[25] Laure de Sade, une rêverie généalogique

Bibliographie de cet article :
— Sade, Les Cent Vingt Journées de Sodome ou L’école du libertinage [120J], tome I des Œuvres complètes du marquis de Sade éditées par Annie Le Brun et Jean-Jacques Pauvert, 15 tomes (éditions Pauvert, 1986). Édition numérique chez publie.net.
— Pétrarque, L’Ascension du mont Ventoux, texte latin, traduction en vis-à-vis et commentaires de Paul Bachmann, postface d’Ève Duperray, dessins-esquisses de Till Neu (L’or des mots, musée Pétrarque, Clepsydre, 1996). Autre édition : texte traduit du latin par Denis Montebello, préface de Pierre Dubrunquez (Séquences, 1990). De l’abondance des livres & De la réputation des écrivains, traduit du latin par Victor Develay [1883] (Plein Chant, Bassac, 1996).
— Mémoires pour la vie de François Pétrarque, tirés de ses œuvres et des auteurs contemporains, avec des notes ou dissertations, & les pièces justificatives, sans nom d’auteur [écrit par Jacques-François-Paul-Aldonze de Sade], édité à Amsterdam, chez Arskée & Mercus, MDCCLXIV [numérisé par Google].
— Charles-Albert Cingria, Pétrarque, 1932, avec une notice de Christophe Calame (L’Âge d’homme, 2003).
— Pierre Michon, Trois auteurs, chapitre 2, « La danseuse », à propos de trois œuvres de Charles-Albert Cingria : La Civilisation de Saint-Gall, Pétrarque et La Reine Berthe autour de l’image récurrente d’une jongleresse romane (Verdier, 1997).
— Solange Lambergeon, Un amour de Sade, la Provence (éditions A. Barthélemy, collection Hommes & récits du Sud, Avignon, 1990).
— Jean-Claude Hauc, Les châteaux de Sade. Des photos en couleurs du château de Lacoste et des intérieurs des châteaux de Mazan et de Saumane (Les éditions de Paris, 2012).





Il a refermé la porte de la pièce où il a ses manuscrits, sa bibliothèque. Le voilà seul. Chaque matin se placer en condition d’écrire par la posture assise devant la table de travail, ainsi. Faire défection. Ce qu’il a sous les yeux se met à flotter, se détache doucement. Bientôt les contours familiers vont se disperser en un poudroiement de lignes transparentes qui laisseront passer une certaine tonalité avant plongée. Il relit une ou deux pages écrites la veille, soulève des feuillets éparpillés, ouvre un livre, que cherche-t-il ?

Où étais-je, pourquoi me trouvais-je ici ? Il me semblait un peu l’avoir oublié. Enfin laissant de côté ces préoccupations, auxquelles eût mieux convenu un autre endroit, je tourne la tête et considère le spectacle qui avait motivé ma venue. On m’avait averti, ce qui eut presque pour effet de me tirer d’un songe, qu’il serait bientôt temps de repartir, car déjà le soleil déclinait, et grandissait l’ombre de la montagne. Je me retourne, porte mes regards vers l’ouest. Cette frontière entre la France et l’Espagne, la crête des Pyrénées, on ne la distingue pas d’ici. Aucun obstacle, que je sache, ne fait écran, seule est en cause la faiblesse de la vue humaine. En revanche, à ma droite, les hauteurs de la province de Lyon ; à ma gauche la rade de Marseille, les grèves d’Aigues-Morte, à quelques journées de distance, sont très nettement visibles. Quant au Rhône, nous l’avions sous les yeux. Tandis que j’admirais chaque point de ces horizons et que tantôt j’appréciais le spectacle de cette terre, tantôt, à l’exemple du mouvement de mon corps, j’élevais aussi mes pensées, l’idée me vint de jeter un coup d’œil sur le livre des Confessions d’Augustin, ce présent que je dois à votre affection [1].

