Plutôt trahir que tricher (Variation sur André Dhôtel)

Bien que saluée, reconnue et comptant ses inconditionnels, l’œuvre de Dhôtel reste marginale, relativement peu lue aujourd’hui, comme l’atteste, à de rares exceptions près, l’absence de ses livres en librairie — exception faite du Pays où l’on n’arrive jamais , prix Fémina 1955, que l’on destine en priorité à la jeunesse.
Cela n’a pas toujours été le cas. A partir de 1943, grâce au soutien de Jean Paulhan, Dhôtel publie régulièrement des romans que la critique évaluera. Dans un ouvrage qui s’intitule L’honorable Monsieur Dhôtel (La Manufacture, 1984), Patrick Reumaux dresse le bilan de cette réception. Timoré au début, hésitant, l’accueil se fera plus enthousiaste et chaleureux dans les années 50/60, des années fastes pour Dhôtel, prolixes. Par la suite, l’écrivain fera partie du paysage littéraire français et les critiques se feront moins curieux, ne prêtant plus à cette œuvre l’éclat d’originalité et de nouveauté qu’elle leur avait semblé revêtir au préalable. On lui reproche de faire toujours le même livre, de faire la part trop belle à l’abstraction ou à la méditation, au désœuvrement. Certes, il faudrait nuancer. Il ne s’agit là que d’une prise de repères, nullement d’esquisser un historique de la réception de Dhôtel. Il n’en reste pas moins que pour Reumaux, le succès de Dhôtel relève d’un malentendu. On l’a d’autant plus célébré qu’on a vu en lui un conteur charmant, à la fantaisie dépaysante, somme toute peu digne de la grande littérature en prise avec les grandes questions agitant la condition humaine. De toute évidence son attachement aux « happy ends » aura joué contre lui, précisons-le à une époque où l’on aspire à la révolution des moeurs, des idées et des formes d’expression. C’est l’époque de la nouvelle critique, du nouveau roman, de la nouvelle vague, etc. Et il faut le reconnaître, on voit mal de jeunes échevelés prêchant la révolution aux quatre coins du monde se revendiquer de Dhôtel pour incarner leurs ambitions.

Ceci dit, on aurait tort de voir dans le merveilleux dhôtelien une simple manière de céder aux sirènes de l’imagination et de suspendre le cours du temps, de s’affranchir de l’époque et de ses exigences. La fatalité ou la malédiction qui frappe les jeunes héros dhôteliens n’est bien souvent que l’autre face d’une hostilité plus réelle, incarnée par l’ordre des familles ou des bonnes gens, sorte d’envers du monde où cherche à s’étancher une soif de liberté qui confine à l’irresponsabilité. On dira que cette manie de prendre la route est souvent le fait de jeunes insouciants, mais comment croyez-vous que la majorité des français percevait les jeunes manifestants de mai 1968 ? De même que chez les jeunes révolutionnaires, il y a chez Dhôtel un appel à la rupture, au changement radical, sauf que cette aspiration n’a pas vraiment de forme, encore moins de dimension politique. Cette quête ne concerne bien souvent qu’un seul individu, deux ou trois maximum, et cela ne suffit pas à faire monde ou communauté. Dhôtel apolitique alors, admettons. Mais certainement pas naïf ou édulcoré, ni non plus métaphysique. Il ne s’agit pas d’un doux rêveur cherchant des moyens romanesques pour fuir l’aspérité du monde réel. Quant à la rêverie qui absorbe ses personnages, je ferai remarquer qu’elle ne se confond pas avec un passe-temps inoffensif, cantonné dans un monde séparé ; l’imagination du héros dhôtelien infuse le réel, l’anime et lui donne son relief, sa consistance et son avenir. Il y a chez Dhôtel une critique sévère de la rationalité, et même de la rationalité économique dont il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer les ravages. Certes, il ne brandit pas des slogans, il ne dénonce pas la politique des entreprises ou des organisations internationales. Il mettrait plutôt en scène un comptable sans ambition pour déjouer ses calculs et truquer ses additions. C’est l’économie d’une famille ou d’un village que Dhôtel bouleverse, pas celle de la banque de France. Mais c’est un début, ou plutôt une stratégie. Et qui ne verrait dans la bienveillance que suscite tel jeune homme buté qui travaille à sa perte, l’expression sincère d’une carapace d’habitudes et de pensées convenues qui soutient peut-être le monde mais l’empêche également d’avancer ? Le changement, l’avenir, dépendent parfois de ceux qui font tout dérailler, qui par leur maladresse ou leur paresse attirent la foudre ou la pitié, provoquent le rejet, l’exclusion. Comme si une sorte de suspension, de rupture ou de désœuvrement était propice à la métamorphose ou à l’inspiration, poétique, vitale et même politique.

