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Une fois recrachés tous les mensonges qu’ils nous ont fait avaler, par Pacôme Thiellement

UNE FOIS RECRACHÉS TOUS LES MENSONGES QU’ILS NOUS ONT FAIT AVALER, BUFFY’S DJIHAD

Texte de la conférence du vendredi 7 juin 2013 dans le cadre de "Satan Trismegiste", résidence au Monte-en-l’air

(Voir des photos de la soirée au Monte en l’air sur le blog de la librairie, et la captation vidéo)] de la conférence par Pacôme Thiellement (extrait), et de La nuit je suis Buffy Summers, lecture interactive du livre de Chloé Delaume.


« It’s about power »  : le sens des fictions, c’est de nous rendre lisibles les pouvoirs qui agissent invisiblement sur nous. Le sens des fictions, c’est de détruire les fictions dans lesquelles nous sommes plongés ; de détruire ces « Lies my parents told me » dont parle un des épisodes de « Buffy The Vampire Slayer ». Le sens des fictions, c’est de nous aider à recracher tous les mensonges qu’ils nous ont fait avaler. Buffy, c’est la Guerre.


C’est une série initiatique sur le mode « chevalerie », une série pour les « kshatriya ». C’est une série pour ceux qui se sentent qualifiés en tant que guerriers. Et elle donne le sens métaphysique, la justification la plus haute de la guerre, qui est de détruire, l’une après l’autre, les illusions portées par ce monde. Ces symboles de l’illusion, ce sont le Maître (saison 1), Angelus (saison 2), le Maire (saison 3), l’Initiative (saison 4), Glory (saison 5), Warren (saison 6) et enfin The First, le Premier (saison 7) : les « Big Bad » de chacune de ses saisons. Ce sont aussi ceux, moins facilement dénombrables, de la série « Angel » : Darla, Jasmine, Lindsey, Holland et enfin les « seniors partners » du cabinet d’avocats Wolfram and Hart, brouilleur professionnel des différences entre bien et mal, promoteur permanent de la « zone grise », de la « Grey Area » où toutes ces notions s’évaluent selon les intérêts du plus fort. Ces illusions sont présentées sous forme d’archétypes à la fois séduisants ou inquiétants, attachants ou répugnants. Mais chacun et chacune correspond à des planches de salut illusoires, des impasses existentielles, des limitations suicidaires. Et chacun et chacune doivent être mis en pièces les uns après les autres jusqu’à l’abstraction initiale qui leur sert de noyau : The First, le Premier. Oui, c’est la Guerre Sainte. Buffy est démonologue et daumalienne.


Buffy est d’abord une Tueuse de Vampires, parce que, parmi tous les mensonges et toutes les illusions dont il faut se défaire lorsqu’on apprend à vivre, il y a pour commencer l’illusion que les maîtres veulent notre bien. L’illusion qu’on arrive dans le monde comme un messie ou un Little Bouddha et que le monde se félicitera de notre bonne mine et de notre joli cœur. Et ça marche parce que les salauds vous entretiennent dans cette illusion – pour profiter de vous. Ils jouent la carte de l’élection et c’est une escroquerie. Ils jouent la carte du destin et ce n’est qu’un attrape-souris. La jeunesse est le luxe du monde. Les jeunes sont la suprême denrée, l’ultime bien, le « précieux » dont ne se lasseront jamais les puissants. Face aux jeunes, à l’excitation que provoque chez eux la jeunesse… Rien que l’idée de se mettre un jeune sur le bout du gland et les maîtres de ce monde commencent à trembler. C’est pour ça que les récits de chevalerie ou de sorcellerie s’adresse d’abord aux adolescents, aux « jeunes » : de Perceval à Buffy. C’est eux surtout qui vont devoir se battre contre les prédateurs. C’est eux surtout – et surtout les jolies jeunes filles – la « cible » du monde. Le vampire, c’est d’abord le monsieur qui te propose des bonbons et de monter dans sa voiture. Le vampire, c’est ensuite le patron qui te dit qu’à force de le sucer entre deux réunions il finira par quitter bobonne et t’épouser. Le vampire, c’est enfin l’homme politique qui te dit que, si tu mets ton vote dans son urne, il sera à la hauteur pour défendre toi et les autres hommes contre la machine économique qui est en train de détruire la planète.


« La première condition de la paix sociale, disait Barrès, c’est que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance. » La première condition de la paix des hommes, c’est que les femmes aient le sentiment de leur impuissance. La première condition de la paix des hommes politiques, c’est que les votants aient le sentiment de leur impuissance. Le vampire, c’est toujours celui qui a besoin de ta chair fraiche, de ton sang neuf et de ta belle innocence, pour vivre. Et c’est un mal moderne. C’est une construction moderne – qui se met en forme précisément lors de la première réaction à la modernité : le Romantisme. Si les récits de vampires sont encore si nombreux aujourd’hui, c’est que sa fonction sociale n’a pas disparue. Les jeunes en auront marre des histoires de vampires quand les vieux en auront marre de bander pour eux et de leur faire savoir.


