En forêt avec Robert Walser, par Frédéric Lefebvre

Robert Walser sur remue.

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La revue en ligne coaltar a publié des extraits d’Alphabet, un travail photographique de Frédéric Lefebvre.





La forêt, dit Robert Walser, c’est la Suisse. Il écrit alors un texte complémentaire qui viendra constituer son premier livre, Les Rédactions de Fritz Kocher. Comme s’il était un enfant et écrivait des rédactions un peu espiègles ! Il a tout de même vingt-cinq ans. Le texte s’appelle « La forêt ». En allemand : « Der Wald », nom masculin. Le livre paraît en 1904.

Au premier tiers de cette rédaction, ce passage : « Les forêts ne sont que très rarement sombres. Notre âme doit être déjà d’une humeur bien sombre pour recevoir de la forêt une impression de tristesse. Même une pluie persistante, surtout elle, n’assombrit pas les forêts, ou alors c’est qu’elle assombrit tout. Le soir, oh, comme les forêts sont alors pleines de charme ! Quand, survolant le vert foncé des arbres et des clairières, les nuages prennent un rouge vif et un rouge foncé et que le bleu du ciel est si extraordinairement profond ! Alors, pour celui qui regarde et qui vient d’arriver, la rêverie est une obligation programmée depuis longtemps. Alors l’homme ne trouve plus rien beau, parce que c’est beaucoup trop beau pour ses sens. Il se laisse donc, impuissant et saisi comme il l’est par l’émotion, regarder par le profondément beau plutôt qu’il ne le regarde lui-même. Le rôle du regard est alors inversé, permuté [1]. »



La forêt, dit Walser, c’est la couleur verte. Il le fait dire à une jeune fille assise, serrée contre son amoureux. Il le fait dire aussi à son narrateur, dans Les Rédactions de Fritz Kocher.

Un autre personnage, un autre Fritz, dans « L’étang », un texte contemporain écrit en dialecte suisse allemand, veut courir s’y réfugier, pour penser : « Mais je veux réfléchir dans la forêt à ce que je pourrais faire pour que maman ‒ ‒ ‒ (Il part en toute hâte) [2]. » Le texte parle de réconciliation. Fritz, caché dans un sapin, fait croire qu’il s’est suicidé en se jetant dans l’étang. À la fin, au lieu d’être réprimandé par sa mère, et frappé, il ne reçoit que caresses et mots gentils : « Oh ! ‒ ‒ J’ai été injuste avec toi, très injuste. Mais je vais réparer cette injustice. Nous allons la réparer. N’est-ce pas que nous allons la réparer ? Désormais, tout sera beau, hein ! [3] » Fritz n’est plus le souffre-douleur. Il rejoint son frère et sa sœur. Ils jouent.

Dans L’Homme à tout faire (ou Le Commis), son deuxième roman de 1908, Walser se rappelle aussi la forêt de l’enfance. Souvenir étrangement heureux des jeux et de la fratrie, dans la bouche de Joseph, le personnage principal. D’un jour en particulier, unique entre tous : « De temps à autre, les enfants jetaient un coup d’œil vers leur mère : était-elle fâchée ou pas ? Non, elle regardait droit devant elle, débonnaire, et non sans gravité d’ailleurs. C’était bon signe, et dès lors, on eût dit que le petit talus d’herbe lui-même était doué de sentiments. "Elle est de bonne humeur", chuchotaient aux enfants les feuilles des arbres frémissants. Quand maman réussissait à sourire, et c’était chose bien rare, c’était le monde entier qui leur souriait. Maman était déjà malade alors, elle souffrait d’un excès de sensibilité. Comme elle semblait douce aux enfants, cette vision de leur mère paisiblement étendue, épargnée un instant par le malheur qui la ronge ! Le malheur semblait banni de ce coin familier, si bien que dans cette petite clairière éloignée du monde, une joie babillait à voix basse dans chaque brin d’herbe, et qu’une foi s’affirmait dans chaque aiguille de sapin [4]. »

