Ce livre, là

JOURNAL DE JANMARI

L’Arachnéen

Lire l’article de Sébastien Rongier


Journal de Janmari
fac-similé d’un carnet original de Jean-Marie J. (1955-2002)
qui appartient à Gisèle Durand.
Détails [CP/ images haut et bas de page] Journal de Janmari
© Editions L’Arachnéen, 2013

Avec ce livre, là, c’est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin, à la fin, c’est la fin qui est le pire. Page après page, je m’enfonce dans le livre, les mains devant, la tête en bas. Des grains de traits en graine de crapule noire, parfois bleue et une fois rouge absorbent mes yeux et contiennent ma peau.

L’intérieur de mon crâne est aspiré par le noir profond de la mandole de couverture. Je ne résiste pas au vertige qui met en mouvement tout ce que je perçois sur les pages. Je pose mes mains à plat sur les feuilles. J’étale mes doigts, ils glissent. Une main négative recouvre les traits de crayon. L’expérience émotionnelle de l’espace du livre commence à plat.

Du bout des doigts, dans le sens convenu de la lecture, long trajet horizontal parcouru de gauche à droite, je traverse, une à une, les formes qui font signe sans être "signes" pour autant. Je ne m’envase pas. Je stagne. Pourtant les "dessins" qui résultent de l’activité de traçage bougent tout le temps.

Le temps n’est pas l’affaire de ce livre, sauf à le "lire" en quatrième dimension. Ce "texte" qui ne parle pas en dit long sur le geste primordial d’écrire. Le sortir du langage retourne un advenir infans. Des corps de pseudo-lettres oscillent au bout de mes doigts. Les relations de mon corps à l’écriture sont initiées par ma tentative de lecture.

Pour décrire la terre de sable en quoi consiste la matière sensible de mes passages de trait en trait, de forme en forme et de page en page, je ne peux pas faire autrement qu’écrire. Faire à la lettre l’expérience des sables mouvants dans l’espace du livre. Dirigée par la lumière contenue à l’intérieur du volume de papier, je reçois une initiation à la trace par les traits.

Mes gestes d’yeux sont doux, ma peau respire par fragments. Je flotte au gré de l’oscillation des traces. La pratique du radeau n’exige pas de code constitué. Je dérive sans densité de la nuit au jour et le soleil reprend sa "bonne" place sur la terrasse. "Je lis" hors langage des séries de formes répétées : petits zigzags, cercles plus ou moins réguliers, petites vagues...

Mes yeux voient ce qui n’est pas inscrit, mes mains [s’] abîment à la surface. Je porte un regard oblique sur des formes « dessinées et écrites identiques en leur fond ». Je regarde comme un prodige le geste de tracer. Je suis incapable de démêler la trace du trait. Je crois reconnaître quelques mots connus.

Mes bouts de doigts enflent sur des cernes, des ronds, des anneaux, des boules... Un artiste qui écrit des textes sur les yeux et fabrique des boules chuchote : « Non ! C’est une pratique sans nom. » Mes regards buttent à la limite des mots. Je vois juste l’intensité d’une présence humaine : « Regarde de tous tes yeux, regarde. »

L’homme qui trace a un nom. Janmari se nomme Jean-Marie et inversement. La présence grasse et italique du se de la phrase "écrite" et "dessinée" marque son nom en un et un seul geste. Le corps des lettres permet d’exprimer tout ce qu’on voudra, le soleil se lève, Jean-Marie se lave les mains, Janmari s’invente une technique du corps rien que pour son corps.

Le Journal de Janmari est un ruisseau, le lire est un braconnage. Braconner ces pages, Textes pour rien. À force, à force des myriades de petites bulles surgissent du fond de l’eau vive. Une gouttelette joue la luciole dans le plein jour du livre. Sa tentative d’éclairer les feuilles déjà blanches obscurcit le sens mais multiplie les sensations.

Penser avec les yeux du bout des doigts affute le graphite et pointe à voir ce qui ne regarde jamais personne. Chaque geste répète jusqu’à plus force l’action du verbe “vivre” à l’infinitif pluriel. Tous les yeux de l’espace déplacent de concert l’imperceptible point dit par le philosophe « Je n’ai rien fait aujourd’hui. Quoi ? N’avez-vous point vécu ? »

Il n’y a de révélation que où le ruisseau demeure indifférent à la signification de la rivière, du fleuve, de l’estuaire ou de l’océan qui l’attend. Ce livre, là, renverse mes positions et ouvre mes manières de voir aux prépositions de l’espace d’un poème. Les gestes d’amour engendrent de l’espacement. Ma vision devient prière, sans guillemets mimés en l’air.

Catherine Pomparat - 5 juillet 2013