Muette

Eric Pessan, Muette (Albin Michel, 2013)


Note de lecture, par Benoît Vincent.


Juste, le mot de l’éditeur, est le mot juste.

Parce que son texte accompagne jusque dans sa forme (et semble-t-il son écriture) le récit de Muette et la personne de Muette, Eric Pessan parvient à construire une fresque cruelle et poétique qui éblouit et oublie la lecture.

C’est probablement le texte le plus abouti de son auteur, et cette qualité est sans doute le fruit de la fascination réciproque du texte avec le personnage. Muette est ce qu’on appelle une adolescente mais, si la société jusque dans ses racines profondes reconnaît ce statut au même titre que le sénior ou le nourrisson, nous pensons nous que ce “statut” n’existe pas ; or Pessan parvient à incarner une vraie personne, une personne vraie, de chair, de sang, et d’émotions, et d’idées, et de sollicitude, et de colère, et de honte bue. C’est-à-dire qu’il ne tombe pas dans l’écueil évident de ce type d’approche : mimer l’ado, l’ado tel qu’on n’en a presque plus l’idée, l’ado qu’il nous est servi en soupe à longueur de semaines, l’ado qui n’existe pas plus que le modèle auquel un garçon ou une fille de 13 à 19 ans de 10 à 32 ans, souhaite se conformer.

L’adolescence est une notion née du rock’n’roll, le rock’n’roll a inventé l’adolescence et cela Eric Pessan en a conscience (peut-être inconsciemment ou intuitivement) ; cette intuition lui permet de traiter le personnage de Muette sans aucune condescendance et sans mauvais goût.

Muette a fugué, elle a quitté un monde qui ne lui convient pas, une famille, des parents qui ne l’aiment pas ou qui l’aiment mal ; or Muette est pleine d’énergie, une énergie qui l’a poussée des siècles durant à résister, à se taire, à laisser passer sur elle les colères, les violences, les humiliations, les insultes. Le temps est venu de quitter la maison. Intelligente, Muette s’installe dans une grange, non trop loin de la maison, dans un endroit comme il en existe des hectares dans notre pays, entre un champ de nocif et un bosquet rélictuel, entre deux départementales de maïs et de coquelicots, mais un endroit isolé.

La fugue de Muette n’est pas grandiose ; elle est consentie au réel et n’a peut-être d’abord pour étincelle que de se retrouver, de se ramasser auprès de soi-même, jusque là perdue dans un monde hostile et inhospitalier.

Peu d’oignon, couche après couche, Muette atteindra-t-elle jamais son cœur muet ? (29)


La nature, cette nature poisseuse, sauvage et peuplée de bêtes qu’elle envisage ou fantasme, ou bien qu’elle entrevoit furtivement ça et là (la nature des plaines agricoles du XXIe siècle est fragmentée, meurtrie, divisée, tu sais) sera à même d’accueillir cette sauvageonne qui ne parvient pas à coller au monde des humains (au monde des adultes).

C’est d’abord un relâchement, un relâchement de la tension du quotidien des humains, des adultes : plus rien à faire de concret (d’inutile), « Pas d’activités [...] Rien. Pas même à maintenir un masque de circonstance » (61) ; elle se laisse aller, elle se recentre, « elle aimerait bien savoir fermer son cerveau comme l’ont rabat ses paupières. Off. Se couper un peu, se glisser dans le silence le plus complet, connaître le répit » (41).

Et puis c’est un « déplacement », pense-t-elle, oui, une espèce de voyage personnel, initiatique. Une expérience intérieure qui sans doute lui révèle son inexistence ou son évanescence ou, plus justement, l’inutilité de toutes nos existences, celles, réglées, de notre personnage social.

