D’un autre temps

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Ils arrivent comme les autres, dans des sacs ou des cartons, au milieu de la vaisselle emballée dans du papier journal.
Quand on met la main dessus, ils exhalent d’eux-mêmes leur air désuet, ce parfum d’un autre temps qui provoque instinctivement une pause dans le tri. On ne peut pas s’empêcher de les tourner un instant entre ses doigts et de les montrer aux autres, comme une curiosité.
Au milieu d’un sac de vêtements on tombe sur ce menu de Noces d’or, 10 septembre 1902, orné d’une photo représentant un couple, l’homme assis à son bureau, l’air concentré, la femme dans un petit fauteuil de velours face à son mari, pieds reposant sur un pouf, plongée dans la lecture d’un gros livre dont on ne voit pas le titre. Les murs sont ornés de tableaux, les meubles sont cirés, de grands tapis recouvrent les parquets de cet intérieur cossu.

Jambon de Westphalie glacé. Truite sauce verte. Timbale Lucullus. Râble de lièvre Duchambey. Chaud-froid de Poularde. Sorbet au Kirsch. Perdreaux sur canapé. Ecrevisses de la Meuse. Salade russe. Pêches Bar-le-Duc. Bombe Nélusko. Gâteau Richelieu.

On imagine le menu soigneusement rangé dans un tiroir du bureau, en souvenir du festin servi aux invités. Les mariés d’or l’ont ressorti à l’occasion, pour le montrer à la famille de passage qui en a eu l’eau à la bouche.

Et puis, les cinq enfants ont hérité de l’élégante demeure familiale. Ils ne sont pas parvenus à se mettre d’accord pour la conserver, ou bien ils n’en avaient pas les moyens. Ils l’ont vendue. L’une des filles a gardé en souvenir les photos jaunies, les cartes postales et les menus rangés dans les tiroirs du bureau.
Lorsqu’à son tour elle a disparu, ces reliques n’évoquaient déjà plus rien aux arrière-petits-enfants qui ont trié ses affaires. Ils n’avaient pas connu ces deux aristocrates endimanchés qui font semblant de lire sur la photo. Ils n’avaient même jamais entendu parler de cette maison.
Cent onze ans plus tard, le menu de Noces d’or arrive entre les mains des collecteurs d’Emmaüs. Instinctivement, on sort l’objet du lot. On le montre autour de soi. Témoin d’une époque dont on n’a qu’une vague représentation, on le tient entre ses doigts comme un survivant qu’il faut ménager.

Dans un autre carton, on trouve ce paquet de « petit gris », celui que l’Etat distribuait aux soldats lors de la Première Guerre mondiale. L’odeur est un peu passée mais c’est toujours la même qui transparaît à travers le papier. Sans doute un survivant de chair et d’os l’a-t-il rapporté en souvenir, comme mon grand-père a rapporté d’Allemagne, où il était prisonnier, le « quart » dans lequel il buvait.
Les voici, ces objets de loin revenus, trouvant encore l’occasion de nous émouvoir.

Lise Benincà - 15 août 2013