Un Blanc pour Six photos noircies

Une efficace du fragmentaire

Ces deux livres ont paru au premier semestre 2013 chez deux éditeurs dont le travail est à saluer, Attila (scindées depuis en Le Tripode et Le Nouvel attila et Anacharsis, au catalogue exemplaire d’ouverture et de personnalité, dont l’existence (et, plus encore, la joyeuse persistance) nous sont un bonheur et l’exemple d’un possible : il est possible de tenter, au cœur des marasmes économiques, sectoriels et généraux, possible de tenter et de perdurer, et que ce risque même, ce calcul anti-marketing vaille et constitue une logique, une façon, une voie d’existence. (Anti-marketing, ici, ne signifie pas refus du commerce : un éditeur de qualité, ça sait faire des livres et ça sait les vendre, et les deux phénomènes considérés nous le prouvent).


Ces deux romans, au-delà de deux éditeurs unis par cette indépendance d’esprit et de geste (et de fait, nécessairement et heureusement, dissemblables par leur catalogue), n’ont rien à voir, a priori, différant en ambiance, en atmosphère, en esprit et en temps – ce qui se dénote d’emblée, dès le titre : Un blanc de Mika Biermann contre Six photos noircies de Jonathan Wable, éclatante lumière polaire contre crépuscules gothiques ; impression qui s’accroît à la lecture du « scénario » : Un blanc conte une équipée sauvage (voire barbare) en zone polaire, sous forme de catastrophe comique, quand Six photos noircies rend une manière d’hommage, en courtes vignettes fictionnelles, au fantastique du dix-neuvième siècle.


Un blanc, estampillé roman, se pare ludiquement, en préface, des atours du reportage :Rien dans ce livre n’est inventé, l’incipit, vaut ironique antiphrase, tant tout ensuite déborde, explose et cavale en fiction. Le livre, tel que présenté par un narrateur distant, serait "le résultat d’un travail de recherche méthodique et de retranscription rigoureuses." Reconstitution des carnets des différents membres d’une équipe scientifique partie à bord d’un navire nommé l’Astrofant, en direction de l’Antarctique, avec, outre sa qualification scientifique, un additif au programme de sa mission : celui de lancer un feu d’artifice depuis le pôle Sud, le 31 décembre 2000 à minuit. Le dispositif, qui nous place face à une reconstitution de carnets et transcription de récits censément autobiographiques, est ironique (j’ai songé à l’excellent L’affaire Furtif, de Sylvain Prudhomme, paru aux éditions Burozoïque en 2010) ; il joue avec le genre, avec l’idée du genre (ici le récit d’explorateur) – dont il s’éloigne très vite, en brisant les lieux communs : l’idée du temps, par exemple, de son lent passage au cœur de la lenteur de l’expédition polaire, est taillée en brèche dès le débarquement, où tout éclate dans une brutalité délirante. Les rares moments de répit apportent une autre dimension à ce livre hautement comique mais pas seulement, notamment celui intitulé FROID :


« Je flotte. Mon corps géant n’a plus de poids. J’ai froid. C’est vite dit : « J’ai froid. » Comme on dit « J’ai faim ». Nous n’avons jamais ni faim ni froid. Nous ne savons pas de quoi nous parlons.

Le froid n’est pas une gêne passagère, une absence de confort, une pleine lune sur la toundra, un sommeil poétique. Le froid est une plaie, une hache, un puits. »


Six photos noircies, non estampillé, lui, est bel et bien un roman (encore que d’aucuns pourraient vouloir y voir une suite de nouvelles – ce que peuvent constituer ces chapitres courts, tous pouvant être lus, à l’instar de celles de Lovecraft, indépendamment les uns des autres). Le pacte de confiance des contes fantastiques, le sous-entendu « l’histoire incroyable que je vous conter est bel et bien arrivée », prend la forme d’un narrateur extérieur, discret, qui nous invite à suivre les traces de deux mystérieux protagonistes, par cet incipit parfait : « On ne sait pas grand chose des vies de Valente Pacciatore et Tirenzio Perochiosa. » Les deux protagonistes, dont on ne sait pas grand chose, (ce principe de narration à distance permet de dessiner autour des personnages, de fabriquer du mystérieux, de laisser aussi de l’espace à notre imaginaire), sont deux manières d’enquêteur, qui pistent, tout autour du monde (les chapitres sont joliment titrés des destinations exotiques où leur action se déroule : Görlitz, Gol, Manaus, Lisboa...) des « monstres », « mutants », hommes en voie de transformation en animal (variation autour de la figure dépliée, magnifiée, mélancolique du loup-garou), sans que rien puisse être organisé contre, que la contemplation, solitaire, de ce mystère. Posture très mélancolique que celle des deux enquêteurs, que Wable n’alourdit en rien, par la souplesse de cette position de narrateur distant. Ils assistent à ces étranges, tragiques, et solitaires transformations, sans en juger jamais, n’en étant que le témoin et le scribe (par ces carnets ainsi que par les photos que prend Valente de chaque phénomène observé). C’est une rêverie fantastique que ce livre, pourtant structuré comme un feuilleton à épisodes, mais la structure formelle est une installation, qui se dévore dans un grand calme (on peut même songer aux belles divergences théoriques d’un Pacôme Thiellement, capable, en ses essais démonologiques, d’extirper de la lenteur et de la mélancolie d’un objet pop-vampirique comme la série Buffy). Mais le dispositif de Wable, lui, demeure résolument plastique, non explicatif – et la couleur, là dès le titre, est le motif omniprésent de ces récits.