Les premières histoires de vampires, « The Vampyre » de John Polidori (le toubib de Lord Byron), puis « Carmilla » de Joseph Sheridan Le Fanu et « Dracula » de Bram Stoker, ont été élaborées le long du XIXe siècle, c’est-à-dire une époque marquée par : 1) la fin de l’efficace chrétien en Occident comme de la croyance en l’au-delà (ce que, en folklore nietzschéen pop, on appelle « la mort de Dieu ») ; 2) le désir pour l’homme de vivre et de jouir le plus longtemps possible sur la Terre (quelque chose qui n’a pas cessé et qui continue d’habiter l’imaginaire des hommes d’aujourd’hui, amplifié par tous les rêves que produisent la recherche scientifique) ; 3) la fin de la transmission entre générations, liée à une accélération des modifications de la technique et donc la fin de la possibilité, pour les hommes d’une génération, de transmettre un « savoir-faire » à la génération suivante – qui s’associerait avec une dimension initiatique. On doit même relire ces trois modifications depuis la troisième jusqu’à la première : les vieux ne transmettent plus rien aux jeunes. Ils sont en retard sur ce que les jeunes doivent apprendre. Comme les Lang, Tapie, Kouchner d’aujourd’hui, les vieux ne touchent pas une bille sur ce qui se passe, ils sont nuls intellectuellement et techniquement parlant, mais ils veulent rester là où ils sont et, à part pour le sexe, les jeunes ne les intéressent pas. Du coup ils veulent vivre le plus longtemps possible (comme Timothy Leary et Jerry Rubin déjà en leur temps), et, troisième étape, l’idée d’un Dieu ou d’une vie après la mort leur semble complètement aberrante : elle entre en antinomie avec leur projet d’une immortalité terrestre, d’un paradis immanent. « Band Candy », le 6e épisode de la 3e saison de « Buffy » relate ça sur un mode excessivement comique, avec tous les vieux qui se comportent de nouveau comme des gamins, et Giles, son Observateur, qui couche avec sa mère Joyce en fumant des joints et en écoutant « Disraeli Gears » de Cream.


On peut observer ça dans à peu près tous les domaines de la société. On peut observer ça dans la manière dont les parents se comportent avec leurs enfants, les vieux avec les jeunes, les patrons avec leurs employés, les « forts » avec les « faibles », bref : toutes ces hiérarchies qui ne sont plus que des abus de pouvoir et des viols légaux, qui vont de ces professeurs qui signent de leur nom les travaux de leurs étudiants (exagéré – mais à peine – dans l’épisode « Supersymmetry » de la 4e saison de « Angel » avec le personnage du professeur de Fred, l’immonde Oliver Seidel) aux instrumentalisations de la chair fraîche des jeunes par les vieux, de la publicité à la prostitution… Sous de multiples formes, Buffy et Angel affronteront ce type de démons typifiant l’abus de pouvoir : les « Gentlemen » dans l’épisode « Hush » (4e saison, épisode 10) : des goules en nœuds-paps menés par des sbires enchaînés qui font tout pour eux ; l’Archiduc Sebassis qui déguste le sang à même son esclave (« Angel », saison 5) et bien sûr Glory ou The First qui s’accompagnent de sbires laudatifs, moines médiocres excessivement dévoués.


Comme toutes les fictions, les récits de vampires vont osciller entre deux tendances. D’un côté, une tendance qui tend à décrire la réalité de notre monde comme un monde où la transmission s’est retournée en vampirisme. Et de l’autre, une tentative d’acclimatation à cette situation, où la fiction invente un caractère illusoirement séduisant, artificiellement profond, aux vampires. On les drape d’un érotisme et d’une jeunesse apparente dont leurs modèles, dans la vie réelle, sont singulièrement dépourvus.