On assistera à une de ces métamorphoses dans La Chronique fabuleuse , texte où le narrateur abandonne son statut de pêcheur à la ligne pour renaître aster, avec plusieurs têtes, au sommet desquelles se détachent des graines plumeuses que le vent emporte. Deleuze n’oubliera pas cet épisode, et lorsque dans Critique et clinique il réfléchira à la notion de devenir en littérature, compris comme « passage de Vie » qui bouleverse les formes et les plonge dans l’indiscernable et l’indifférencié — il existe un devenir-animal, un devenir-femme, enfant ou encore végétal —, il écrira : « On peut instaurer une zone de voisinage avec n’importe quoi, à condition d’en créer les moyens littéraires, comme avec l’aster d’après André Dhôtel. » Les moyens de Dhôtel sont ceux de la fiction, parfois à la limite de la science encyclopédique ; ils sont apparemment classiques et anodins. Mais peu d’écrivains auront joué avec autant de candeur et de malignité avec cette ligne de devenir qui, pour prendre quelques exemples, confond les sexes dans Le Pays où l’on n’arrive jamais — c’est la métamorphose subite du jeune garçon en jeune fille que seules une erreur de perception, une malencontreuse méprise, peuvent expliquer ; du jeune homme en loup dans Le Mont Damion — « Fabien était accroupi et il sentit sa présence silencieuse. Il se tourna lentement. Son visage fut juste à la hauteur des yeux du loup, des yeux patients, magnifiques. Il posa la main sur cette tête. » ; du savant en champignon dans la Rhétorique fabuleuse — « Il est facile d’apercevoir un champignon. Mais lequel ? Il y faut toujours une sorte de révélation. Une vision doit traverser les paroles et les imageries, et nous transporter dans un monde où s’affirme enfin dans son impossible vérité le champignon vivant » ; ou encore, plus subtil, plus déroutant, le devenir-animal de la fleur. Et là, je cite tout le passage de cette Rhétorique fabuleuse qui fait dialoguer un curieux philosophe avec le narrateur. C’est le philosophe qui parle :

« Venons-en donc au centre de toute notre discussion en vous rappelant cette petite histoire qui m’a été contée par un de vos savants spécialistes, et que je vous rapporte fidèlement selon le principe même de la rhétorique fabuleuse. La fleur de l’Ophrys-abeille imite à la perfection l’aspect d’une abeille, la forme de l’insecte (tête, thorax, abdomen), même tous les détails anatomiques (antennes, yeux, brosses à pollen). Elle imite les reflets des segments de l’abdomen et aussi deux ailes déployées avec ses sépales latéraux nervurés et de couleur plus claire. En outre la fleur d’Ophrys sécrète une substance odoriférante qui attire les insectes mâles. Ainsi l’insecte abusé vient se poser sur le labelle pour copuler et du même coup frotte contre l’anthère sa tête où viennent se coller les sacs à pollen qu’il transportera sur une autre fleur pour la féconder. (...)
Pour l’heure, l’essentiel c’est ce passage insensé que nous révèlent les fleurs d’une vie à une autre vie. Au lieu de se limiter à des devoirs prescrits comme vous vous en faites scrupule au titre d’êtres conscients et férus de votre humanisme, les fleurs exercent leur imagerie pour passer au travers de leur sommeil pareil à la mort. Ainsi elles ressemblent à ce qui n’a rien de commun avec elles et vivent une paisible légende qui les sauve en leur révélant la vérité. Vous me rappelez qu’elles dorment et que leur imagerie ne pourrait que les endormir dans une plus lointaine ignorance ? Vous oubliez que leur rêve s’anime du seul éveil qui soit vrai, au coeur d’une création nouvelle où les insectes réellement vont les visiter et le vent emporter leurs graines dans l’avenir. »