Elle s’est extraite d’un lieu pour se poser dans un autre. Mais elle ne manque à personne. La place libérée par son départ est déjà occupée. Elle voir si bien la cohue du lycée : les couloirs bondés, les coudes qui se heurtent, les tables trop étroites, la queue au self à midi ; le trou creusé par son absence est déjà empli par d’autres corps, d’autres bras et d’autres jambes innombrables. Quelqu’un d’autre est assis sur sa chaise à la cantine, quelqu’un occupe la place de son corps dans l’escalier du bâtiment A ou aux toilettes de la cour. Tellement de monde, une de plus ou de moins n’y change rien. Sa disparition n’ouvre même pas une brèche dans laquelle un vent pourrait s’engouffrer. Tout est refermé, tout est compact, utilisé ; l’espace qu’elle occupait a déjà été redistribué. (89-90)


Muette a besoin d’air, elle s’ouvre au monde ; par ce décentrement, au delà du sempiternel brouhaha de phrases et de cris qui la hantent (et structurent le texte : reproches, piques, ordres, mauvaises fois… de son père et de sa mère et des autres), elle s’autorise l’attention, la surprise, l’irruption du réel oublié, du réel évité dans la vie des hommes : la pluie, la faim, le froid, l’animal, la plante. Elle s’initie à une vie dénuée du temps besogneux des hommes et touche, effleure à peine, la palpitation organique du monde. Poreuse au discours ambiant sur la nature (l’écologie), Muette constate la difficulté d’en réchapper.

L’homme est partout, ses déchets, ses pylônes, ses chemins, son goudron, ses mégots. Même dans cette campagne désolée, il a laissé ses marques, remodelé la terre, clôturé, semé, traité, désherbé, détourné les cours d’eau, irrigué les champs. Muette ne peut pas marcher dix minutes sans voir un indice du passage de l’homme. Une main a cloué sur un panneau « Chasse réservée » sur un arbre. Plus loin des cartouches attendent d’être absorbées par le sol, puis Muette trouve un fossé curé à la pelleteuse, la strie régulière d’une clôture et une route étroite. (62)


Dans son désir d’ouverture, Muette vient cogner contre les traces de l’homme dans la nature, qui rappellent le brouhaha familial qui hante son esprit. Parfois elle s’ouvre à la nuit, donc à l’effondrement de l’humain dans les enfers de ce qui pourrait rejaillir sous forme de beauté animale.

La nuit est immensément calme, elle bruisse et ulule, creuse des terriers dans le sol, germe dans les blés et fleurit dans les fossés. La nuit est dangereuse, elle s’abat d’un seul coup sur l’échine d’un mulot, brise la coque des escargots et farfouille dans leur ventre spongieux. La nuit se concentre dans le suc d’un roncier, elle glapit et couine. Les étoiles valsent là-haut, les satellites poursuivent les continents, les galaxies roulent sans un son ; rien d’humain ne bouge ni ne menace. les bêtes ont autre chose à faire que de venir renifler une jeune fille dans un duvet. Cela fait longtemps que les prédateurs ont disparu, pense Muette. L’homme n’a plus qu’un seul prédateur : lui-même. Mais Muette est seule, loin des lumières, loin du monde.

Et Muette, bercée de ses propres inquiétudes, s’endort. (154)


Ces animaux d’ailleurs qui la visitent et l’accompagnent dans son nouvel élan appelé détachement. C’est d’abord sous la forme d’un grattement qu’elle se figure celui d’un lapin qu’elle rencontre le tout-autre (« il mange, il dort, il boit, il baise, il court, il ne s’imagine pas combien le monde s’étend » 52), puis c’est un chevreuil (qui roule nuitamment sait leur présence dans nos pays de chasse approximative, avec le sanglier) :

Mais pour l’heure, le jeune mâle renifle Muette qui tremble brutalement, il s’enhardit et ose jusqu’à pointer sa langue pour mieux encore percer le mystère de ce qui est allongé au sol. De surprise, Muette pousse un petit cri, la langue du chevreuil est chaude, râpeuse, baveuse, contre son front [...]