Buffy oscille donc entre les deux. D’un côté, les vampires sont des saloperies qu’il s’agit de tuer, impitoyablement, l’un après l’autre. Et les vieux doivent assumer leur âge ou alors on se moquera d’eux, comme c’est le cas de Rupert Giles, qui, à plusieurs reprises, et non sans élégance d’ailleurs, prend sa guitare et chante des chansons des Who… De l’autre, pour deux vampires au moins, la relation est malgré tout une relation de séduction. C’est Angel et Spike, l’un ayant regagné son humanité parce qu’une âme lui a été infligée par des gitans, l’autre parce qu’une puce lui a été greffée par des savants ! Angel et Spike, représentant les deux tendances du romantisme, la tendance à la « mélancolie du moderne », et la tendance à la primitivité ou à un retour à la barbarie naturelle, sont la polarité principale du Buffyverse qui s’étendra jusqu’aux derniers épisodes de la série « Angel ». D’un côté l’irlandais Angel et son esprit de sérieux, sa maladresse avec les femmes, son goût pour les chansons mièvres, sa droiture morale inflexible, son sentiment de culpabilité, ses histoires dont il n’arrive pas à se défaire. De l’autre l’anglais Spike et son humour sarcastique de bad boy, son goût pour le punk (mais aussi la poésie mièvre), son amour absolu, sa tendance naturelle à la bagarre et aux bêtises. Et leur polarité est amplifiée dans leur dispute au sein d’un des derniers épisodes de la série « Angel », « A Hole in the World », engueulade comique sur le thème : « Qui gagnerait dans un combat : les hommes des cavernes ou les astronautes ? » Deux manières de répondre de façon complexe à la question : Qu’est-ce que c’est, être un homme ? On retrouvera une répartition absolument similaire dans « Lost » avec Jack et Sawyer et déjà dans les films de Spike Lee entre Denzel Washington et Wesley Snipes. Cette polarité masculine (le docteur et le voyou) se substitue à l’ancienne polarité féminine « La Maman et la Putain » comme oscillation pour le personnage féminin : zigzags entre le garçon sérieux et le garçon marrant, le garçon rassurant et le garçon excitant, le garçon sombre et le garçon joueur, etc. et correspond à un moment dialectique de l’empowerment féminin (les femmes à qui cette polarité s’adressent sont toujours des guerrières modernes : Buffy, Kate, etc.).


Cette forme classique de l’ennemi du genre humain, le Vampire, Buffy la combat surtout pendant la première saison. C’est le Maître. Le Maître apparaît comme une caricature du « Nosferatu » de Murnau. C’est un vampire type qui se nourrit de la fraiche jeunesse du monde. Il est toujours légèrement ridicule, répète ses litanies, n’a pas tous les repères nécessaires pour piger où en est le monde dans les souterrains desquels, pourtant, il règne. Mais dès la seconde saison, il s’agit, dans Buffy, de déterminer les lieux de manipulation ou de prédation là où on ne les attendait pas. Le vampire n’est qu’une porte d’entrée à son univers : Buffy est avant tout une série de démonologie. En lieu et place d’un vampire type, le Maître, Buffy doit alors lutter contre son boyfriend, Angel, vampire à qui les Gitans ont donné une âme et qui la perd pendant sa nuit d’amour avec Buffy – devenant, comme c’est si souvent le cas, un sale mec dès le lendemain matin… Buffy n’est pas une série innocente, et dans celle-ci les relations sexuelles sont aussi construites sur des oppositions : Buffy ne peut avoir de relation amoureuse qu’avec l’équivalent de ce qu’elle doit tuer. Toute la saison 6 explore d’ailleurs la sexualité complexe de la Tueuse, compensatoire par rapport à son héroïsme d’un côté, et sa solitude de l’autre. Angel, en tant qu’objet amoureux, est un ennemi. C’est un ennemi en tant que l’amour peut apparaître comme ce qui donne du sens à la vie d’une jeune fille sous la forme du couple. Si son destin est lié à l’amour d’Angel, alors Angel est un ennemi, parce qu’il ne lui permettra pas d’être elle-même. Il ne lui permettra pas d’être pleinement la Tueuse. Mais une fois qu’il aura son spin-off, à son tour, Angel sera un personnage-archétype pour le spectateur, cette fois-ci masculin. Une fois brisé leur couple protecteur et mortifère, Buffy et Angel sont tous deux des héros. Ils sont tous les deux des modèles de grands personnages solitaires.


On le savait. On nous l’avait dit. Mais on n’avait pas voulu l’écouter. La pop music ne parlait que de ça. Les Beatles, les Residents ne parlaient que de ça : la progression de la solitude. L’irrémédiable progression de la solitude. « Nowhere Man » ; « Eleanor Rigby » (« Tous les solitaires – d’où viennent-ils ? ») ; « Sgt. Pepper » (la parade des cœurs solitaires) ; « The Fool on the Hill »… Les albums des Residents : « Not Available », « Duck Stab », « Commercial Album »… Avant « Lost » de Lindelof et Cuse, « Buffy » et « Angel » sont déjà des épopées, lyriques et terribles, de l’humanité esseulée d’aujourd’hui. Les personnages du Buffyverse sont des solitaires. Ils sont déjà ces solitaires archétypes de l’humanité d’aujourd’hui qui se pensent seuls et mourront peut-être seuls. A la fin de la série « Buffy », seules Willow et Faith sont « en couple ». Tara et Anya sont mortes et Buffy, Xander, Giles, Dawn, Andrew sont célibataires. A la fin de la série « Angel », Cordelia, Fred et Wesley sont morts et Angel, Spike, Gunn et Lorne sont célibataires. Mais ils sont tous pleins d’amour et d’espoir, ils sont tous des êtres de puissance et de lumière.