Plus tard, en 1914, revenu vivre à Bienne après Berlin, Walser se rend sur la tombe de sa mère. Il a plu. Tout est humide, chemin et arbres : « Pas une feuille ne bougeait, pas un mouvement, tout était immobile. On eût dit que tout retenait son souffle. Il semblait que tout ce vert fût conscient de la solennité alentour et se fût abîmé dans l’immémoriale et toujours neuve énigme de la vie et de la mort, feuilles pendant aux branches, herbe étendue, humide, dans sa merveilleuse beauté. Je n’ai jamais rien vu de tel. Il fallait que cela m’eût profondément bouleversé de voir combien à jamais suave, à jamais verdoyant et tiède était ce lieu de la gravité de la mort et du silence. Nulle présence à l’exception de la mienne. Rien d’autre que le vert et les pierres tombales [5]. »

Il y a déjà vingt ans, alors, que sa mère est morte.



Ou bien, la forêt c’est blanc et c’est le temps de la neige. Ou encore, un incendie survient et tout est rouge avant d’être noir. C’est le sujet de « L’incendie de forêt », un texte de 1907. Un autre souvenir d’enfance transfiguré : « Des heures durant, selon ce qu’en dirent plus tard les journaux, on put voir ce magnifiquement triste tableau, et les gens éloignés dans leurs lointaines maisons, rues, places, promenades et ateliers se poussaient du coude en disant : Eh, regarde, qu’est-ce que c’est que cette lueur qu’on voit là-bas au loin ? Puis ce fut la nuit, mais personne n’osa se coucher ni dormir ; on alluma les lampes dans les chambres et, réunis autour de la table familiale, mères, pères, fils, filles, frères, enfants et sœurs, et tantes et beaux-frères parlèrent ensemble de l’incendie de forêt qui faisait rage et des terribles dommages qu’il avait causés. Beaucoup montèrent voir le lieu du sinistre qui s’étendait sur toute la largeur de la montagne et qui continuait à chuinter, fumer et crépiter en s’éteignant. Le jour suivant, chacun put voir à la place de la montagne verte une montagne noire et fumante, la belle forêt était calcinée, tous les endroits charmants et tenus secrets, la mousse sur les hauts rochers, les halliers de plantes et de buissons, les grands sapins et les chênes avec leur belle charge de feuilles vertes dans les bras, tout cela ne faisait plus qu’un spectacle lamentable, et les dommages matériels représentaient une blessure presque mortelle [6]. »

La même année, dans Les Enfants Tanner, le premier roman, une autre évocation de la fratrie et de la famille Walser, sous d’autres noms ou prénoms : « Une fois nous avons eu un incendie, ce n’était pas dans la ville elle-même mais dans un village voisin. Le ciel tout autour était rougi par les flammes, c’était durant une nuit d’hiver glacée. Les gens couraient sur la neige gelée, crissante, j’étais là aussi avec Kaspar ; notre mère nous avait envoyés aux nouvelles pour savoir où ça brûlait. Nous parvînmes jusqu’à proximité des flammes, mais à force de regarder la charpente qui n’en finissait pas de brûler l’ennui nous gagna, le froid aussi, et nous rentrâmes bientôt à la maison où notre mère qui avait pris peur nous accueillit sévèrement. Ma mère à cette époque était déjà malade [7]. »



« Les garçons » : petite pièce ou « dramolet » de 1902. Walser fait mourir le personnage de Peter, qui n’est que larmes, amour, désirs, qui a perdu sa mère. Il le fait mourir dans la forêt. Paradoxe de la mort volontaire : Peter entre dans la forêt, avance entre les troncs des arbres et rencontre une forme de bonheur : « Mes larmes tarissent. Qu’y a-t-il ? Me voici donc incapable de pleurer ? Je le sais sans le dire : ici, je ne puis qu’être heureux [8]. » Lorsqu’il meurt, « précocement fatigué », la didascalie finale dit ceci, qu’il faut prendre en considérant toujours « la forêt » comme un mot masculin dans l’original allemand : « Le vent fait murmurer la forêt. / La mère de Peter entre, les bras tendus, accourt à sa rencontre. » Ainsi Peter a rejoint sa mère « tout en bas, là où on l’a jetée plutôt que mise » [9].