Muette ne peut s’empêcher de penser qu’il a compris n’avoir rien à craindre d’elle, sauf un geste de trop, comme une caresse, un geste qui le marquerait de son odeur à elle, un geste qui ferait de lui l’esclave domestiqué qu’il n’est pas, un geste qu’elle aurait pu faire sans en réaliser les conséquences.

Muette se demande si les geste set les mots dont elle a pu souffrit ont été faits sans penser à mal eux aussi. Jamais elle n’a envisagé les choses dans ce sens. Toujours les autres étaient les salauds et elle la victime. (157)


La progressive descente de Muette vers elle-même, la rencontre (réelle ou non) avec tel ou tel esprit hagard de la forêt amènent Muette vers la formulation de cet échec qui se fait pressentir. Artémis ou Orphée ? Le glissement progressif des sensations et des pensées de Muette, mené de main de maître par Eric Pessan, construit un paysage douteux, où les repères peu à peu font défaut. Muette délire-t-elle ? Muette est-elle encore là ? Vit-elle bien ce qu’elle vit ?

L’inanition, la déshydratation, l’hypotension, l’épuisement auront peut-être raison d’elle, ou bien le ressassement de ces histoires familiales qui sont les seules balises (et quelles misérables balises) qui nous restent, progressant dans la lecture. Ou d’autres poisons encore.

Le roman familial devenu légende, enrichie par les bouches et les ressassements, et notamment le récit de sa naissance le jour de l’enterrement de sa grand-mère lui servent effectivement de socle fondateur. « L’histoire a grossi autour d’un noyau avéré, incontestable : Muette a failli naître sur une tombe » (97). Muette s’est ainsi construite sur ce défaut, cette faute, cette honte et on lui a, de surcroît, donné le prénom de cette grand-mère.

Il ne lui va pas, il n’a pas été coupé à sa taille, on lui a cousu de force. Muette n’a pas même un prénom à elle, rien qu’à elle. Elle sent bien — parfois — que sa mère parle à quelqu’un d’autre à travers elle, elle sent bien que certaines phrases s’adressent à un spectre mort et enterré depuis longtemps,
telle mère
[...]
enfant, elle était déjà entrée en résistance, elle tentait de rejeter le greffe d’une histoire qui n’était pas la sienne,
telle fille,
enfant, Muette a très tôt décidé qu’elle serait Muette, un point c’est tout,
quelle tête de bourrique, aussi têtue que sa mère celle-là, ça promet (136)


Comment se défaire de tout ce patrimoine narratif ? Il semble que l’auteur ne soit pas en mesure de donner la réponse, puisque c’est à nouveau sous forme d’histoire — silencieuse — que Muette naît au monde, se présente à la forêt, aux animaux et à nous-mêmes.

Sauf que Pessan, comme on l’a dit ailleurs, parvient à être à l’écoute de son personnage, et à l’ « accompagner » ; il laisse évoluer Muette avec elle-même ou contre elle-même (elle se voit ainsi être emportée, passage que je ne voudrais pas citer ici : 203-210) et c’est le signe d’une grande intelligence narrative : Muette est ainsi bien vivante pour nous, qui aimerions l’aider, et qui pourrions l’aimer ; mais Muette, en l’état ne peut finalement compter que sur elle seule.

Tout fait obstacle à Muette. Muette est obstacle à Muette. (190)


Benoît Vincent


Eric Pessan, Muette (Albin Michel, 2013), août 2013, 224 pages, EAN13 : 9782226249708.
Eric Pessan est membre du comité de rédaction de remue.net. Lire ses textes sur remue.net.

Benoit Vincent est botaniste et écrivain ; il est ambo(i)lati depuis 1999, blog où ce texte parut d’abord ; membre (avant-bras gauche) du Général Instin et coanime la revue Hors-Sol, avec Parham Shahrjerdi. Il a lu à la nuit remue 5.
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22 août 2013