Des devenirs multiples, variés, lucides également, traversent l’oeuvre de Dhôtel. Je dis lucides en cela qu’ils vont jusqu’à formuler sourdement une critique de l’humanisme, ce qui n’aurait pas déplu à Deleuze qui voyait dans l’Homme une forme arrêtée, qui plus est dominante, normative, devant se défaire pour céder le pas aux minorités, lesquelles ne doivent pas être ignorées en raison de leur faiblesse quantitative mais particulièrement écoutées parce qu’ elles sont tout le monde , en raison du devenir qualitatif qu’elles abritent (femmes, enfants, animaux, et même végétaux si on veut, car il ne serait peut-être pas aberrant de parler d’un droit de la forêt à une époque où de nombreuses personnes déploient beaucoup d’énergie pour sauver ce qu’on appelle le poumon vert de la planète).
Bref, Dhôtel n’est pas politique, il n’est pas militant, mais il n’empêche que la fonction des devenirs qui sont au travail dans son œuvre n’est pas sans rapport avec les combats d’aujourd’hui. Je ne veux pas dire par là que c’est l’intérêt essentiel qu’on trouvera à le lire, mais pour ma part je ne suis pas loin de penser que la sensibilité qui s’éveille et se forme au contact de son oeuvre véhicule avec elle une idée du monde qui tranche nettement avec celui qu’on connaît. Rien ne serait plus contraire à l’esprit de ses romans que d’en extraire un mot d’ordre, et pourtant je le fais : « Fraternisons avec les loups », tout en sachant qu’avec eux il n’existe point de fraternité, point d’arrangement possibles.

A sa manière, dans le sillage d’esprits aussi puissants que ceux de Shakespeare ou Dostoïevski, Dhôtel nous introduit à un vaste et épineux problème, celui de la tricherie et de la trahison sur lequel Deleuze a jeté un éclairage singulier.
Selon ce dernier, la tricherie est lié à l’Etat, à la conquête ou à la conservation du pouvoir. Tout un petit monde qui s’agite et fomente des intrigues toutes plus perfides les unes que les autres. On reconnaîtra Shakespeare et plus largement tout pouvoir despotique. Ce monde de la tricherie tourne autour d’un centre comme autour d’un signifiant maître, un Roi, un Dieu, un glaive ou une couronne, un trône. En un sens, tout le monde participe de cette organisation, nous sommes tous des tricheurs. Dénoncer cet état de fait n’est pas étranger à Dhôtel, même si cette critique de la société n’est pas le nerf de ses fictions. Il faut dire qu’elles se déroulent dans des villages ou des petites villes où la corruption ou la soumission à l’ordre établi n’ont rien de vraiment choquant. Car la tricherie ne concerne pas que les voyous, les gens biens ne sont pas exempts de vice. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la tricherie fait système. Et pour rompre ce système, il n’y a qu’une seule voie : la trahison.
Mais restons encore un peu avec les tricheurs. Rien n’illustre mieux la tricherie que la partie de carte. Il y en a un bel exemple dans les Frères Karamazov, où Mitia, assassin présumé, se fait plumer par des joueurs malhonnêtes (c’est intéressant cette situation du criminel victime des tricheurs, comme s’il ne faisait pas partie de la « famille »). Le monde est vil, méfie-toi. Dans Pays natal , Félix se laisse entraîner par son copain Tiburce qui vit de petits trafics dans un tripot, haut-lieu de la tricherie s’il en est. Il y aura une bagarre, nos deux compères iront en prison. L’avenir de Félix s’en trouvera compromis et il pourra alors dénoncer cet ordre auquel il souscrivait, ce monde où il avait sa place. Alors que son patron lui propose une mutation pour étouffer l’affaire, il lui rétorque :

« — Sans doute, dans votre société, jamais il n’y a de compromission ni rien de douteux. »
A quoi son interlocuteur répond :
« — Vous ignorez l’art de maintenir l’honorabilité. Chacun peut mentir et tricher, cela est certain. Dans notre société, comme vous dites, il y a bien des tares, mais voyez-vous, il faut savoir jouer son rôle et le maintenir coûte que coûte. Le maintenir, me comprenez-vous ? En cela vous manquez de conviction.

— De quelle conviction voulez-vous parler ? De quel rôle ?