À partir de la troisième saison, on entre dans les lieux de pouvoir ; le méchant que Buffy doit affronter, c’est Richard Wilkins III, le Maire de Sunnydale. C’est un homme politique, super sympa, un peu atypiquement désuet, avec des expressions tirées des films de Frank Capra et un accent assez fortement porté sur les valeurs morales : il ne supporte pas les gros mots et il déteste les microbes. Il fait immanquablement penser à David Lynch, au côté « James Stewart from Mars » de Lynch, et à ses traits d’empathie bonhomme qui contrastent avec la violence de ses films. Le Maire est très sympa mais il a juste été envoûté par le pouvoir, et il a pu se maintenir un siècle à la mairie en payant successivement des tributs à divers démons, épisodes qui l’ont invisiblement corrompu au point qu’il prépare, en toute innocence, une ultime forfaiture : son « Ascension », transformation en gigantesque serpent lovecraftien qui passe par le fait d’avaler une boîte entière d’insectes répugnants (symbole des couleuvres ou des tartines de merde qu’un politicien doit avaler pour atteindre les plus hauts pouvoirs). Le personnage du Maire est, en contraste avec le Maître de la 1ère saison, une incarnation du Mal qui ne renvoie pas à un individu mauvais dans son cœur. Son affection paternelle pour Faith, la bad girl, n’est pas truquée, et on peut sentir, à tous les moments de son « ascension » son très bon cœur, simplement déconnectée de la malfaisance profonde de ses actes. Le Maire, c’est l’incarnation de la phrase de Louise Michel : « Le pouvoir est maudit et c’est pourquoi je suis anarchiste ». Dès la saison 3, et pour toujours, les hommes de pouvoir seront corrompus, dans « Buffy The Vampire Slayer » comme dans la série « Angel ». Les principaux ennemis de « Angel » seront une société d’avocats pour démons, « Wolfram and Hart », qu’il combattra frontalement pendant 4 saisons avant de se voir offrir la direction de la branche californienne dans la 5e. Son chef pendant les deux premières saisons est, à l’image du Maire de Sunnydale, un type très sympa et un peu mou, genre pépère, compréhensif, bienveillant, drôle – joué par l’acteur-type des vieux sympas : Sam Anderson. Il s’appelle, non je ne plaisante pas, il s’appelle : Holland.


Quatrième saison, alors que Buffy et Willow quittent l’école et passent en fac, on change d’échelle pour la définition de l’ennemi – et du Maire de Sunnydale on passe à l’Initiative, une organisation militaro-industrielle étatique secrète spécialisée dans le combat contre, ou avec, les démons depuis la seconde guerre mondiale, « Demons Research Initiative » et se donnant comme la réponse, en sous-main, d’un programme nazi (on apprendra ce charmant détail dans la dernière saison d’« Angel »). L’Initiative est typifiée cette fois-ci par une femme virile, Maggie Walsh, professeur de psychologie à la fac qui fonctionne également comme mère abusive du second boyfriend de Buffy, le très américain et insipide Riley. L’affection que Maggie porte à Riley fait écho à l’affection que le Maire porte à Faith, et dans « Angel », celle que Holland porte à Lindsey – et tous trois sont des miroirs de la relation de Buffy et Giles. Ces deux personnages successifs, le Maire et Maggie, fonctionnent comme les deux faces, masculine et féminine, du Pays en tant que Vampire. D’un côté, la face masculine veut dévorer la totalité des habitants ; de l’autre, la face féminine veut donner naissance à un homme « nouveau », une sorte de monstre de Frankenstein, mi-homme, mi- robot, mi- démon : Adam – qui sera en mesure, lui, de défendre correctement la Nation. Si « Buffy » reprend globalement tout l’imaginaire vampirique du XIXe siècle pour en affirmer l’actualité, elle n’oublie pas de retraduire également l’autre grand thème des deux siècles à venir, l’homme artificiel, le robot, né exactement au même moment, et au même endroit : en juin 1816 à la Villa Diodati, à Genève. Oui : au moment, où John Polidori écrivait « The Vampire » (en s’inspirant de la personnalité hautement corruptrice de Lord Byron), Mary Shelley, elle, imaginait « Frankenstein »… Finalement le robot principal de « Buffy » sera le « Buffybot » que Warren construira pour Spike saison 5 et qui continuera sa course jusqu’au pilot de la saison 6 : une sorte de super sex-doll. Si les vampires chez Buffy renvoient toujours, peu ou prou, au viol de la jeunesse par les générations précédentes, le robot évoque, lui, le désir infantile de pouvoir se passer de l’être humain réel, la volonté solipsiste du petit génie de croire qu’il pourrait faire « sans l’altérité », qu’il pourrait commander à l’humanité comme à une machine.