Il connaît bien le mont Ventoux que décrit Pétrarque : sentiers tortueux, roches calcaires, buissons épineux, odorants, serpents, scorpions, crainte des chiens sauvages, sa perception en est physique, nerveuse, sensible dans les mollets. Et il connaît l’ascension comme figure de l’exercice intellectuel : entraîner l’idée, l’image à pas mesurés vers la ligne de crête de la pensée… Qu’on y découvre une présence divine ou la cadence d’une phrase est négligeable, simple question d’époque et de vocabulaire. Même si certains s’essoufflent, s’amuse-t-il, à gravir ce qui n’est que plaine et platitudes, la rhétorique du sommet à atteindre n’a pas perdu son efficacité.

Pétrarque est son ancêtre par alliance comme si leur maison, la maison des Sade, ne s’était perpétuée que grâce à l’amour du poète pour une jeune femme croisée dans une église d’Avignon, Laure de Noves. Son mariage l’avait renommée Laure de Sade, elle donna le jour à onze enfants et mourut de la peste noire en 1348, à l’âge de trente-huit ans. Par les trois cent soixante-six sonnets du Canzoniere qu’elle inspira à Pétrarque, elle avait pourtant eu le temps de s’inscrire, elle et sa descendance, dans l’histoire de la littérature. L’abbé Jacques François Paul Aldonze, oncle paternel de Sade, l’évoque dans ses Mémoires pour la vie de François Pétrarque publiés en 1764, relus par Sade à Vincennes.

La maison de Sade était une maison patricienne, originaire d’Avignon, accréditée dans le Sénat de cette ville où elle exerçait depuis longtemps les principales fonctions de la Magistrature.
Nostradamus, dans son Histoire de Provence, assure avoir lu quelque part que la maison de Sade descendait des princes de Baux. Cette conjecture est fondée sur quelque rapport des armes anciennes de cette maison avec les armes de l’illustre maison de Baux. Les armes des Sade étaient une étoile à huit rayons d’or en champ d’azur, avant que l’empereur Sigismond leur eût concédé l’Aigle impériale qu’ils portent à présent depuis 1416. Les armes des Baux étaient de gueules avec une étoile à seize rayons d’argent.
Nostradamus prétend que cette étoile fut ainsi abrégée & diversement blazonnée pour distinguer les cadets des aînés de cette famille. Rien de plus honorable pour la maison de Sade qu’une pareille descendance, mais Nostradamus est un auteur trop fabuleux ; sa conjecture est appuyée sur un fondement trop faible pour s’y arrêter. La maison de Sade ne donne pas dans la chimère, elle n’est point occupée à faire remonter son origine jusqu’à des sources incertaines, & se contente d’avoir rempli de tout temps avec honneur les premières charges de la Magistrature dans le Sénat de sa patrie. Ses registres en font foi.
Paul de Sade était fils d’Hugues & de Raymonde de Garnier ; il épousa d’abord Jeanne Lartissuti qui mourut vers l’an 1290. En 1300 il épousa en secondes noces Augière fille de Giraud le Blanc. Dans les actes il est qualifié de Messire, Dominus ; c’était la qualification la plus honorable qui fût en usage dans ce temps-là à Avignon, où les mœurs étaient simples & sans faste, avant que la Cour romaine y eût établi son séjour. […]
Hugues de Sade fils de Paul avait un peu plus de 20 ans, lorsque Ermessende mère de Laure lui fit l’honneur de le choisir pour l’époux de sa fille qui avait 17 ou 18 ans. Elle ne pouvait lui faire un plus grand présent.
Les noces furent célébrées dans le mois de janvier 1325. Le contrat est daté de Noves le 16 janvier dans l’église de Notre-Dame.
Dame Ermessende mère de Laure, & Jean son frère Damoiseau stipulent dans cet acte avec Messire Paul de Sade, père de Hugues, & s’engagent de payer pour la dot de Laure 6000 tournois argent de France de bon poids, à l’o rond [2], que feu Messire Audibert de Noves a légués à sa fille dans son dernier testament. Ils lui donnent outre cela deux habits complets, l’un verd & l’autre écarlate avec des plumes de petits vairs, & tous les assortiments convenables. Une couronne d’argent du prix de 20 florins d’or, un lit honnête, & tout ce qui convient à une nouvelle épousée suivant la condition des personnes.
Il n’est pas inutile d’observer que Laure a été peinte plusieurs fois habillée de verd à Avignon & à Florence. L’ancien portrait qu’on voit d’elle dans la maison de Sade, & dont il y a tant de copies répandues dans le monde, la représente avec son habit d’écarlate. Pétrarque dans ses ouvrages fait allusion aux couleurs de ces deux habillements [3].