Ambivalence de la forêt : « les sapins sont si calmes qu’ils exigent le silence », dit Peter. « Qu’ils exigent la mort [10]. »



Le suicidé célèbre, c’est Heinrich von Kleist. L’Allemagne nationaliste d’alors s’apprête à fêter le centenaire de sa mort. Kleist, qui a exalté en son temps la Prusse contre Napoléon, s’est tué au bord d’un lac en 1811. Karl Walser, le frère peintre, a dessiné à l’aquarelle la tombe de Kleist. Il a dessiné ou gravé aussi tant d’images pour les livres de son frère Robert. Puis il est devenu une personne importante. Les deux frères se sont éloignés, opposés.

Pas encore en 1907, quand à Berlin Walser écrit « Kleist à Thoune », sur une halte un peu inquiète du poète en Suisse. Tant de noms ici il faudrait citer : Friedrich Hölderlin, Clemens Brentano, Friedrich Nietzsche… et même l’empereur Guillaume II, dont Walser se moque discrètement dans un autre texte contemporain sur Kleist, sur un mauvais acteur jouant Kleist, précisément dans le rôle favori de l’empereur, celui du Grand-Électeur de Prusse, tiré du Prince de Hombourg. Walser l’espiègle, l’enfant-homme, est au courant de la politique, de l’histoire. Le comédien manqué sait de quoi il parle lorsqu’il se moque ‒ ou feint de se moquer ‒ du jeu grandiloquent des comédiens en vue. Il dira plus tard qu’il préfère d’ailleurs la prose de Kleist à sa poésie de théâtre (ses pièces en vers).

Kleist s’arrête donc à Thoune. Walser le regarde faire, se tordre, écrire, se plaindre de solitude, errer dans la campagne environnante, mais c’est une île sur la rivière Aar au pied des Alpes. A la fin, la sœur de Kleist vient le chercher : « Qu’est-ce que tu as, Heinrich ? dit sa sœur d’une voix caressante. Rien, rien. Il ne manquerait plus que cela, qu’il doive dire ce qu’il a. Sur le plancher de la chambre, les manuscrits sont comme des enfants affreusement abandonnés par père et mère. Il donne la main à sa sœur et se contente de la regarder longuement en silence. On dirait déjà un regard fixe, et la jeune fille frissonne [11]. »

La sœur de Walser s’appelle Lisa. Combien de fois elle l’accueille ! Comme à son retour en Suisse en 1913, quand il se rendra sur la tombe de sa mère, quand il se rendra chez son vieux père, qui va mourir bientôt, quand il se souviendra du temps heureux et proche où il écrivait son premier roman, logé chez Karl à Berlin. Souvenir d’écriture facile, fluide ‒ comme ce texte véloce sur Kleist, à l’inverse de l’expérience de Kleist lui-même, peut-être : « On eût dit un lever de soleil. Le soir et le matin, le passé, l’avenir et l’attirant présent semblaient s’offrir à moi, sous mes yeux le paysage s’animait et je croyais pouvoir saisir à pleines mains les destinées de l’homme, toute vie humaine, tant je les discernais distinctement. ‒ Une image succédait à l’autre et les trouvailles jouaient entre elles comme d’heureux, de charmants enfants sages. Plein de ravissement, j’étais porté par ma joyeuse idée centrale et, au fur et à mesure que j’écrivais, zélé, sans relâche, la cohérence apparaissait [12]. »



En fait, une femme est morte, une femme qui l’accueillait. Une femme riche. Madame Scheer dans la vérité, sous d’autres noms dans les récits, les proses. A Berlin Walser a tant écrit. Trois romans publiés, peut-être trois autres détruits, refusés. Il y a aussi cette affaire de l’écriture à la plume. On ne sait pas exactement quand il se sent dégoûté de cette pratique, passe au crayon. Il ne vend pas assez ses livres. Après Les Enfants TannerTannen veut dire « sapin » en allemand ‒ et L’Homme à tout faire, son troisième roman, L’Institut Benjamenta, en 1909, est étrange et incompris. Son éditeur veut bien, parce qu’il est le frère de Karl de plus en plus en vue, publier un recueil de ses premiers poèmes, illustré de gravures silencieuses où un homme souvent seul, jeune, simple silhouette dans un paysage de campagne, semble méditer, travailler avec sa présence. Mais avec la mort de Madame Scheer, il faudra quitter Berlin. Échec de la carrière et retour à la ville-campagne, la ville-montagne-et-lac, la ville-frontière des langues, de la forêt.