La cinquième saison est plus mystérieuse. Avec une première déesse, Glory, on entre plus avant dans la cosmologie pessimiste du Buffyverse : cosmologie qui sera surtout le domaine de la série-miroir « Angel ». Après une ouverture en grandes pompes, spectaculaire et burlesque, où Buffy affronte Dracula en personne – un Dracula plus star dévorante que jamais, ce n’est plus contre un démon, c’est contre une déesse que le Scooby-Gang devra se battre : une déesse, aux allures de star stupide, nommée Glory – Gloire. C’est une image de Buffy elle-même comme miroir de la divinité, une image de la star/femme de pouvoir. C’est aussi une image de la hiérarchie divine comme entièrement mauvaise : Rome la Putain, le manège cosmique du dieu fou.


Introduction au cosmos mauvais de Joss Whedon. Les illusions successives portent donc sur : 1) les générations précédentes ; 2) le pouvoir ; 3) les dieux ! Mêmes les dieux sont mauvais. Ce thème se développera surtout dans « Angel » et le personnage de Glory annonce une déesse encore plus destructrice, encore plus manipulatrice mais beaucoup plus aimante et beaucoup plus attachante, Jasmine. Glory comme Jasmine précèdent le langage et leurs noms ne sont que des noms donnés par des hommes. Mais Glory est nerveuse, elle ne supporte pas son enveloppe terrestre dans laquelle elle a été emprisonnée, et elle doit récupérer une Clé pour rejoindre son état initial, qui devra détruire intégralement l’espace-temps. Jasmine au contraire descend sur Terre par amour pour les hommes et pour leur apporter la Paix et la Joie qu’ils n’ont jamais pu obtenir précédemment. C’est Jasmine qui nous apprend que les dieux qui nous ont créé (« The Powers That Be ») et auprès desquels malgré tout Angel ou Spike répondent, en tant que « champions » n’ont pour nous qu’indifférence, mépris. Auparavant, pour nous laisser libres, ils se contentaient de nous regarder, mais désormais, ils ne nous regardent même plus… Jasmine, par amour, a voulu nous sauver et nous apporter la paix, mais c’était au prix de notre liberté, et son amour est jaloux, unique, dévorant – comme celui de tous les dieux monothéistes. Elle ne supporte pas qu’on s’éloigne de son regard. Sa paix ne se distingue pas de notre aliénation intellectuelle et notre mise sous tutelle. Le personnage de Jasmine est ce qu’un réalisateur a créé de plus proche d’une critique approfondie du démiurge. À partir de ce point, on comprend que les hommes ne peuvent rien attendre des dieux – rien. La chevalerie théophanique de Angel ou de Buffy devient une activité totalement désespérée. Son Grand Djihad est un Djihad sans Dieu – ou du moins : sans l’aide de Dieu. C’est un Djihad « existentiel ». Angel l’explique à Kate dans le 16e épisode de la saison 2, « Epiphany » : « Rien de ce que l’on fait ne compte. Il n’y a pas de grand plan, pas de grande victoire. Et s’il n’y a pas de fin grande et glorieuse, si ce qu’on fait ne compte pour, alors, tout ce qui compte, c’est ce qu’on fait, parce que c’est tout ce qu’il y a, ce qu’on fait. Maintenant. Aujourd’hui. Je me suis battu si longtemps. Pour la rédemption. Pour une récompense. Et finalement pour cogner le mec d’en face. Mais je n’avais pas compris. Tout ce que je veux c’est aider. Je veux aider, parce que je ne veux pas que les autres souffrent comme ils le font. Comme il n’y a pas de signification supérieure, alors le plus petit acte de gentillesse est la meilleure chose au monde. » Ce qui rentre en complète contradiction avec ce que nous explique l’affreux Skip vers la fin de la saison 4 d’« Angel » à savoir une planification parfaite de tous les événements face auxquels les personnages ne sont que les chaines d’un gigantesque maillon : Retour de Darla parmi les hommes – nuit d’amour entre Angel et Darla – naissance de leur fils Connor – retour à notre époque de l’ennemi juré de Angel, Holtz, qui enlève Connor et l’élève dans une planète qui n’a pas la même temporalité – retour de Connor sur Terre à l’adolescence – montée de Cordélia au ciel et substitution – amour entre Connor et la fausse Cordélia – arrivée sur Terre de Jasmine. Et cette contradiction : la planification totale face à la liberté totale – sera au cœur de la pénultième étape, la dernière étant la cinquième saison d’« Angel » – mais n’allons pas trop vite, revenons sur le basculement entre la cinquième et la sixième saison de « Buffy ».


