Des oranges sentimentales

Lecture du livre de Christian Degoutte par François Huglo.


La pensée se fait dans la bouche. La poésie aussi, selon Degoutte. Pas dans la bouche qui parle (il n’est pas un poète sonore, ou pas d’abord) mais dans celle qui va parler (Degoutte déguste). Elle n’est pas la gardienne de l’être, mais celle des saveurs, solubles dans la salive ou aériennes. L’âme : un arôme de bouche, une bulle.

« Oh ! j’ai beau frissonner dans les lexiques suivre des idées
je reste dans ce misérable écart

entre air et chair –cette âme savoureuse
qui précède les dents –plus douce en vins
et nombreuse en eaux en laits et chromatique-
cette nuée qui précède
les langues toutes nues ».

L’âme a du goût. Plus : elle est un goût. Toujours de reviens-y. Et rien d’autre.

« - L’âme de quelqu’un
est-ce que c’est un fruit dont on n’oubliera plus le goût ?

Est-ce que c’est un fruit ou une barque incertaine
pour franchir quoi en nous qui nous est interdit ?
 »

On dit du désir qu’il met l’eau à la bouche qu’il assèche pourtant, puisqu’il est soif. L’attise-t-il ? L’étanche-t-il ? Il l’entretient :

« En avons-nous fait assez pour la soif ? »

Autrement dit, car la soif provoque l’ébriété (et l’inverse) :

« Qu’as-tu offert à l’ivresse aujourd’hui ? »

Réversibilité entre bouche et fruit : une bouche est un fruit pour une autre. Je suis donc je fruit, ou plutôt je suis où je fruit :

« Touche où je suis touche
c’est frais comme à l’intérieur d’une orange
 ».

Celle qui parle ainsi pourrait aussi dire « je truite » à celui qui lui répond :

« mes mains cherchent la course poissonneuse de tes muscles ».

Sont-elles si sentimentales, ces oranges ? Mais seraient-elles aussi juteuses si elles ne l’étaient pas ? Entre sensation et sentiment, affect et percept, il y a comme une irrigation réciproque. Une osmose.
Bouche et fruit, l’une est chambre de l’autre et l’antichambre de la parole. À chacune sa peau, lèvres ou pelure, et l’envers de sa peau, sa doublure. À chacune sa pulpe, mot pulpeux, à cause de la double labiale. Bouche ou fruit, la pulpe est la peau de l’eau (salive ou jus). De l’eau éparse, universelle :

« (…) Pulpe crue
de joie on est emporté c’est le fleuve des déferlantes
des orages

-mais dit-on de l’eau qu’elle existe ?

-On baise sa multitude

Quant au je qui s’étonne
de n’être que soif demain qui le cherchera encore
parmi les restes du corps collectif ? »

La voix féminine, toujours en italiques, multiplie les labiales, pour donner prise :

« -Apaisée
Prends-moi dans ce mot
c’est à pleines joues une orange et l’opulence
des mamelles vertes des Antilles des pénis de granit
des Bouddhas assoupis
 »

Baudelaire a écrit « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ». Chez Degoutte cela prend corps, émane de corps comme un appel, et cela devient :

« l’humidité intime de toute chose brûle dans l’air
dilate nos cœurs et on ne sait plus comment patienter
encore
dans une seule peau ».

Pour en déborder, la lèvre boit à la lèvre, la labiale à la labiale, à même le mot « bois » :

« Dis non au verre à la transparence et bois
bois bois

Bois à toutes les lèvres : lèvres d’étain
de chair et de bois
 »

Les lèvres, les labiales, celles du titre « Gabare et babouches » par exemple, livrent un accès. « Bois » est une « voie » qui mène à « joie ».

« -Quatre babouches abandonnées au soleil
pour entrer pieds nus dans la fraîcheur
comme on dirait : j’ai choisi la voie de la joie »

L’orange elle-même boit la lumière où elle danse, comme la poussière que nous sommes, « étincelle d’or » de la même « lumière Nature », dirait Rimbaud. Retour à Degoutte : l’orange est

« tout comme nous attachée au monde
Par un si petit nombril ».

Degoutte ne dit pas autre chose que l’orange. La « leçon de vivre » de la voix féminine est celle de la mirabelle :

«  Que la vie c’est pas si grave
juste le temps de devenir couleur d’explorer
dans la bouche de quelqu’un de le rassasier
juste le temps d’être de son ventre
irradié par l’intérieur
 » .

Les nombreux instantanés qu’offre ce livre sont peut-être des épreuves tirées de celui qui éblouit Degoutte, alors âgé de 8, 10 ans, en gare de Roanne : celui d’une Méditerranéenne mordant une orange. « Violente et fascinante révélation : cette orange non épluchée c’est vivre ».

L’écolier algérien égorgé avec ses parents tandis qu’il ramassait des oranges passe en elles : « Dans chaque orange, cet écolier ». Rien n’abandonne rien. Des philosophes appellent ça « l’immanence ». Degoutte, lui, à propos d’ossements d’une chevrette trouvés dans l’herbe, écrit :

« alors avoir une âme (ou toi ou nous ou la chevrette)
et qui nous abandonnerait

Non, non ! La ferveur est dans l’herbe et y reste »


Christian Degoutte : Des oranges sentimentales, éditions Gros textes.

François Huglo - 23 septembre 2013