— C’est une question que vous ne devriez pas même poser. »


Ces dialogues ont l’air de rien, mais ce qu’il vise c’est cette compromission originaire et pour ainsi dire constitutive de l’ordre social qui veut que la tricherie soit indispensable au bon fonctionnement des choses, que tricher soit un fait commun, ordinaire, et tricheur un rôle comme un autre ou plutôt le seul rôle tenable, l’autre étant celui de traître, bien plus difficile à tenir, et bien plus dangereux. Il y a bien sûr une différence entre les tricheurs libres et les tricheurs incarcérés, mais une différence de degré. La différence de nature réside entre les tricheurs et le traître. Un pluriel despotique et paranoïaque (tous des tricheurs, ils sont tous en train de comploter) et un seul traître, saisi, transporté par sa passion, sa folie. Comme dit Deleuze, « un seul traître contre tous les tricheurs », et c’est là la morale du traître, Richard III, Jonas, et pourquoi pas Lumineux ou Fabien, traîtres de second rang, traîtres modestes s’il en est, mais traîtres quand même et capables d’un grand mépris, d’un « mépris splendide » comme dit Dhôtel.

La tricherie et la trahison s’opposent dans la mesure où elles renvoient à des ordres signifiants différents, des modes d’organisation de ce qui signifie qui fonctionnent différemment, selon des logiques distinctes. Deleuze appelle ça des « régimes de signes ». Le régime despotique de la tricherie est centré (un monde de tricheurs complices en périphérie d’un despote ou d’un bouc émissaire) ; le régime passionnel et subjectif de la trahison est erratique, même s’il a besoin d’un double dans lequel se refléter (la jeune fille farouche qui fait l’air de rien quand elle ne prend pas ses jambes à son cou).
Avoir dit que le régime despotique est centré, c’est dire que tous les signes émis par les tricheurs ne prennent sens que pour autant qu’ils convergent vers le signe-maître, comme vers un secret, fût-il de polichinelle. Dire que le régime passionnel est erratique, c’est dire que les signes émis par le traître ou son double ne signifient que pour autant qu’ils ne sont pas reçus, que leur signification n’est pas arrêtée, mais mise en route, livrée à l’errance comme à une fin de non-recevoir.

« Fabien demeura comme un sot à la regarder. Elle ne faisait pas mine de s’apercevoir de sa présence. Il s’éloigna. »


Ce qui suscite la passion, l’anime, c’est précisément ce suspens dans la communication, cette interrogation, ce non-savoir. Les interprétations se font infinies — ou nulles. Un regard ou un non-regard pourra signifier une chose ou son contraire, n’importe quoi. Le sujet amoureux a une formule fétiche : « je ne sais pas ». Il ne sait pas s’il aime, s’il est aimé, ou plus exactement la certitude qu’il a d’être amoureux remet en cause l’ordre habituel des significations. Il ne sait pas ce qui va advenir de lui, il est réduit à la passivité (sur laquelle s’appuie la passion) et peut-être même déjà engagé sur le chemin de la féminité (où l’on retrouve la figure du devenir-femme comme de l’identification à l’autre, au double).
Deleuze a identifié les caractéristiques de la sémiotique subjective : « le double détournement, la trahison, l’existence en sursis ». En un sens tous les livres de Dhôtel sont bâtis sur ce modèle là. Que le happy end vienne généralement mettre un terme à l’errance comme au sursis ne signifie pas que les personnages se rangent et que le monde de la tricherie et de la banalité (c’est le même) triomphe ; plutôt qu’au moment de finir, le romancier décide de changer de régime, de plateau. Le mariage coïncide avec la fin du roman, et si l’on voulait penser un peu plus loin il faudrait dire qu’il n’y a pas de littérature possible sans trahison, c’est-à-dire sans rupture et sans passion - même si les logiques et les régimes se mélangent. (C’est dans Mille plateaux que Deleuze et Guattari parlent des régimes de signes, ils en étudient quatre, tout en précisant 1. qu’ils sont innombrables 2. qu’ils ne cessent de passer l’un dans l’autre et de former des mixtes.)