Quand on entre dans la sixième saison, tout devient plus sombre, les dieux ne sont nulle part et la mort est partout. D’abord, Buffy revient de sa propre mort, elle est comme « morte au monde » et elle mettra une saison à récupérer. Ensuite, Willow s’enténèbre. Son rapport à la magie est celui d’une droguée. Elle en veut plus, elle n’est plus dans un rapport à la magie qui soit un rapport à la connaissance mais un rapport à la puissance, elle jouit du pouvoir que la magie lui confère. Giles est retourné en Angleterre : il décide de les laisser seuls grandir sans lui. Xander est supposé se marier avec Anya, mais n’arrive pas à se faire à cette idée… Enfin, les méchants sont devenus plus petits : ce sont trois geeks, Warren, Jonathan et Andrew, trois nerds qui ressemblent (un peu) aux spectateurs de Buffy et (beaucoup) à ses scénaristes – et qui sont totalement dénués de courage, d’honneur ou d’empathie. Trois êtres humains un peu minables, à la sexualité incertaine (on dira : un hétéro frustré, un puceau et un gay mal assumé), en recherche de pouvoir et de plaisir, mais très débrouillards, très bons en technologie et en magie. De bons « story tellers », d’ailleurs c’est eux qui trouvent la meilleure solution à l’énigme Buffy, en en faisant une jeune fille folle, enfermée dans un asile, qui rêve qu’elle est une Tueuse… Comme l’Initiative reprenait le thème du pouvoir instauré par le Maire à une plus grande échelle, Warren reprend la thématique du mauvais démiurge mais à une échelle ridicule. Dans ces deux saisons successives, marquées notamment par des « deus ex machina » tout à fait stupéfiants (l’apparition d’une sœur de Buffy, la mort de la mère, un épisode en comédie musicale, etc.), c’est le miroir du dieu comme puissance mauvaise ou de l’auteur comme mauvais génie qui apparaît comme la limite à détruire. Et cette limite semble celle de l’humanité d’aujourd’hui : très intelligente et sans expérience, débrouillarde mais inaccomplie, machiavélique et sans âme. Ils annoncent le personnage de Topher dans « Dollhouse » (son prénom est déjà un écho de « Xander », le diminutif de chacun étant l’inverse du diminutif habituel), geek savant fou capable d’imprimer des personnalités à la carte sur des personnes vidées de leur personnalité originelle. Sans surprise d’ailleurs, Whedon expliquera que « Dollhouse » est une variation sur « Frankenstein » et la question de l’âme créée : « Qui suis-je ? Qui m’a créé ? Pourquoi suis-je comme ça ? Qu’y a-t-il de bon en moi ? Qu’y a-t-il de mauvais en moi ? Qu’y a-t-il d’éternel en moi ? Qu’y a-t-il d’évanescent en moi ? » On voit d’ailleurs cette polarité réitérée entre saison 3 et saison 4 puis saison 5 et saison 6 : magie / science. Tout l’objet de « Dollhouse » est de voir naître à Echo une âme autre par-delà les combinaisons imprimées sur son âme vidée. Mais Warren, Andrew, Jonathan ne sont pas suffisamment déployés pour aller jusqu’au bout de la saison ; ils réussissent seulement à pousser les héros à bout, en particulier Willow qui se voit alors possédée par la puissance que la magie lui confère et qui déborde d’elle, devient la suppléante de tous ses chagrins et la compensation du deuil de son grand amour, Tara. Après avoir détruit le plus déplaisant des trois nerds, Warren, Willow entre en guerre contre la planète entière – et ce n’est pas même Buffy, c’est Xander qui réussit à la calmer et à la ramener à elle… À la question de la posologie de la magie répond la question du partage du pouvoir, et toutes deux seront au cœur de la septième saison. Comme la sixième saison de « Lost », la septième saison de « Buffy » est toute entière composée en regard de l’après-Buffy. C’est une saison où le spectateur doit être préparé à l’après-Buffy ; et il doit y être préparé comme un guerrier.