Toujours ce motif de la femme qui l’accueillerait dans la forêt, en bordure ou au cœur de la forêt. Dans Les Enfants Tanner, c’est la dame mystérieuse du foyer populaire à flanc de montagne à la fin du livre, la directrice qui vient vers Simon, le personnage principal, lui parle, le réconforte, le fait parler : « Je voudrais vous entendre raconter. Avez-vous encore vos parents, et avez-vous des frères et sœurs ? Au premier regard on se dit que vous devez avoir des gens remarquables pour frères et sœurs. Vous-même, on ne vous trouve pas remarquable, on ne peut pas. Comment expliquer cela ? » Puis, comme dans un conte, elle l’embrasse et l’entraîne au dehors : « Venez. Sortons dans la nuit d’hiver. Dans la forêt qui gronde. J’ai tant de choses à vous dire [13]. »

Dans un autre texte intitulé « La forêt », écrit aussi à Berlin, c’est la « sauvage, grande, belle » et peu vêtue « femme des bois » : « Nous vînmes plus près l’un de l’autre et nous échangeâmes un salut. Elle sourit, et je dus sourire, moi aussi, vaincu par son sourire et fasciné par son allure magnifique qui la rendait semblable à un sapin [14]. » Elle montre ses jambes au narrateur, qui l’embrasse passionnément. Ils s’allongent sur la mousse.

Plus tard, dans Vie de poète, un recueil de proses de 1917, écrit à Bienne, cohérent, voulu, c’est le personnage de Marie. Inoubliable ? Rencontrée dans la forêt, elle enchante le narrateur. Ils sont encore plus profondément enfoncés dans la forêt et dans l’univers des contes : « les hauts et sveltes sapins silencieux qui longeaient le chemin secret me semblaient être des palmiers », dit-il. Et c’est lui qui prend l’initiative de la parole, poussé par un « je-ne-sais-quoi de bon et de beau » [15]. Puis Marie lui révèle son nom et son histoire : en réalité elle vit en ville, comme le narrateur, et vient d’une autre région ; orpheline, elle a souffert ; comme lui, elle se réfugie dans la forêt proche aussi souvent que possible. Le narrateur est partagé entre son amour pour elle et son amitié pour une autre dame de la ville, qui lui donne la culture, l’esprit. Un jour, Marie disparaît. Le narrateur est poussé à quitter la petite ville, pour une plus grande sans doute.

Plus loin, dans une autre prose du recueil, Walser évoque le plaisir de sortir de la forêt et de la campagne, de laisser un temps la solitude et le silence pour une excursion dans la capitale, pour un soir à l’Opéra-Comique. On joue les Contes d’Hoffmann : « Quelle présence c’était là ! Des milliers d’heures se déversaient dans cette heure unique. Oui, ce fut une belle, une bonne, une importante soirée [16]. »



Pendant qu’en Europe c’est finalement la guerre, la grande et terrible guerre, à Bienne Walser compose au moins cinq recueils de proses courtes ‒ plus ou moins courtes ‒, qui paraissent entre 1915 et 1920. Les romans, c’est devenu difficile. Après les trois publiés à Berlin, quelque chose s’est ralenti. Il y aura encore des tentatives, comme ce Tobold dont il publie des extraits. Puis en 1921 il s’installe à Berne, la capitale. Un seul et dernier livre publié encore en 1925 : La Rose. Au crayon, il écrit maintenant des minuscules textes dans une graphie qu’on pourra croire indéchiffrable. Et qu’on déchiffrera pourtant, après sa mort.

