Sabine Huynh | La mer et l’enfant

Extraits de La mer et l’enfant lus lors de la Nuit remue 7.

La mer et l’enfant de Sabine Huynh a paru aux éditions Galaade en 2013.

Sabine Huynh sur remue.





Que sais-tu de moi, de nous, de ce jour-là, ma fille ? Estelle, à qui j’écris sans lui écrire, sans savoir si elle existe quelque part. J’ai failli le faire ce jour-là, le jour du premier anniversaire de ta naissance. Nous passions l’été dans une petite ville côtière lugubre, elle s’appelait Saint-Clair. Tu sais tout ou tu ne sais absolument rien, de ce que t’a dit ton père, de ce que tu vas lire, ou pas.

J’avais pris mes lunettes de natation avec moi. On peut dire que c’était prémédité, comme le sont les crimes. Je les serrais tellement fort dans ma main que j’avais l’impression qu’elles fondaient. Au loin les vagues naissaient, enflaient, se rapprochaient, s’écrasaient, expiraient. Je voyais leurs mille langues avides s’étirer pour lécher l’enfant blond assis dans le sable. Leur livrer l’enfant en offrande, m’étais-je dit, ou me noyer. Est-ce que j’avais le choix ? Je perdais déjà pied. Je voulais vivre, je voulais mourir.

L’enfant. C’est ainsi que je parlais de toi, pensais à toi, regardais vers toi : l’enfant – pas mon enfant, juste l’enfant.

L’enfant grelottait. Le soleil n’avait pas encore réussi à réchauffer l’eau, je doute qu’il ait jamais réussi à la réchauffer ce jour-là. Elle a probablement gelé depuis. Gelés mes souvenirs, glacée ma vie, et je porte dans mon ventre une pierre. Ce jour-là s’est dressé entre nous et la vie comme un barrage infranchissable. Notre vie ensemble et séparées est un fleuve endigué depuis plus de trente ans.

L’enfant était un être auquel je faisais si peu attention que parfois c’était comme s’il n’était l’enfant de personne. J’allais à l’encontre, je ne savais pas faire autrement. Tout cela était une grossière erreur. […]





Je n’en peux plus de me taire, je dois raconter – mais raconter quoi ? Je t’écris sans rien savoir de toi ni de ce qui adviendra de ce cahier une fois que je serai partie. Je vais le noircir puis je le brûlerai. L’intimité brûle-t-elle bien ? L’intime brûle, il est brûlant. Je ne suis qu’un amas de cendres qui s’effondre lentement. Me plaît l’idée d’un autodafé d’intimité.

Nous sommes des inconnues l’une pour l’autre. Si je te crée dans ces lignes, je te donne une voix. Je me demande si ta voix ressemble à la mienne. La belle-mère d’une camarade de lycée avait exactement la même voix qu’elle, alors qu’aucun lien de sang ne les liait. La voix était passée de l’une à l’autre. Je me demande quelle voix on a, à part celle que les autres entendent. Je n’ai jamais entendu la tienne.

Je t’écrirai tous les jours, aussi longtemps que mes forces me le permettront. Mais qui sait, je me lasserai peut-être très vite de cette mascarade, et je retournerai dans mon mutisme, car pourquoi écrire à un fantôme ? Et parler de ce dont tout le monde se fiche ? Ce dont on n’est pas sûr soi-même ?

Si je disais que j’étais ta mère, qu’est-ce que cela changerait ? Ta mère : deux mots qui font croire que tu me possèdes. Mais il n’y a pas eu de mère, et rien à posséder. Je me regarde, je regarde mes mains, mes poignets, le reste a disparu sous des couches de tissu. J’ai froid. Je ne suis plus que cela, une main gauche qui prend appui pour qu’une main droite puisse écrire, en tremblant un peu. […]




Course-poursuite dans ma mémoire saturée, transvasée dans l’encre de ce stylo. La main et les mots sont animés par une frénésie qui leur est propre. Se déroule sous mes yeux une histoire que je ne comprends pas moi-même. Ce que je raconte, ce ne sont pas vraiment des souvenirs. Je décris des flashes. J’ai l’impression de voir ces images pour la première fois de ma vie, elles m’interrogent. Je les vis en les écrivant. Elles me déchirent.