Érudit, homme de lettres qui correspondait avec Voltaire, l’abbé de Sade a également écrit des Remarques sur les premiers poètes français et les troubadours dont on trouve trace dans les carnets de Sade, par exemple dans le titre Contes et Fabliaux du XVIIIe siècle, par un troubadour provençal donné à de courtes nouvelles écrites à la Bastille en 1787 et 1788. Dans sa jeunesse l’abbé avait fait de la prison pour « faits de débauche », comme on disait alors (comprendre : pour s’être trouvé dans une maison de prostitution lors d’une descente de la police). Devenu vicaire général de Toulouse et de Narbonne, charge plus honorifique qu’ecclésiastique, puis curé d’Ébreuil, dans l’Allier, où il posséda le château de La Grave, c’est à lui que Mme de Sade mère avait confié l’éducation de son fils âgé de cinq ans jusqu’à son entrée au pensionnat du collège Louis-le-Grand cinq ans plus tard. Un voyage de six cents kilomètres sépara l’enfant de sa mère, de l’hôtel de Condé où il avait grandi et de Paris pour le conduire dans le Comtat-Venaissin, territoire pontifical jusqu’à la Révolution, terre de ses ancêtres. Le jeune corps s’éblouit : éclats du ciel, du soleil, de la lumière. Son regard en déduit intuitivement l’ombre. L’oncle lui apprend à lire et à écrire dans son austère château de Saumane, des tantes l’accueillent dans les élégants hôtels particuliers d’Avignon [4] où elles vivent, d’autres dans le couvent où elles prient. Il aura appris à parler le patois languedocien avec l’accent afin de ne pas se faire moquer, à chanter Un amor de lonh [Un amour de loin] de Jaufré Rudel, d’après l’ouvrage consacré par l’abbé aux troubadours. En compagnie de François Xavier Gaufridy son camarade de jeux (qui deviendra son notaire), il aura couru dans les jardins, la garrigue, grimpé aux rochers, sauté les talus, exploré les souterrains du château de La Coste. Il aura assisté à la cueillette des olives et dansé les olivettes – il s’en souviendra dans les 120J [5]. C’était un enfant vif, intelligent, il plaisait et aimait à plaire, lit-on dans les lettres de Mme de Longeville, maîtresse et amie du père de Sade, il désirait qu’on l’aime. À ces années-là aussi il doit sa sensibilité, sa sensualité, sa curiosité intellectuelle, son besoin d’indépendance.

Plus loin dans son ouvrage, l’abbé de Sade parle du Vaucluse et de la Sorgue que Pétrarque apercevait de sa bibliothèque :

Vaucluse est un de ces lieux où il semble que la nature aime à se montrer sous une forme singulière. Dans cette belle plaine de l’Isle qui ressemble à la vallée de Tempé, du côté du Levant, on trouve un petit vallon terminé par un demi-cercle de rochers d’une élévation prodigieuse, qu’on dirait avoir été taillés perpendiculairement.
Le vallon est renfermé de tout côté par ces rochers qui forment une espèce de fer à cheval, de façon qu’il n’est pas possible d’aller au-delà ; c’est ce qui lui a fait donner le nom de Vaucluse en latin Vallis Clausa. Il est partagé par une rivière entourée de prairies toujours vertes.
À la rive gauche du fleuve, on trouve un chemin qui mène en tournant un peu au fond de ce demi-cercle ou fer à cheval. Là, au pied d’une masse énorme de roc qui menace le Ciel & qu’on voit en face, est un antre assez vaste creusé des mains de la nature, où l’on peut entrer quand la fontaine est basse, & dont l’obscurité a quelque chose d’effrayant. C’est une double caverne, dont l’extérieur a plus de soixante pieds de hauteur sous l’arc qui en forme l’entrée. L’intérieur n’en a pas tout-à-fait la moitié. Elle paraît avoir cent pieds de large & environ autant de profondeur. On trouve vers le milieu de cet antre un bassin ovale en forme de puits, dont le grand diamètre est de 45 pas ou 18 toises. De là s’élève sans jet ni bouillon cette source abondante qui forme la Sorgue : on prétend qu’on a sondé plusieurs fois le bassin & qu’on n’a jamais pu en trouver le fond. Cela ne viendrait-il pas de ce que l’eau s’élevant avec force du fond à la superficie repousse le plomb de la sonde & la corde à laquelle il est attaché ? Cependant on ne voit qu’une nappe d’eau tranquille & sans agitation [6].