De la plume au crayon, justement. Le motif de la mère écrivant une lettre à son fils, lettre inachevée et douloureuse. C’est dans Les Enfants Tanner. Suspendue, la lettre ; suspendue, la plume qui devait tremper dans l’encre. L’âge de Simon, qui parle ici, n’est pas tout à fait celui de Walser, mais presque : « Très peu de temps avant sa mort, j’avais alors quatorze ans, elle m’a écrit vers midi une lettre : "Mon cher fils !" Mais croyez-vous qu’elle soit allée plus loin avec sa belle écriture fine ? Non, elle a eu un sourire fatigué, hébété, elle a murmuré quelque chose et elle a reposé sa plume [17]. »

On ne sait pas vraiment quel fut le rapport entre la mère de Walser et son fils. On connaît sa maladie des nerfs, sa dépression. Un frère de Walser, Ernst, sera enfermé dans un asile d’aliénés et mourra en 1916. Un autre frère, Hermann, suicidé lui aussi, comme Peter, comme Kleist, meurt en 1919. Walser lui-même est interné en asile à partir de 1929, jusqu’à sa mort. Il a annoncé en quelque sorte sa fin à peu près voulue et volontaire ‒ mais il est vieux, âgé ‒ dans Les Enfants Tanner : un poète allongé dans la neige, seul, retrouvé mort. Lui-même le jour de Noël de 1956, à Herisau en Appenzell. En promenade. Le cœur arrêté. Il a soixante-dix huit ans.



Parmi les associations ou images fortes de Walser concernant la forêt, deux qui figuraient déjà dans la rédaction initiale, dans Les Rédactions de Fritz Kocher.

L’une, c’est la fluidité : « La forêt coule, c’est une coulée verte et profonde, une échappée, ses branches sont ses vagues, le vert est l’humide, la chère et bonne humidité, je meurs et je fuis avec l’humide, avec les vagues. Je suis à présent la vague et l’humide, suis coulée, suis forêt, suis moi-même forêt, suis tout, tout ce que je pourrais jamais être et atteindre. Mon bonheur est grand [18]. »

L’autre, c’est la fin de l’humanité, une peur étrange de collégien, peut-être de collégien suisse, là où toutes les villes, dit-il, « même les plus grandes, touchent directement à des forêts ». Une peur ou une imagination aiguillonnée par une phrase d’un adulte : « Nous avions à l’école un vieil instituteur avec une grosse tête, qui nous disait que dans un temps relativement très court l’Europe centrale ne serait plus qu’une grande forêt si la civilisation se retirait. S’il n’y avait plus d’hommes pour empêcher la forêt de pousser, la forêt étendrait librement son règne partout. Cela nous donnait à penser. Rien que l’Allemagne déjà, se la représenter tout entière comme une forêt, qu’aucune ville, ni habitation, aucune activité humaine ne viendrait interrompre, sans même une route qui la traverse, sans la moindre trace de culture pour s’opposer à elle, une idée comme celle-là ne manquait pas de mystère [19]. »

Brentano, Godwi. Un roman. Du temps des auteurs romantiques allemands. Ou la description « frémissante et profonde », dira plus tard Walser, des forêts de chênes de l’Allemagne. Il s’en souviendra dans La Promenade, longue prose ou court récit publié à part en 1917. Où l’on peut lire ceci, plus que jamais ambivalent et redevable aussi aux contes, aux contes de fées, à La Belle au bois dormant par exemple. Le narrateur s’enfonce dans un bois de plus en plus silencieux, avec seulement un chant d’oiseau ça et là : « Je m’arrêtai et écoutai. Soudain, je fus envahi d’un indicible sentiment universel et, du même coup, d’une sensation de gratitude qui jaillit puissamment de mon âme en joie. Les sapins se dressaient là comme des colonnes et rien du tout ne bougeait, dans ce bois vaste et délicat, où semblaient retentir et résonner en tous sens mille voix inaudibles, et que semblaient parcourir mille formes à la fois visibles et invisibles. Des sons préhistoriques, venus je ne sais d’où, frappaient mon oreille. » Il marche encore : « Un bruissement, haut et léger, se faisait entendre depuis l’extrême cime des sapins. "Il est sûr qu’ici l’amour et les baisers seraient d’une beauté divine", me dis-je. Les simples pas sur le sol devenaient un plaisir. Dans l’âme sensitive, le calme allumait des prières. "Être enterré là discrètement dans la terre fraîche du bois, ce serait sûrement doux. Si seulement on pouvait dans la mort sentir encore la mort et en jouir ! Avoir une tombe dans les bois, ce serait sûrement beau. Peut-être entendrais-je les chants des oiseaux et le bruissement des feuilles. Voilà ce que je me souhaiterais." Magnifique, une coulée de soleil tomba dans le bois entre les troncs de chênes, et le bois m’apparut comme une douce tombe verte. Bientôt, toutefois, je ressortis dans la vie, à l’air libre et dans la clarté [20]. »