Tout devient presque trop clair. Buffy ne fait presque plus que parler. Alors qu’elle obtient un travail en tant que « conseillère d’orientation » au lycée de Sunnydale (symbole transparent), elle s’occupe parallèlement de toutes les Tueuses potentielles que les moines suppôts du Premier assassinent à travers le monde. La maison de Buffy devient un camp retranché, la ville se vide, même Faith rejoint l’équipe, et la Tueuse enchaîne les discours : discours sur discours, des discours de guerre, des discours pour la guerre, vers la guerre. C’est totalement hallucinant, et totalement passionnant. L’ennemi, c’est The First, le premier, l’origine. On avait compris que les dieux n’étaient pas meilleurs que les démons, seulement plus puissants. On comprend désormais que l’origine du Mal et l’origine du monde ne font qu’un : c’est le Premier. Il est donc imbattable, lui et l’origine ne font qu’un, seules quelques-unes de ses formes sont attaquables. Et la seule façon de combattre ces formes (formes qui, dans la 7e saison, prendront – à travers le Hellmouth – la taille de la ville elle-même, Sunnydale, soit la totalité du décor de la série), c’est de quitter la solitude de l’élection, et de partager sa force, son pouvoir entre toutes les potentielles. Communisme métaphysique de Buffy. Pendant sept saisons, on a appris à se sentir de plus en plus seul auprès d’elle, de plus en plus spartiate et ascétique (dans la 7e saison, elle ne fait même plus l’amour ; Buffy est alors, avec Giles, le seul personnage qui se coltine une ascèse d’un an ; elle se permet seulement un moment de tendresse dans les bras de Spike la veille du grand combat), et à la fin de la série, tous les spectateurs sont « déclenchés » à la fois : Buffy, désormais, c’est vous. Elle, elle peut se retirer, sur une image aussi légère et profonde que la fin de « Zazie dans le métro » de Raymond Queneau (Whedon et Queneau ont beaucoup de choses en commun, et d’abord un gnosticisme dispensé de façon homéopathique dans un univers globalement parodique mais à travers lequel est recherché une forme particulière de lumière, à la fois héroïque et mélancolique, désespérée et brûlante comme la certitude métaphysique). Alors que Zazie concluait son récit initiatique par un énigmatique « J’ai vieilli », la série se termine sur le visage fatigué mais souriant de Buffy et sa sœur Dawn qui lui demande : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »


Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? D’une certaine façon, « Buffy » s’arrête là où « Angel » commence. Plus exactement, seule la dernière saison de « Angel » donne idée de ce qu’on « va faire maintenant ». Maintenant qu’on a gagné. Maintenant qu’on a combattu tous « nos » démons. Maintenant qu’on a achevé notre initiation de kshatriya. C’est le problème du boddhistava : il a atteint la délivrance des formes mais qu’est-ce qu’il va faire après. « Angel » répond très simplement : il va péricliter, il va déchoir – comme dit Henri de Régnier : « Vivre avilit. » La 5e saison de « Angel », si drôle, si profonde, ne traite que de la déchéance que représente la vie d’un adulte face au monde du mythe. Alors que Angel et ses amis (Wesley, Gunn, Fred, Lorne) ont combattu et vaincu leur plus coriace ennemi, la Déesse Jasmine qui, après une planification réalisée sur trois saisons, naissait et apportait en naissant la paix sur Terre (en échange de notre abrutissement), la société Wolfram and Hart leur offre la direction de leur succursale californienne. Et, pendant une saison entière, accompagnés par Spike et Harmony, ils ne vont cesser de s’enténébrer, de se corrompre – à travers l’argent, les responsabilités, les facilités, les fêtes même… Les échanges à ce sujet sont, au choix, passionnants et drôles ou horripilants et répétitifs… Angel ne cesse de demander à ses amis : « On fait ça par intérêt ou pour le bien ? » Et eux de répondre : « Ici, on n’est plus dans une vision manichéenne du bien et du mal, mais plutôt dans une zone grise… » Cette « Grey Area » qu’on nous a échangé contre nos valeurs de bien et de mal et qui est supposée justifier toutes nos pires exactions ; exactions qui alimentent toutes, sans surprise, la destruction de la planète et la fin de notre monde. Toute la complexité de l’usage de cette « zone grise » c’est qu’elle ce qui caractérise toute la série télévisée moderne. C’est même la qualité de cette fiction moderne : les « méchants » ne sont pas seulement « méchants », les « gentils » ne sont pas que « gentils ». Tout ce qui fera la qualité profonde d’écriture de « The Wire » (par exemple) ou de personnages comme Spike dans « Buffy » ou Ben dans « Lost » vient de cette écriture dans la zone grise. Mais cette zone grise est celle qui permet aussi de justifier tous les crimes et de faire passer les dominants pour les dominés et réciproquement. Ce qui nous rend plus intelligent peut également nous rendre plus immoral. La 5e saison de « Angel » c’est l’étude appliquée, dérisoire, fascinante, des pro et contra de la fameuse « zone grise » qui aboutit évidemment au refus de celle-ci et à la destruction de la société d’avocats. Car la question est malgré tout la construction d’un héroïsme à la mesure de l’époque.