Sade a rendu hommage au Vaucluse de l’abbé dans les 120J, rappelez-vous le trajet qui mène au château de Silling.

Dès qu’on avait passé la charbonnerie, on commençait à escalader une montagne presque aussi haute que le mont Saint-Bernard et d’un abord infiniment plus difficile, car il n’est possible de parvenir au sommet qu’à pied. Ce n’est pas que les mulets n’y aillent, mais les précipices environnent de toutes parts si tellement le sentier qu’il faut suivre, qu’il y a le plus grand danger à s’exposer sur eux. Six de ceux qui transportèrent les vivres et les équipages y périrent, ainsi que deux ouvriers qui avaient voulu monter deux d’entre eux. Il faut près de cinq grosses heures pour parvenir à la cime de la montagne, laquelle offre une autre espèce de singularité qui, par les précautions que l’on prit, devint une nouvelle barrière si tellement insurmontable qu’il n’y avait plus que les oiseaux qui pussent la franchir. Ce caprice singulier de la nature est une fente de plus de trente toises sur la cime de la montagne, entre sa partie septentrionale et sa partie méridionale, de façon que, sans les secours de l’art, après avoir grimpé la montagne, il devient impossible de la redescendre. Durcet a fait réunir ces deux parties, qui laissent entre elles un précipice de plus de mille pieds de profondeur, par un très beau pont de bois, que l’on abattit dès que les derniers équipages furent arrivés ; et, de ce moment-là, plus aucune possibilité quelconque de communiquer au château de Silling. Car, en redescendant la partie septentrionale, on arrive dans une petite plaine d’environ quatre arpents, laquelle est entourée de partout de rochers à pic dont les sommets touchent aux nues, rochers qui enveloppent la plaine comme un paravent et qui ne laissent pas la plus légère ouverture entre eux. Ce passage, nommé le chemin du pont, est donc l’unique qui puisse descendre et communiquer dans la petite plaine, et une fois détruit, il n’y a plus un seul habitant de la terre, de quelque espèce qu’on veuille le supposer, à qui il devient possible d’aborder la petite plaine. Or, c’est au milieu de cette petite plaine si bien entourée, si bien défendue, que se trouve le château de Durcet [7].

Pour conduire son roman où il l’entendait, Sade a déplacé le château vers le nord, amplifié les distances et les dimensions des paysages traversés, transformé les profondeurs aquatiques en élévations minérales, accentué les images afin de donner à saisir la démesure du voyage à l’échelle humaine, les sensations d’éloignement puis d’isolement qu’on éprouve à de telles hauteurs quand on respire librement mais, on le craint, pour peu de temps encore.

Il a fait de même à partir du passage où l’abbé de Sade raconte le voyage que fit Pétrarque en 1354 de Mantoue à Milan à l’invitation de Charles IV :

Il gelait à pierre fendre. Les vieillards d’Italie assuraient n’avoir jamais essuyé un si grand froid. Les chemins étaient comme de cristal ; les chevaux, même ferrés à glace, avaient de la peine à se tenir. Heureusement il tomba une grande quantité de neige qui rendit les chemins praticables. Pétrarque en profita et il partit le 9 décembre. Il faisait un brouillard fort épais qui ne permettait pas de discerner les objets. On ne rencontrait personne dans les champs ; on voyait seulement de temps en temps quelques soldats armés qui sortaient de leurs embuscades. « comme ils étaient aux ordres des seigneurs de Milan, ils ne me faisaient pas de mal (dit Pétrarque), mais beaucoup de peur » [8].

