Nicole Caligaris | Un « livre qui traîne » ? Je ne vois pas.

Nicole Caligaris sur remue.

Point N, le site de Nicole Caligaris.

Dernier ouvrage publié, le paradis entre les jambes aux éditions Verticales en janvier 2013.





Mais si l’on admet que les « livres qui traînent », sont des livres rencontrés par hasard et même par erreur, pour l’exemple qui me concerne, ou plus exactement par une de ces combinaisons d’erreurs dans lesquelles, mathématiquement, le hasard finit par annuler le hasard, alors, oui, j’ai moi aussi mon petit souvenir.
J’ai sept ans. Première erreur, les résultats de ce trimestre m’ont classée première par une sorte de miracle louche dont je ne comprends pas la mécanique et qui me laisse, à l’annonce du palmarès assez fièrement prononcé par Madame Garnier, non pas sans voix mais sans être, tout d’un coup, décollée de moi-même que je regarde comme une étrangère, avec la certitude diffuse que la réalité va me retomber sur le râble pour me rétrograder à la place plus banale que je mérite assurément ou bien, malheur, que quelque chose de gravement fâcheux va me faire payer cette distraction des dieux et, j’en reste persuadée, cette confusion des notes.
Comme rien ne me tombe dessus, que Madame Garnier, décidément, ne se dédit pas, il me faut, selon l’usage, vider mon pupitre et déplacer mes affaires au premier rang puis venir au bureau de la maîtresse choisir mon « premier prix d’excellence » ou quelque chose d’aussi ronflant que je ne me rappelle pas bien, sinon que c’était dûment calligraphié par Madame Garnier, avec toutes les lettres de mon nom, sur un ex-libris destiné à la page de garde — car les prix ne pouvaient être que des livres — et que je n’ai jamais collé.
Mais, catastrophe, gêne peinée de la maîtresse, une erreur humaine est venue s’ajouter à la bévue des dieux.
Je dois préciser qu’en cette époque paléolithique d’un poil avant 68 (j’ai eu sept ans en septembre 1966), notre belle école communale plantée de marronniers était divisée en deux, sans compter la maternelle, tout à fait à part : une école de garçons, avec des maîtres et un directeur, et une école de filles, avec des maîtresses et sans directrice, séparées par un petit muret garni d’une grille dont les barreaux pas très méchants permettaient tout un tas de jeux, de messages, de plaisanteries, d’informations, d’observations et de rêveries entre les deux cours de récré.
Erreur, disais-je, que la maîtresse navrée ne s’expliquait pas mais qu’elle supposait due à la commande établie par le directeur chapeautant les deux écoles : les plus beaux livres, cette année-là, entendez les grands livres illustrés, avaient fait l’objet d’un mic-mac où le diable avait dû mettre la main, et qui avait livré à l’école des filles des ouvrages dont les sujets n’avaient, quelle tristesse, rien à voir avec Les Petites Filles Modèles, Delphine et Marinette, Martine ou je ne sais quelle connerie que l’époque réservait à ses enfants de sexe féminin.
C’est ainsi que je commençai à saliver en voyant étalés sur le bureau de Madame Garnier qui me regardait avec commisération, des livres merveilleux dont les couvertures racontaient le Grand Ouest, les pirates, les conquêtes, les huniers et les îles et dont les images étaient parfaitement vierges de ces blondes poupées domestiques dont les nôtres, de livres, étaient exclusivement illustrés.
Je tends la main vers un splendide ouvrage documentaire sur le peuple sioux dont la couverture photographique montre, sur un ciel d’azur pétant, le portrait d’un homme superbe, de profil et à cheval, une plume dans ses cheveux tressés. Remords de la maîtresse qui s’apprête à me retirer des mains ce livre que j’aime déjà plus que la prunelle de mes yeux, animée par le bienveillant désir de réclamer l’échange, dès que possible, pour un livre de fille que mon rang me faisait incontestablement mériter, pauvre de moi.
Étaient-ce les éditions Nathan ? Je croyais pouvoir retrouver ce livre dans la bibliothèque de ma jeunesse, j’ai dû le donner, je ne l’ai plus. Que des gens aient travaillé avec un tel sérieux pour produire un ouvrage aussi soigné, non seulement dans ses images photographiques, dans ses dessins de construction des tipis, d’armes et de techniques de chasse, mais aussi dans ses textes expliquant des méthodes, des savoirs, des usages, des pratiques symboliques, une culture, en contrepied des clichés hollywoodiens, que des gens aient mis tant de rigueur intellectuelle dans un ouvrage pour enfants, voilà, ma parole, qui donne envie de vivre.
Moi, je me résous à voir me filer sous le nez la merveille dont je comprends trop bien qu’elle ne saurait être destinée à quelqu’un comme moi et je me prépare à accepter l’échange, puisque la maîtresse y tient, à emporter n’importe quoi de conforme à ce qu’il faudrait être plutôt que révéler, par mon attachement aux Sioux, ce qui commence à m’apparaître, devant un si intense scrupule, comme une anomalie.
Dernière espièglerie, celle-ci probablement pilotée par les anges : Madame Garnier dut voir ma tête. Ou reculer devant la complication. J’emportai pour finir l’erreur entre mes bras et quelque chose de plus qu’un prix que je ne comprenais pas, un horizon peut-être, une petite idée que d’autres mondes mettent en question le nôtre, le rendent moins évident, moins immuable.


De meilleures fouilles font ressurgir ce livre près de cinquante plus tard, presque tel qu’en mon souvenir, à part que l’homme, sur la couverture, est de trois quarts et sans cheval. Les éditions Fernand Nathan lançaient une série de « photolivres », comme l’annonce la quatrième de couverture : « des images authentiques, prises sur le vif », certainement d’avant-garde. Le titre, Les Sioux chasseurs de bisons, 1964, est la traduction d’un livre de 1962 publié, voilà qui explique l’intelligence de cet ouvrage pour enfants, par les Anglais de l’Encyclopædia Britannica.

29 juillet 2013