je fus, je pèse mes mots pour maudire qui dirait ce que je suis ».
Mais la nature de votre parole à nouveau écarte ce danger de captation ou d’identification réductrices, et avant tout parce que vos poèmes ne cessent de s’ouvrir un peu plus chaque jour à l’évidence de leur essence énigmatique ; écrire, chez vous, je crois bien que c’est effectivement chercher à se rassembler en cet autre qui, comme la vie elle-même, s’offre à la représentation sous le mode de l’effacement, du retrait, de l’impossible saisie : c’est pourquoi, tout à la fois, nous sommes et nous ne sommes pas au monde. Telle est l’énigme… Et c’est aussi pourquoi certainement on n’arrête pas d’écrire, malgré qu’on en ait.

3. Je partirai, pour ma troisième remarque, d’un détail emprunté à la forte étude d’Eric Dazzan parue dans le cahier que L’Amourier a consacré à Gaston Puel sous la direction d’Alain Freixe. Très belle étude, oui, notamment dans ce qu’elle dit des rapports de Puel à Claude Simon, montrant comment « l’étirement de la pâte verbale » fait advenir le sens ; ou dans sa référence à Celan à propos du poème comme lieu où se manifeste un silence, un vide originels ; bref, dans ce que cette étude dit de l’actualité intempestive de Gaston Puel dont la parole s’invente à partir précisément de ce vide, soit à partir de l’expérience de l’effondrement des valeurs et des rhétoriques qu’elles induisaient.
Faisant référence entre autres à Rimbaud comme origine de cette modernité, Eric Dazzan cite la phrase du poème « Adieu » d’Une saison en enfer selon laquelle « il faut être absolument moderne ». Absolument, oui, et non résolument comme parfois on l’écrit. Et vous voyez la différence : « résolument » nous installe dans une posture morale, celle d’une résolution. Laquelle est bourgeoise. « Absolument » nous lance dans une révolution, et donc dans une réévaluation de la parole, qui sont celles-là même de la poésie. Il faut être absolument moderne dit que c’est cette mesure absolue-là, qui nous manque, que c’est elle qu’il nous faut nécessairement atteindre, elle en face de quoi la seule résolution ne serait en vérité qu’un dé-faut.
Or une vie peut être changée par cet absolu-là ; par une résolution, elle ne sera que manœuvrée par le devoir : c’est le chameau des « Trois métamorphoses ». Et l’on ne part pas au Harar pour avoir pris une ferme résolution.
Il y faut une « révolution ». Au risque du silence.

I. « Etre absolument »

Eh bien je crois pour ma part – du moins est-ce ce que j’y ai d’abord senti – que l’œuvre et la vie de Puel – l’une et l’autre évidemment inséparables – sont marquées par une exigence de cette nature.
J’y ai entendu cette même sorte d’injonction parfois violemment affirmée - « Se casser. Casse-toi ! », et la référence est ici Rimbaud - par celui qui se présente aussi comme « âme insurgée toujours », mise en route par le désir de « s’ouvrir au vent qui vient », parfois aussi très clairement explicitée comme dans cette page du Journal d’un livreur : « J’ai cherché maintes fois à sauver mon être social, à gagner ma vie, à rentrer dans le rang, et toujours par des voies détournées, j’ai été renvoyé dans les marges, loin du sentier conventionnel que je désirais emprunter. »
Oui, âme insurgée qui rappelle, au résident d’une université américaine aussi confortablement engagé dans un « parcours honorable » qu’il a le cul installé sur sa tondeuse mécanique, cette injonction de Bousquet : « N’oubliez jamais, Puel, il n’y a pas de grands hommes »… Phrase dont la nature authentiquement bousquetienne ne fait aucun doute, si on la rapproche de cette autre, tirée de Traduit du silence  : « Un homme grand, c’est une vie manquée »…
Le geste le plus répété, et fondateur, de cette vie en poésie sera celui de « l’esprit en marche » qui veut « conquérir sa liberté au jour le jour », « jusqu’à ce que le quotidien vous empoigne comme une aurore » : marche, conquête, empoigner sont des mots de la révolution, non de la résolution.
Je n’aurais pas de difficulté à trouver dans l’œuvre de Puel d’autres marques d’une telle tension, voire d’un excès : attrait pour « l’abrupte rocaille », pour le « ravin », attrait de l’air libre, du « cristal vivant qui tinterait », du « bleu déchirant qui cinglerait les barreaux », du « savoir absolu du pur amour ».
Ceci surtout, pour le goût de l’extrême : « La Poésie n’ajoute rien parmi les ombres. Son battement excède tout. »
Tel est, oui, l’enjeu de la poésie. Elle est un rythme – un battement - Et un rythme qui excède tout, qui ne saurait se satisfaire que d’un comble. En tant que rythme, elle met en marche, en chemin. C’est elle qui réclame : « Casse-toi ». Mais ce chemin est un chemin risqué. C’est au risque de se perdre que l’on va. Et peut-être même n’y va-t-on dans un premier temps que pour s’y perdre.

