Deux vagabonds efficaces

Illustrations © Benjamin Monti
dernière et première de couverture de


Nicole Caligaris et Pierre Le Pillouër

L’Expérience D

L’Arbre à paroles, juin 2013

le site de l’éditeur

1. Regarder le livre, entendre un premier babillage
Une suite de petits réveils se réitèrent de page en page. Dans les clarines de leurs carillons une citation qui n’envoie pourtant pas un son [55]. Deux textes vagabonds vont côte à côte. Deux baladins déploient un à une [22] —pour ainsi dire en canon, une chanson de toile. En traçant le chemin dans un village sous les sapins [54] le marcheur la gueule béante [54] devient le vassal de la marcheuse qui chante une Imprécation. Sur une lumière de fond de vallée [55] un monstre ne se montre pas d’emblée. Souriant à perpétuité [59] il empêche au présent les marcheurs de marcher. Les yeux du chasseur noir noircissent le ciel [44]. Pour l’édification de tous les siècles [60] deux poètes regardent une constellation bipolaire. N’avoir d’yeux/que pour le deux[22]

2.Voir c’est lire. Lectures bleues et noires
Un texte et un autre texte. Celui-ci [PLP] en répons | répond de celui-là [NC] et réciproquement. Des mots ténus en vers discontiennent des ensembles de phrases qui figurent des bruits de vies. Une multitude de gestes lit et relie deux battements de l’acte d’écrire. De fait l’une voit se coucher la terre noire [19], l’autre se laisse gagner par la guigne[50]. Chaque expression des deux vies crie et écrit en silence. Les oreilles aux aguets et les yeux à l’écoute continuent l’action en la lisant. La petite étoile qui a passé la nuit à traverser le ciel fait Diversion [22], Digestion [24], Dissimilation [24], pas moyen de savoir sous certains ciels, si elle est noire, si elle est bleue. [32].

3. Percevoir [lire] la surface du livre inscrite en envoi
D’abord les deux illustrations du livre [Benjamin Monti]. Sur la première de couverture, sous le titre —L’Expérience D | un homme Descend un raidillon en rampant. Sur la dernière de couverture, une mort tend son arc et dirige la flèche sur la première dans le sens de la Direction. L’Arbre à paroles [le nom de l’Édition] rappelle que tout ce qui se voit sur la terre parle. Les paroles écrites à deux voix font renaître les feuilles mortes. Le mot final est chute mais les papillotes qui le précèdent renversent le sens de la gravitation. L’expérience Dryade d’une unique émotion fait vivre deux nymphes sous une même écorce.

4. Disloquer les sens. Le coup de D de l’expérience
Directions, sensations, significations, l’expérience d’une Dislocation, il y a autant de lectures que de traversées à travers les ronces [14]. Dans tous les cas l’action de lire sort déchirée, égratignée, ensanglantée de ces passages. L’épaisseur du bosquet d’épines ne sera pas élucidée par les gouttes de sang qui perlent sur les peaux d’enfant. Trois bulles irisées [8] dessinent des phrases plus hautes que l’écriture. Ce qu’elles figurent n’est pas la Vanité qu’elles peignent. Pendant ce temps l’artiste arrosait le gazon de sa table : La Table, La Table toujours recommencée... Ça commence, le danger traverse le corps des lettres. "Quand les attitudes deviennent formes" l’expérience répand une litanie de magnétophone : « non non non non... oui oui oui oui ...non non non non... oui oui oui oui... »

5. Faire des choses et des mondes système D
Ce qui se passe est écrit. Le décrit bricole des matières verbales accumulées en tas divers sans projet mais "ça-peut-toujours-servir". Des constructions se débrouillent à montrer des scènes, des paysages, des bonnes et mauvaises rencontres, des visages, des forêts, des rivières, des villes, des rues, des morceaux de mur, des transgressions dans le mur dit le psaume XVII-10 [61] et des déplacements d’enfants, de passants, de péniches, de rats, de boues surgies du trouble qui sert de fond [38] aux rats. Et puis tracer à l’encre rouge "la ligne d’erre " [L’Expérience Deligny [1] ] entre deux matériaux en fusion et deux manières de confusion. Tous ceux qui font l’action la vivent dans le temps. Les mots philippines s’activent dans l’espace du poème | Je dis le tard qui bât et le bas qui ôte | Attardé est un prénom (...) sans ligne mélodique, sans rien, que le bout du [69] crayon. Un petit garçon mutique réinvente l’écriture d’avant l’écriture.

6. Configurer DEUX formes en surface.
Deux configurations font surface et marient leurs formes sans fin. Tous les espacements se touchent sur la bouche et ne servent à rien. Les mariages l’emportent sur le vide. Des expériences de Dénuement. Un atlas d’espaces inutiles informe des protocoles de répartition. En termes de ce que le poème peut faire, une Déportation de trous

Et
je
demeure béante et silencieuse au conspect
j’ai
fait quelques passages au milieu de la danse au conspect
piteuse hostie au conspect
au conspect de tous les
Prométhées qui défilent
Bloy derrière Lautréamont
sur une gavotte de Bach
Scève à son tour
Claudel enfin, qui ne ferme pas mais qui ouvre la
marche sur la musique.
[61]


7. Démolir. Détruire. Reconstruire interminablement
Deux démiurges inutiles laissent travailler le bois d’un radeau qui comme il se doit va à vau-l’eau. Imbibée d’eau la matière ligneuse est vivante. Un radeau est une construction flottante. Les rondins, les branchages, l’assemblage de bric et de broc dérive dans les limites de ses capacités à dériver. Deux agencements se distinguent et montrent en regard le texte qu’ils refont | Chaque fois que je passe, un coup d’œil, je remets toutes les choses en place, à ta place [62] | et fait quelques passages au milieu de la danse au conspect de tous les autres, puis il vient baiser toutes les autres demoiselles, et sa demoiselle. [58]

8. « Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez »
Nous n’irons plus dans ce bois, là, avec « ce gamin, là ». Nous resterons à la lisière sans définition de formes et de fonctions. Dans notre forêt on entre sans clé et sans carte. Pour s’orienter on sent le vent. Nous voulions effacer les traces du limon où l’enfant s’est mêlé à des sables mouvants. Nous voulions abattre les planches pourries du taudis où tout tordu il a vomi des débris organiques. Avec juste quelques accessoires, des descriptions, des figures, des lieux [“loci” et “topoï”] nous avons peint des tableaux de Danse en inscrivant nos rythmes propres à l’intérieur de nos renoncements communs.

9. Délivrer le sens [une expérience de Délivrance]
Il faut neuf mois pour une "heureuse délivrance". Il est impossible de déterminer la durée des trajets de vie et de leurs détours. Les expériences vécues disparaissent et réapparaissent dans les lieux du poème. Des lignes de mots recouvrent les lignes de quatre mains pour lire ce qui n’est pas écrit. Ce qui va se passer reste toujours à faire, à lire, à voir, à écrire dans des signes tantôt à la quête du ciel, tantôt à la traque du diable ⁄Je rêvais que j’étais dans le corps d’un pourceau⁄ et qui se caresse [58]

Catherine Pomparat - 24 juin 2013

[1La rédaction de ce texte est fortement impressionnée aussi par une rencontre récente avec Sandra Álvarez De Toledo éditrice de l’œuvre écrite et dessinée de Fernand Deligny.
Lire Sébastien Rongier à propos des Éditions L’Arachnéen