Deux livres bien différents, apparemment. Serait-ce donc une obéissance servile à la contrainte professionnelle (j’ai eu à interroger ces deux auteurs de façon croisée, lors du festival Atlantide, merci à Romain Delasalle de Vents d’Ouest d’en avoir fomenté l’idée), imprégnation scrupuleuse du thème d’exercice et d’étude, qui me pousse à les unir tous deux au sein d’une même chronique ? J’en suis, j’imagine, capable, en travailleur consciencieux, à même d’inventer des rapports là où il n’y en a pas ou guère, pour tenir le temps imparti, oui, j’imagine pouvoir y parvenir – mais ce n’est pas ce qui se joue ici. C’est un croisement, fertile, entre la dite contrainte et d’étonnants échos de livre à livre (et d’auteur à auteur, ainsi que j’aurai pu le constater en menant cette discussion entre eux deux), constellation de détails communs et complémentaires qui constituent, par jeu de miroirs (brisés, comme les photos sont noircies), un nouvel espace qui serait celui de leur dialogue. Les deux livres constituent, chacun, en tant que livre, un espace défini et fini ; mais leur mise en dialogue augmente le jeu des possibilités, le jeu au sens mécanique, c’est une interaction mobile, les deux livres ont des points d’accroche qui font de leur alliage (imaginaire) un nouvel objet, changeant, mouvant.


Voire, en partie, réversible. L’inversion notée entre teinte claire (Un blanc) et obscure (Sixphotos noircies) peut valoir, renversée, comme base d’un commun : les deux titres sont même étonnamment symétriques, tous les deux courts (deux mots contre trois), constitués d’un adjectif numéral (un, six) et d’un substantif assorti d’un adjectif de couleur (car blanc est un adjectif substantivé, et fait ainsi les deux en un mot). Quant à la couleur, annoncée en titre (comme on l’annonce aux cartes), elle règne dans les deux textes, elle les dirige et les peuple :


Le blanc de Biermann est celui de cette banquise éclatante, étourdissante, aux effets psychiques immédiats, c’est aussi un espace purement formel, où tracer des déplacements, actions, et conséquences. Cette littérature est a-psychologique, et ce non sans ironie, les personnages sont avant tout des points qui se déplacent, se rencontrent, se heurtent (ça bastonne à mort, et c’est drôlement sanglant). Mais ce qui n’est pas dit suggère (ouvre), comme ce qui n’est pas écrit permet. Le blanc entre les pages, entre les passages, fait du blanc dans le récit, des ellipses salvatrices (sans quoi cette trépidation sauvage nous laisserait, lecteur, sur le carreau, épuisé, à mi-chemin). Ainsi qu’il l’énonce en exergue : « Dans une aquarelle qui représente un paysage d’hiver, le blanc du papier devient neige. C’est un miracle. (Eugène Reddis) »

Le noir, la nuit fantastique, ferme les récits de Wable, gorgés de couleur. Les deux auteurs sont plasticiens et ce n’est pas anecdotique : la couleur n’orne pas, elle structure les deux objets. On apprend dans un entretien à mediapart que Wable a en fait conçu son dispositif-livre en regard des œuvres d’une peintre, Hélène Delprat, qui fut son professeur aux Beaux-Arts : « En 2007 à l’occasion d’une exposition en Suisse, elle m’a demandé d’écrire des textes pour illustrer trois de ses tableaux, ce qui a donné les nouvelles Gorlitz, Squallow Woods et Beartooth Mountain. Je les ai écrites en collant vraiment aux tableaux, sans penser à rien et puis après petit à petit j’ai tissé les autres, le plan global, en restant dans cet univers, en gardant les personnages, sur ce principe de série… »


Le jeu avec les genres, loin du pastiche ou de la parodie, est également un tronc commun des deux livres. Le récit d’’exploration, le récit fantastique, constituent, dans chaque cas, non un genre à dé-jouer pour en démonter/démontrer les rouages, mais un motif à explorer, où déployer des aventures, des visions, des hypothèses narratives. Ces récits, tous deux courts, sont fragmentaires, efficacement fragmentaires, on l’a déjà suggéré : le fragment est ici socle d’une convention narrative (reste des carnets d’explorateur chez Biermann, traces éparses des vies des deux chasseurs de mystère de Wable) qui permet une concentration maximale d’intrigue (de mystère), disposée dans un espace ouvert aux hypothèses. L’espace de la fiction est agrandi, quand elle-même se resserre, perd en volume, en nombre de signes et de pages (dispositif plastique, encore, voire poétique : ces livres composent avec ce qui leur manque).


Ces deux livres ont aussi en commun d’être d’après. Ils sont d’après la pop culture, d’après le roman feuilleton, ils viennent aussi après l’impact qu’a pu avoir sur nos imaginaires et représentations de la fiction la série américaine mature des années 2000 (The Wire, les Soprano, etc). Le genre où gaiement s’ébattre, est ici envisagé comme territoire où produire du récit, des motifs, des rapports, des déplacements : de l’art, en somme.




Six photos noircies, Jonathan Wable, Illustration de couverture d’Hélène Delprat, éditions Attila, 200 pages – ISBN 978291-7084-687 /

Un Blanc, Mika Biermann,

Editions Anacharsis, 144 pages, 12,5x20 cm, ISBN : 9782914777964

Guénaël Boutouillet - 25 juin 2013