II. Les obstacles

1. Chemin abrupt, oui ; et qui ouvre souvent sur une déréliction. Je n’aurai pas le temps ici d’approfondir ce que j’aurais maintenant voulu montrer, à savoir que la quête poétique de Gaston Puel se fait par un patient (« J’ai longtemps fait patience », dit Rimbaud) et douloureux affrontement de la conscience avec le sentiment du néant et du vide ; une hantise de l’absurde : « Cette vie aurait-elle un sens ? Mais non, jour après jour, elle verse dans l’indifférence », et sans doute l’expérience si souvent redite de la mort de la mère est-elle fondatrice pour la condition humaine, s’il est vrai, comme le dit, dans « Au feu », « Le Cep de la nuit », que « Les mères sont mortes en amont /À la lisière de l’avenir ». Ce qui fonde la condition humaine, c’est bien l’expérience de la séparation originelle, et le vide, le néant à quoi cette séparation mène, « Aumône d’écume, [dorénavant] le rien hèle le rien ».

2. L’esprit de dérision guette alors le marcheur, certain qu’il est de « mourir tout à l’heure /au bout de la route » ; « Je ris comme si le cul de Dieu s’était posé sur la hotte, je ruisselle sous la divine colique, absurde et vérité de l’absurde, rire de l’impossible vérité ». Et le poème lui-même participe de la dérision dans une vision d’échec où la « fable et le sable finiront par se confondre », où le « scribe » se voit comme « emmuré dans la feuillée des mots ».

III. Le retour du monde

Cependant, ce qui me semble la vérité de cette œuvre, c’est que ce n’est jamais la déréliction qui a le dernier mot. Il y a toujours chez Puel un retour du monde dans sa légèreté et sa grâce, qui vient sauver du désespoir qui guette, et remettre en chemin : « Il fallut qu’une pie s’échappât d’une vigne pour rendre au regard sa primeur de rosée. »
Je suis sensible à cette thématique de la légèreté de l’être, si forte dans l’œuvre de Puel, et dont l’oiseau est un constant témoignage. Combien d’oiseaux en effet, êtres « aérien(s), sans poids (…) chant de l’être » traversent le ciel de Puel et le sauvent ! Pie, hirondelles, rouges-gorges, alouettes, et merle, évidemment, lui qui sauve de la « pesanteur » ; oiseaux, mais aussi tous les arbres « ouverts au matin, qui brûlez entre vos branches le bleu futur ».
Tendre vers cette légèreté, est-ce que ce n’est pas la dynamique secrète de cette œuvre, une fois vaincues les simagrées sociales et dominée la hantise du néant ?
Il s’agit, dit le Journal d’un livreur, de « sauver cette fraîcheur à jamais perdue par quoi s’annonçait le monde » . Peut-être sommes-nous comme Icare tombés de bien haut, mais, et c’est cela qui fonde notre condition de poètes, nous « n’oublierons pas cette fumée si légère qui semble toujours lointaine dès qu’elle apparaît. C’est le meilleur de notre parole, c’est ce qui veut aller plus loin, vers l’insaisissable parole ». Notre salut, il est là, dans l’étonnement des « Matinaux », qui est aussi notre secret irréductible, l’étonnement de « se savoir en vie ».

Cher Gaston Puel, vous écrivez, dans Au feu, ce livre au titre si emblématique, ces trois vers :

Partons
Allons à la découverte de
La dignité


Et, beaucoup plus tard, cette phrase qui ne manque pas d’une juste hauteur : « Je prétends sans la moindre fierté que je ne suis qu’un homme plein de questions et digne d’elles ».
Mises en parallèle, ces deux phrases tracent le trajet d’une vie en poésie qui est aussi une vie en fidélité : fidélité, c’est-à-dire décision de ne jamais tricher avec soi-même. Voilà bien la dignité. Elle consiste à refuser les mensonges des carrières, des faux-semblants et des faux grands hommes.
Rien n’est plus risqué, mais c’est un choix avec lequel on ne transige pas, même si parfois la chair s’en plaint.
Vous savez ce que dit Deleuze dans ses Dialogues avec Claire Parnet : « Il y a beaucoup de gens qui rêvent d’être traîtres. Ils y croient, ils croient y être. Ce ne sont pourtant que de petits tricheurs. (…) C’est que traître, c’est difficile, c’est créer. Il faut perdre son visage. Il faut disparaître, devenir inconnu. »
Gaston Puel est de ces traîtres-là.
Quoiqu’il en soit, permettez-moi, toute révérence gardée, de plagier René Char s’adressant à Rimbaud, et de vous dire en un discret hommage : « Oui, tu as bien fait de partir, Gaston Puel ! (…) Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres (…) pour le bonjour des simples.(…) Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi ».

Jean-Marie Barnaud - 7 juin 2013

[1Maison des Mémoires-Maison Joë Bousquet, 53 rue de Verdun, 11000 Carcassonne.