Suite nantaise de Jacques-François Piquet

Suite nantaise (édité chez Rhubarbe) est le quinzième et dernier livre en date de Jacques-François Piquet. Il prolonge Noms de Nantes publié 10 ans plus tôt (Editions Joca Seria) et fait le lien entre autobiographie et fiction en montrant comment l’écrivain, de livre en livre, a fini par devenir personnage de sa propre histoire. Ainsi, les dernières lignes de Suite nantaise sont-elles les premières du roman Dans les pas de l’autre paru deux ans plus tôt (Editions Rhubarbe). En hommage à sa mère violoniste, l’auteur a composé son livre en cinq parties qui correspondent aux mouvements les plus fréquents d’une suite musicale.

Jacques-François Piquet sur remue http://remue.net/spip.php?article3060 et http://remue.net/spip.php?article2105

Chantal Danjou nous propose une lecture de ce dernier ouvrage paru en février 2013.




« […] et la sciure sous les pieds qui s’y enfonçaient, plus chaude et douce qu’un sable marin, et sur les établis alignés des outils, des pièces dont les noms te ravissaient […] »  [1]
, cet extrait de NOMS DE NANTES dont le présent livre constitue, comme son titre l’indique, la suite, devrait permettre de sentir combien toute suite est ambivalente. Elle est avant tout faite de traces – « non de preuves » à l’instar de René Char - toujours plus décalées par le temps, là où l’empreinte des semelles ne se réajuste pas parfaitement au pas, et de cette distance ou de ce retrait créer-recréer, composer-recomposer, « avec variations » pour reprendre l’un des judicieux sous-titres de SUITE NANTAISE. Et puisque que ce sont « sciure » transmuté « sable » et donc fragmentation du matériau appelé à devenir littéraire, « noms » d’outils plus que les outils eux-mêmes qui fascinent, l’écriture de Jacques-François Piquet devrait aussi révéler combien l’autobiographie est joueuse, combien tout classement de genre s’avère incertain.

L’ambiguïté semble dès lors posée comme principe fondateur de l’écriture, dans cet entre-deux passé-présent, artisanat-art, généalogie-rupture, dans la densité sémantique des termes choisis comme : « C’est alors qu’intervient une rencontre troublante avec une créature androgyne », les substantifs « rencontre / créature » et les adjectifs qui leur sont associés faisant événement au même titre que la fascination amoureuse qui saisit le narrateur. Le fait que cette évocation ait lieu dans les dernières pages du livre développe, ainsi que noté dans la quatrième de couverture, le « glissement du réel vers la fiction » et l’« espace romanesque en devenir », la suite opérant « dans une même tonalité » - ce qui est le propre d’une suite musicale – permettant au lecteur de J.-F. Piquet de retrouver cet univers poursuivi de livre en livre, fragmenté, secret et observé jusque dans ses retranchements et ses non-dits. L’une des acceptions d’androgyne dans l’Antiquité était celle d’un être symbolisant la coïncidence des opposés. Peut-être est-ce bien ce qui nous est révélé dans SUITE NANTAISE et qui formalise un style et un genre sans cesse renouvelés par leur auteur au cœur même d’une l’écriture qui fait cesser toute facilité et toute répétitivité, ce qui aurait pu être le risque de la suite, justement. Il est étrange de constater combien dire peut redire sans parler forcément de la même façon ni adopter un point de vue identique.

Le lecteur est alors sensible à la multiplicité des écritures : celle musicale, d’abord, et dont le romancier se sert pour amorcer chaque mouvement différent du texte, prélude, courante, sarabande, pour ne citer que les trois premiers. Ce procédé original lui a permis aussi de faire débuter son texte dès la dédicace à sa mère musicienne, liminaire intéressant en ce sens où il confirme la prise en compte du moindre mot. Tout participe de la construction du texte, tout s’y intègre, pas de gâchis ni de surplus de mots, un travail incontournable quand il s’agit d’une écriture intimiste, apparentée au journal. Ainsi le récit, et on le sent, débute-t-il même avant-texte, comme avant la naissance du narrateur : il est dédié explicitement à la mère et le premier mouvement fait apparaître immédiatement « le père » mais qui, s’il représente une figure paternelle n’est pas celui du narrateur, indiquant une filiation tout autant, d’ailleurs, celle de l’œuvre romanesque avec son double principe de mémoire et de distance, de sensibilité et de maîtrise, d’imagination et de technique. Que la scène décrite dans ces premières pages soit celle d’une photographie familiale et d’une composition – le photographe règle les attitudes et le placement de chacun – renforce l’idée de la construction, musicale ou littéraire. Autre écriture, effectivement, celle du texte, avec les incursions de l’auteur dans ses propres romans. Ces auto-citations font, pour une part, l’originalité de l’architecture textuelle. Il s’agit - semble-t-il - d’une autobiographie d’un genre particulier puisque c’est le texte qui se réfère à sa propre fiction, en quelque sorte au Mentir-vrai d’Aragon qui dit plus vrai, plus enfoui, plus proche de sa réalité intrinsèque que les apparences de vie et de généalogie. Ce faisant, l’auteur déconcerte son lecteur par son temps narratif, fait de mises en abyme, notamment, défaisant la chronologie ; il dénature aussi l’origine, la paternité non seulement biologique ou censée l’être du narrateur mais de la narration elle-même. En ce sens, il y a bien réunion du vrai et du mentir, du à dire et du dit, de la thématique et de sa formulation : l’exergue "A ma mère musicienne" correspond à "entre les deux, la mer [la mère], un navire balloté,..." des dernières pages du livre, le rythme significatif de cet entre les deux, de ce ballottement, réactualisant celui de cette vie-écriture-vie. Il se pourrait que ce soit là l’une des constantes de l’écriture de J.-F. P., plaçant le souvenir au second plan ou ne l’utilisant qu’en tant que prétexte littéraire, la rédaction parvenant, elle, à un présent essentiel, celui des traces, « oui, le père avait bien senti l’importance de faire venir le photographe » - est-il noté, car cette photographie est avant tout le point de départ d’une généalogie différente, celle que revisite l’écriture.

Cette ambiguïté – personnages, chronologie, lieux - dont il est fait état, ici, a un autre effet encore. Elle interroge sur la réception d’un texte. Qu’est-ce que comprendre une œuvre ? Est-ce la faire entrer dans un genre bien défini, dans une pensée parfaitement alignée et cadrée ? Et si lire ce type de textes était aussi apprendre ou réapprendre à lire… Il se pourrait bien que ce soit de même la volonté affirmée d’Alain Kewes avec ses Editions Rhubarbe dont il souligne judicieusement la particularité de plante et de textes inclassables


Chantal Danjou est poète, nouvelliste et critique littéraire. Quelques livres récents :
La mer intérieure, entre les îles, éditions Mémoire Vivante, 2012, avec des dessins de Hamid Tibouchi
L’oreille coupée, éditions Encres Vives, 2012
Formes, récits du feu, livre d’artistes avec Henri Yéru, Les Cahiers du Museur, collection A côté, 2012


27 juin 2013

[1Jacques-François Piquet, Noms de Nantes, éditions joca seria, 2002