Et dans la vraie vie ‒ quelle vraie vie ? ‒, dans un autre texte de la même époque, intitulé joliment « Étude d’après nature », Walser parachève ou ajoute encore à sa rêverie de toujours : « Quelle tendre quiétude nous envahit à l’approche de la lisière d’un bois. A peine as-tu posé le pied dans la salle du temple, dans l’espace solennel du sanctuaire, que tu te vois accueilli par un gracieux silence. Le sol craquette. L’air est plein de chuchotements. C’est à peine si j’ose m’avancer dans la nef verte, craignant de troubler tout ce recueillement, tout ce bien et toute cette beauté. Je retiens mon souffle pour écouter attentivement la voix aimée du compagnon si intègre et si débonnaire. Les sapins sont comme des rois. Ils posent sur moi des regards interrogateurs. Toute pensée est suspendue, toute sensation cesse soudainement et pourtant, chaque pas semble être une pensée, chaque souffle, une émotion. Surgissant de leur retraite, la naissance et la mort, le berceau et le tombeau surgissent juste devant moi. Un frémissement se fait entendre au-dessus de ma tête, et je me représente que la vie et la mort, le commencer et le finir, reposent ensemble, amis. À côté du vieillard, il y a l’enfant. Fleurir et faner s’étreignent. L’origine embrasse la continuation. Le commencement et la fin se donnent la main en souriant. Paraître et disparaître ne sont plus qu’un. Dans la forêt tout est compréhensible. Ah, vivre éternellement, mourir éternellement [21]. »


Photo Frédéric Lefebvre ©

13 juillet 2013

[1« La forêt », in Les Rédactions de Fritz Kocher suivi de Histoires et de Petits essais, traduit de l’allemand par J. Launay, p. 91 (Gallimard, 1999). Outre les pré- et postfaces des livres cités, cette lecture repose en particulier sur C. Sauvat, Robert Walser (éditions du Rocher, 2002) et P. Utz, Robert Walser. Danser dans les marges, traduit de l’allemand par C. Kowalski (Zoé, 2001).

[2L’Étang, traduit du suisse allemand par G. Musy, p. 7 (Zoé, 1999).

[3Ibid., p. 16.

[4L’Homme à tout faire, traduit de l’allemand par W. Weideli, p. 86 (L’Age d’Homme, 2000).

[5« La tombe de la mère », in Petits textes poétiques, traduit de l’allemand par N. Taubes, p. 166-167 (Gallimard, 2005).

[6« L’incendie de la forêt », in Histoires, op. cit., p. 130-131.

[7Les Enfants Tanner, traduit de l’allemand par J. Launay, p. 127 (Gallimard « Folio », 1992).

[8« Les garçons », in Porcelaine. Scènes dialoguées II, traduit de l’allemand par M. Graf, p. 51 (Zoé, 2000).

[9Ibid., p. 51, 44.

[10Ibid., p. 51.

[11« Kleist à Thoune », in Sur quelques-uns et sur lui-même, traduit de l’allemand par J.-C. Schneider, p. 25 (Gallimard « Arcades », 1994).

[12« Les Enfants Tanner », in Petits textes poétiques, op. cit., p. 127.

[13Les Enfants Tanner, op. cit., p. 326, 339-340.

[14« La forêt », in Petits essais, op. cit., p. 318.

[15« Marie », in Vie de poète, traduit de l’allemand par M. Graf, p. 94 (Seuil « Points », 2010).

[16« Souvenir des Contes d’Hoffmann » in Vie de poète, op. cit., p. 123.

[17Les Enfants Tanner, op. cit., p. 331.

[18« La forêt », in Les Rédactions de Frtiz Kocher, op. cit., p. 95.

[19Ibid., p. 90, 87.

[20La Promenade, traduit de l’allemand par B. Lortholary, p. 45-46 (p. 103 pour l’évocation de Brentano) (Gallimard « L’imaginaire », 2007).

[21« Étude d’après nature », in Seeland, traduit de l’allemand par M. Graf, p. 87-88 (Zoé, 2005).