« Tout au fond, il y a un trou dans le monde. On aurait dû le savoir. » C’est là que ça devient sublime… C’est la fin de « Angel », les huit derniers épisodes, le dernier tour d’écrou de toute l’architecture cosmique de Whedon. Le fait qu’une déesse (Illyria) ait pu s’échapper du sarcophage dans laquelle on l’avait enfermée pour l’éternité, au fond du puits sans fond (le « Deeper Well »), depuis une éternité pour prendre la place d’une humaine (Fred) est bien entendu une tragédie absolue pour les personnages de la série : Winifred, le personnage le plus pur et plus aimable de tout le Buffyverse, est soudain annihilée par une Grande Ancienne lovecraftienne, dont le nom était caché entre deux pages collées des textes interdits. Mais le trou dans le monde est réversible, il y a une suspension de l’horreur et le sentiment de l’extraordinaire apparaît. Illyria a pour projet de lever une armée antique et de détruire l’humanité pour récupérer une Terre qui lui appartenait autrefois. Sauf qu’elle n’a plus rien ; son monde a disparu ; la déesse est aussi esseulée que les hommes. Elle se met à douter ; elle ne comprend plus sa place dans l’économie du cosmos. Elle découvre la vie.


« Y a-t-il autre chose que le chagrin dans cette vie ? » demande Illyria, épouvantée, à Wesley. « Il y a l’amour, répond Wesley. Et l’espoir, pour certains. Il y a l’espoir qu’on trouvera quelque chose qui compte, et que votre vie vous apportera quelque joie, et, que, après tout ce que vous aurez vu, vous pourrez encore être surpris. »


« Mais est-ce suffisant ? demande Illyria. Est-ce vraiment suffisant pour vivre ? »


Bien sûr que non. L’amour et l’espoir ne sont pas suffisants pour vivre. La vérité de l’amour donne naissance à l’illusion que vous vous épanouirez dans le couple. C’est dans tous les récits à l’eau de rose, dans toutes les comédies romantiques, dans toutes les sitcoms. Dans l’ensemble du Buffyverse, ça ne marche pas. À chaque fois qu’une histoire d’amour semble s’épanouir, l’un des deux membres du couple meurt. C’est si systématique que, dans « Dollhouse » (la 4e série de Joss Whedon), c’est une sorte de figure narrative obligée : la mort comme conséquence du coup du foudre.


La vérité de l’espoir donne naissance à l’illusion de la carrière. Pour Buffy, la carrière, ça se résume au fast-food, mais la dernière saison d’« Angel » dit suffisamment ce qu’il faut penser de la compromission attendue des adultes dans la société. On vous demande de devenir à votre tour des démons. Alors : contre le couple, contre le travail, l’amour et l’espoir doivent se tourner vers la guerre. C’est cet idiot de Lindsey qui dit la vérité : « Les héros n’acceptent pas le monde tel qu’il est. Ils le combattent. »


Et Angel et ses amis redeviennent guerriers. Parce qu’il n’y a rien d’autre que la guerre. Et Illyria les accompagne, parce que la déesse, au lieu de détruire tout le monde ou de vouloir la mort de l’humanité (comme les Glory et Jasmine précédentes) se met à être incompréhensiblement affectée par les hommes, leur fragilité, leur désespoir. « Nous sommes si faibles » dit-elle encore à Wesley. Il y a une dimension christique dans Illarya – dans le bon sens du terme. Elle ne prétend pas « sauver l’humanité » mais elle éprouve ce qui est humain. Joss Whedon, cet homme si peu mystique, finit par atteindre le mysticisme le plus total à la fin de « Angel », à partir du puits sans fond, du trou dans le monde et du personnage d’Illarya. Parce que les déesses aussi sont seules. Parce qu’il n’y a pas de raison, si les dieux et les déesses sont seuls, qu’ils ne finissent pas, eux aussi, par ressentir de l’empathie. Par comprendre le chagrin qui nous étreint le cœur. Le trou au milieu du monde, c’est la capacité à éprouver de l’empathie. C’est le fait qu’il puisse y avoir autre chose que de l’intérêt ou de la corruption. Le trou au milieu du monde, c’est l’amour qui ne se transforme pas en couple (pour accomplir le destin de l’espèce) et l’espoir qui ne se résume pas à la carrière (mais s’applique à la destinée des hommes). Il y a un trou parce qu’il n’y a pas d’explication logique à l’existence de l’empathie. Il y a un trou dans le monde, et ce trou, c’est vous, c’est votre cœur.

15 juin 2013
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