La phrase que j’ai mise en italiques, Sade l’a reprise dans les 120J à la quatorzième journée du mois de novembre :

On s’aperçut ce jour-là que le temps venait favoriser encore les projets infâmes de nos libertins et les soustraire mieux que leur précaution même aux yeux de l’univers entier. Il était tombé une quantité effroyable de neige qui, remplissant le vallon d’alentour, semblait interdire la retraite de nos quatre scélérats aux approches même des bêtes ; car, pour les humains, il n’en pouvait plus exister un seul qui pût oser arriver jusqu’à eux.

Là, il a renversé la logique de la description afin de dramatiser la situation. La même chute de neige qui avait favorisé le voyage de Pétrarque en rendant praticables les chemins auparavant gelés, il l’a qualifiée d’« effroyable » au point d’interdire désormais toute communication avec les personnages emmurés dans Silling. La présence littéraire de l’abbé de Sade dans les 120J n’est pas seulement émouvante, elle montre la façon dont Sade travaillait, quels procédés il mettait en œuvre pour construire sa propre ascension vers un sommet que peut-être, lui-même n’apercevait pas encore.

Retournons en juin 1792. La matinée est ordinaire, chacun va et vient vers ce qui l’affaire : réunion de section ou de comité, rassemblement devant l’hôtel de ville, rendez-vous dans un café, discussions, contradictions, rumeurs, démentis des rumeurs. Il se dit que le roi et l’Assemblée législative s’opposent au sujet des prêtres réfractaires et de la levée de vingt mille fédérés, la guillotine a tranché une première tête, celle d’un voleur, La Fayette arriverait bientôt à Paris…

La silhouette de l’écrivain se découpe derrière une fenêtre de la rue Neuve-des-Mathurins, au 20, une petite maison située non loin de la place Vendôme, qu’il partage avec Marie-Constance Quesnet et le fils de celle-ci. Rien à voir avec les terrasses de La Coste d’où le regard porte loin sur les vignes et les vergers. Ce n’est qu’un jardinet urbain mais joli, un peu fouillis, aux couleurs contrastées. Tôt le matin il aime être le premier à sortir afin de déchirer la toile qu’une araignée tisse et retisse entre les roses trémières. Cette nuit il a rêvé de Laure. Elle marchait à sa rencontre sur la place des Corps-Saints, le mistral soufflait. Elle lui parlait avec gravité, il n’entendait rien, il en pleurait. En a-t-il été contrarié au point de ne pas finir le chapitre du « spectacle singulier » qu’il avait prévu d’écrire ? Au moins, rédiger la lettre qu’il s’est promis d’envoyer à son cher Gaufridy :

« […] On va sans doute démolir les Célestins d’Avignon ou disposer de ce terrain. Les cendres de Laure reposent en cette église, dans une chapelle de notre maison. Ne serait-il pas décent de donner à cette femme célèbre un asile inviolable, tel qu’une des paroisses de mes terres, et ce projet, uniquement philosophique à mes yeux, ne serait-il pas vu comme aristocrate par les patriotes ? Je vous consulte sur ce fait, vous m’y répondrez, je vous prie. Les pères célestins d’ailleurs ont, je crois, quelques papiers ou monuments relatifs à Laure. Ne faudrait-il pas les retirer ? Ils ont, je crois, l’original des vers de François Ier pour Laure ; ce serait, me semble, une pièce à retirer. […] »

Il sort confier sa missive à la poste aux lettres, elle arrivera à Apt dans quatre jours. Le soleil est aussi blanc qu’un cimetière mis à sac. « Vous avez vu le ciel ? dit son voisin en le saluant. Les ruches sont fébriles, on peut s’attendre à un orage en soirée. »