Sais-tu ce que c’est que de n’avoir jamais rien compris à sa vie ? Je crois que j’ai été prisonnière de la mienne. Je n’y ai jamais été chez moi, à l’aise. Ni dans ma vie, ni dans ma peau, la peau de ce corps. Elle me tire, j’y ai toujours été à l’étroit, ils se sont trompés de taille. Je ne suis pas celle que j’aurais dû être. Ceci n’est pas mon corps, je n’en ai jamais voulu. Le corps qui se meut est le signe extérieur de notre vitalité, mais dans mon cas, il s’est toujours dressé entre moi et la vie que je désirais. Je voulais une vie sans passé, ce passé qui maltraitait constamment le présent.

Le reflet que me renvoyait le miroir de la salle de bain ne révélait rien de moi, à part le fait que j’étais bien la fille de mes parents. Ces traits encombrants n’avaient rien à voir avec moi, mais avec eux, mes parents, leurs parents, leurs ancêtres, les morts. J’étais prise dans les filets de ce tissage d’origines, de pays, de langues, de traits à la fois trop familiers et méconnaissables, infinis. Des ébauches appartenant à tous ces inconnus du passé, échouant à dire qui j’étais, qui je suis vraiment, et m’empêchant même de le découvrir. Comment faire la paix avec les autres dans sa peau ? Peut-être en les acceptant ? Mais je me suis trop battue contre eux pour qu’une trêve soit désormais possible. J’ai sûrement eu tort, mais il est trop tard pour ériger un autel aux morts.

Tu as le nez de ton père, les yeux de ta mère, le menton de ton grand-père, le front de je ne sais qui encore, mais tu as aussi le nez de ta mère et les yeux de ta grand-mère. Tu n’as donc rien à toi. Toute ta vie durant tu seras comme moi, en recherche de repères dans cette fuite infinie de visages multiples. Combien d’êtres portons-nous en nous, sur nous ? Combien d’entre eux se dressent entre nous et nous ? L’écriture pourrait-elle constituer le seul lien avec soi-même, avec son vrai visage, avec la face cachée de celui-ci ? Ces mots sur la page attesteront peut-être que j’ai bien existé, que j’ai été là, penchée sur eux, moitié incrédule, moitié inquiète. […]




Je t’écris, je te raconte, je te révèle. Ma vie, une image de moi, mais pas la tienne. Existes-tu ailleurs qu’en moi ? Et si nous ne nous revoyons pas, je n’aurai jamais existé, et toi non plus. Malgré mes mots, malgré ce que je finirai bien par raconter, nous sommes dans le noir total. Le contour de ton visage risque de ne nous être révélé qu’après beaucoup d’agitation, s’il l’est jamais. Je ne sais même pas s’il sera possible de le fixer.

Tu sais que je ne connais pas mon propre visage ? Je dis cela à cause de ma mère. À chaque fois que je faisais ou disais quelque chose qui lui déplaisait, elle prenait un visage d’acier, détournait la tête et prétendait ne pas avoir entendu ou vu, ce qui pour moi était comme une gifle suivie d’un abandon subit et définitif. Elle se conduisait de la sorte depuis que j’étais enfant, que dis-je, depuis ma naissance. Son mutisme calculé faisait de moi une orpheline sans visage.

Le bébé lit son visage, dont il ne connaît pas l’existence, sur celui de sa mère. Les expressions que ce dernier endosse à son égard en réaction et en réponse à sa présence dans le monde lui confirment sa matérialité. La mienne me présentait constamment un visage fermé, me volant ainsi le mien, mon accès au mien. Comment parviendrai-je jamais à le retrouver parmi tous les visages que mes traits portent en eux, si je n’ai jamais pu le voir dans celui de ma mère ? Je n’ai pas de visage propre. Comment ai-je pu confronter le monde avec une infirmité aussi terrible ?

Éditions Galaade ©

1er juillet 2013