Cosima Weiter | Le je veux sur la langue / Tout / Le ciel

Extraits de ICI (un cd paru aux éditions GMVL, au printemps 2013).

Textes lus et dits pendant la Nuit remue 7.

Cosima Weiter sur remue.


Le je veux sur la langue



Tout



Le ciel

1.

on voit bien le ciel, le bleu du ciel, on le voit bien, on croit bien qu’on le voit le bleu, le blanc du ciel et on le voit, on croit bien ce qu’on voit, ce qu’on croit voir, le ciel, le blanc du ciel et on le voit, le ciel bleu le blanc du ciel et le ciel noir, on le voit, on pourrait croire qu’on le voit, qu’on le voit bien, on pourrait croire ce qu’on voit, croire qu’on voit le ciel quand on voit une image du ciel, on pourrait voir une image et dire : c’est le ciel : croire que le ciel est cette image, une image floue du ciel bleu, un bougé du bleu du ciel, un film voilé, surexposé, on verrait un voile sur l’image du ciel, une couleur en mouvement et on dirait : c’est le ciel : le bleu du ciel, cette image, sans savoir si le ciel est le bleu, le bleu du ciel, on pourrait croire que le ciel est une image, une image bleue, une image blanche du ciel bleu.

2.

l’image du ciel existe-t-elle, si le ciel existe ? si le ciel n’existe pas, pouvons-nous le voir les yeux fermés ? le bleu existe-t-il, si nous le voyons ? et le blanc ? le gris du ciel et le ciel noir ? l’image et le ciel bougent-ils derrière nos yeux fermés ? si nous voyons une image voilée du bleu, du bleu du ciel, le ciel est-il voilé aussi ? ce voile sur le ciel, existe-t-il sans le bleu du ciel ? peut-on croire au bleu, au bleu du ciel, par temps gris, peut-on voir le bleu du ciel, le ciel bleu, sur une image floue ? le ciel est-il bleu, en noir et blanc ? le bleu du ciel est-il ?

3.

je me tiens debout, debout dans l’image du ciel, les yeux grands ouverts, je regarde le ciel, je regarde le ciel longtemps, je regarde longtemps le bleu du ciel, je prends mon temps, je vois le bleu, le ciel bleu longtemps, verrai-je mieux le bleu, mieux le ciel, si je regarde le ciel plus longtemps ? si je reste debout, les yeux grands ouverts, à regarder le ciel le bleu du ciel ? est-ce que je le verrai mieux si je reste ainsi à regarder le ciel pendant que le temps passe ? le ciel deviendra-t-il plus bleu si je reste debout, les yeux grands ouverts, à regarder le ciel ? le ciel existera-t-il davantage si je laisse passer le temps ? le ciel sera-t-il plus bleu si je reste jusqu’à la nuit, les yeux grands ouverts à regarder le bleu du ciel ? le ciel sera-t-il bleu dans la nuit noire ? noir dans une nuit bleue ? en noir et blanc, noir ou bleu ? que verrai-je du ciel dans la nuit ? que restera-t-il du bleu après tout ce temps ? verrai-je encore le ciel si je reste ainsi debout, les yeux ouverts, dans le noir ? le ciel existe-t-il, dans la nuit noire ? le bleu sera-t-il encore ? sera-t-il encore là une fois le temps passé ? qu’en sera-t-il de l’image du ciel si je ferme les yeux ? si je ferme les yeux longtemps ? sera-ce encore le ciel derrière mes paupières closes ? l’image du ciel existera-t-elle dans le noir ? l’image existe-t-elle longtemps ?

4.

et si je tends la main, si je tends les doigts, pourrai-je toucher le ciel ? pourrai-je toucher le ciel que je vois ? ce que je vois, puis-je le toucher, le prendre dans ma main ? est-ce que je pourrai prendre le ciel dans ma main ? et le bleu ? le bleu du ciel, pourrai-je l’effleurer ? le bleu aura-t-il une substance, une chair que je pourrai prendre dans ma main ? si je tiens une image du ciel dans ma main le ciel est-il aussi posé sur ma paume ? est-il possible de ne pas toucher ce qui est là ? ce que je vois mais ne puis toucher du doigt existe-t-il ? puis-je toucher ce qui n’est pas ? est-ce que je toucherai le bleu en passant mon doigt sur l’image ? est-ce qu’ainsi j’effleurerai le ciel ? le ciel dans ma main sera-t-il là ? sera-t-il bleu ? puis-je effleurer l’absence ? pourrai-je au moins caresser l’absence du ciel ? et l’invisible, puis-je le saisir ? que devient le bleu, si je froisse, si je déchire l’image du ciel ? si j’essaie de prendre le ciel dans ma main si j’essaie de prendre le bleu, se brisera-t-il entre mes doigts ? pourrai-je tenir dans ma main les morceaux du ciel brisé ? les éclats de bleu, de blanc, de noir, du ciel bleu, pourrai-je les tenir tous ensemble dans ma main ? pourrai-je le faire si je ferme les yeux ? si je ne vois pas le ciel pourrai-je le prendre dans ma main ? pourrai-je effleurer le bleu du bout de mes doigts ? le reconnaître les yeux clos et dire : c’est le bleu : le bleu du ciel ?

5.

mais si j’ouvre grand mes yeux, si j’ouvre ma bouche et mes bras, si j’ouvre, le ciel entrera-t-il ? ce qui ne se voit pas peut-il entrer ? le sentirai-je ? m’emplirai-je ainsi du bleu du ciel ? du ciel et du bleu ? est-ce que je m’emplirai d’un ciel vide ou chargé de nuages ? est-ce que je m’emplirai de nuages ? de nuages blancs de nuages gris ou bleus ? m’emplirai-je de vide, du vide du ciel bleu à rester ainsi ? m’emplirai-je de l’absence du ciel ou d’un ciel que je ne vois pas ? deviendrai-je moi-même une part du ciel ?

27 juin 2013