Il existe une étrange réversibilité entre le traître et le trahi. C’est la logique des doubles. Finalement, peu importe que ce soit pour avoir été trahi que Fabien décide de tout plaquer. Il quitte, c’est cela qui compte. « Il fallait rompre ». Il quitte sa ville, Namur, son travail, il abandonne sa promise. Bref, il trahit tout, et ce dans un mouvement de rage et même une aspiration à la justice. Certes, ce n’est pas en partant qu’il fera justice. Mais en se soustrayant à la vue des tricheurs, il emporte avec lui une idée de la justice qui attend d’être rendue. En un sens il se présente en tant qu’accusé en sursis.
Souvent chez Dhôtel les filles sont deux. Il y a la promise, justement promise à la tricherie du mariage (Juliette dans Pays natal ) et la traîtresse, celle qui se détourne et manque à sa parole (Angélique ou Puceronne, elle a plusieurs noms, plusieurs visages, on se trompe sur elle, elle est comme un mensonge incarné qui viendrait dénoncer l’ordre mensonger du monde pour faire valoir autre chose, l’alliance que cache la trahison).
Qui dit trahison dit rupture, mais pas rupture définitive ou bien alors il faut dire que c’est sempiternellement que le traître rompt définitivement. Chez Dhôtel, le hasard, ou la volonté opiniâtre du double à demeurer avec ou auprès, amènent les situations à se répéter. Les amoureux se recroisent, sursoient à leur promesse de ne plus se voir pour se jurer de ne plus se quitter, jusqu’à ce qu’un rien produise à nouveau la rupture et ainsi de suite. « Le mensonge s’introduit, sans qu’on mente le moins du monde. » La jalousie pointe son nez, Juliette revient hanter la propriété. A nouveau ça casse, car, ainsi que l’écrit Deleuze, « la subjectivation constitue essentiellement des procès linéaires finis, tels que l’un se termine avant qu’un autre commence. » Bien sûr, des chevauchements existent. Mais si Félix pense à Juliette en se disant qu’avec elle ce serait beaucoup plus simple, il va sans dire qu’aller avec elle signifie perdre Angélique. La ligne de vie de la passion se présente donc comme rapiécée. Des segments ou des périodes plus ou moins longs la composent, exigeant toujours l’impossible, l’absolu, ne voulant pas se reconnaître dans ce qui est, privilégiant une imitation surnaturelle, une ressemblance qui n’en est pas une (thème récurrent chez Dhôtel), si bien que l’horizon reste le même : partir, quitter, mourir. Cela n’est pas strictement romantique, même si le romantisme s’engagea souvent sur la voie mortelle de la passion. C’est un trait de la passion que de subir l’attrait pour la fin, à défaut de pouvoir vivre le réel, le présent. Si bien qu’elle doit se renier, rompre pour ne pas périr et recommencer.

Voilà pour le caractère répétitif des romans de Dhôtel, et cela n’implique pas seulement qu’ils se ressemblent mais qu’au sein de chaque histoire une infernale logique de la rupture et de la répétition mène son travail sans qu’on sache où il va. La passion est par trop dévorante, rien ne semble pouvoir la satisfaire en dehors de l’anéantissement. Ou bien alors, on change de plan, de régime, on invente quelque chose d’autre, on devient enfant (c’est Angélique qui redevient Puceronne), on se fait animal, végétal, écrivain, on entame un roman, un poème, voire on fonde un foyer. Ouf, ça s’arrête. Pour un temps du moins, jusqu’à ce que le nouveau régime de signes, le nouveau plan qu’on habite devienne étouffant et qu’on doive pousser de nouvelles portes, tracer de nouvelles routes, découvrir de nouvelles forêts. C’est un fait que la vie ne s’arrête pas et que jamais elle ne nous laisse tranquille. C’est ni tant mieux ni tant pis, c’est comme ça. Là aussi, dans cette insistance, cette insatisfaction, il y a peut-être une explication de la prolixité de Dhôtel. Qu’il erre sur les routes ou qu’il reste dans sa chambre, l’écrivain n’a de cesse de creuser son sillon, moyen de s’épanouir. André Dhôtel n’était pas du genre à pousser de hauts cris et à prendre la vie pour ce qu’elle n’est pas. En dépit de l’adversité, il se faisait attentif à son entourage, curieux de la vie des fleurs ou des champignons, émerveillé par la richesse et la diversité des êtres et la variété de la nature. On raconte qu’il écrivait dans son lit. Il savait être paresseux — forme singulière de désobéissance —, mais d’une paresse supérieure, parce que généreuse, florissante.

Pascal Gibourg - 29 septembre 2013