Coda. Après qu’il a tourné le coin de la rue, je glisse pour vous, lecteur de ce chantier, la version qu’a proposée Charles-Albert Cingria de la généalogie des Sade :

[nous savons que] Laure, chantée par lui [Pétrarque] par trois cent dix-huit sonnets et trente-huit canzone, fut, comme nous l’avons dit, femme d’Hugues de Sade, syndic d’Apt en 1348, et que d’elle et de lui (pas de Pétrarque, évidemment) naquirent onze enfants : Paul dit Paulan de Sade ; Augière de Sade, à qui sa mère (probablement à cause de sa conduite dissipée) ne laissa qu’un florin ; Audibert de Sade ; Ermessinde de Sade ; Hugues dit Huguenin, pour le distinguer de son père ; Marguerite de Sade ; Garcende ou Garcenère de Sade ; Pierre de Sade ; Jacques de Sade ; Joanet de Sade ; Philippe de Sade ; et que d’Huguenin, le cinquième, qui avait épousé Géraude de Laidenon, et eu de ce mariage Jean et Elzear (qui reçut en 1416 de l’empereur Sigismond l’aigle impérial que la maison de Sade a depuis toujours porté sur ses armes), Jean, ce Jean, eut pour fils un Gérard, qui eut pour fils Pierre, de qui par le fait de son union avec Baptistème de Fourin (1493) naquirent Joachim de Sade, lequel se noya le 15 septembre en essayant de traverser le Coulon (cours d’eau quelquefois brusquement enflé) pour aller à Aix ; non sans laisser, à vrai dire, un fils nommé Jean, qui en laissa un autre nommé Balthasar, et celui-là encore un autre nommé Jean-Baptiste, de qui est né Cosme, et, de celui-là, Gaspard, et cela nous porte en 1670. De Gaspard alors sont nés Jean-Baptiste-François-Joseph, dit le comte de Sade ; Jean-Louis, commandeur de Malte ; Jacques-François, Paul Adlence, abbé d’Ébreuil, vicaire général des évêques de Toulouse et de Narbonne, auteur de Remarques sur les premiers poètes français et les troubadours et de trois remarquables volumes anonymes de mémoires sur Pétrarque, utilisés par nous souvent dans cet écrit. Que devrait-il y avoir ensuite ? Rien, sinon que son frère le diplomate si célèbre, Jean-Baptiste-François, né à Avignon en 1701, mourut à Montreuil, près de Versailles, en 1769, laissant un fils qui n’est autre que le fameux marquis [9].


Images : statue de Laure de Noves, épouse de Hughes de Sade, par Auguste Ottin, 1848, jardin du Luxembourg, Paris.
Musée Pétrarque, Fontaine-de-Vaucluse.
En bas : château de l’abbé de Sade à Saumane, Vaucluse, actuellement fermé pour cause de travaux.

Dominique Dussidour - 10 juin 2013

[1Pétrarque, L’Ascension du mont Ventoux, traduction de Paul Bachmann. Ce texte est une lettre dite « familière » adressée par Pétrarque au père Dionigi de Borgo San Sepolcro le 26 avril 1336, de Malaucène, probablement récrite pour une édition ultérieure.

[2Ancienne unité monétaire.

[3Abbé de Sade, ouvrage cité dans la bibliographie, p. 129 à 132.

[4Dont l’hôtel que fait construire Henriette Victoire de Villeneuve-Martignan et qui deviendra le musée Calvet.

[5Les Cent Vingt Journées de Sodome, 18 janvier, passion n° 85. D’après le Dictionnaire de l’Académie française, édition de 1762, les olivettes, d’origine provençale, « se danse par trois personnes qui courent les unes après les autres, en serpentant autour de trois oliviers ».

[6Ouvrage cité, p. 341-342.

[7Les Cent Vingt Journées de Sodome, édition Pauvert, p. 62-63.

[8Cité par Charles-Albert Cingria, Pétrarque, p. 139.

[9Ch.-A. Cingria, Pétrarque, p. 64-65.