Instin Textopoly 6 — le Cimetière

Le cimetière est fascinant : espace dédié à l’absence, espacement sans présence, et lieu de mémoire, mémoire malgré tout labile, du fait de l’impermanence des concessions (à quelques exceptions près), lieu commun de la mort, dont il cherche à déjouer l’inexorable, dans nos sociétés hors-sol, le cimetière est un espace à haute valeur symbolique ajoutée. C’est un lieu propice à la méditation, au silence et à la déambulation.

Ce qui fascine également dans le cimetière, c’est son organisation architectonique et urbanistique. Le souvenir semble appeler l’ordre et le cimetière est comme une ville miniature, mais qui serait (c’est tentant en effet) maîtrisée.

Ce n’est d’ailleurs pas seulement une ville, avec ses rues qui desservent des lieux que l’on pénètre, lieux dotés de fonctions. C’est une ville “ajoutée” : le cimetière est en réalité un écran, c’est-à-dire une surface, dans la ville, surface hérissée de croix et de pierres funéraires, dont la profondeur (contrairement à n’importe quel objet architectural ou urbain) nous est non seulement mystérieuse et refusée, mais obsédante. On s’étonne de cette profondeur, on se demande comment s’organise l’espace là-dessous (dans les caveaux, dans les cercueils, dans les urnes). Et que deviennent-ils, les corps ? Et la vie de la terre, qu’en fait-elle ? Leur est-elle perméable ?

(Une chose étonnante qui secrètement travaille en nous : le cimetière est un lieu sacré dédié à l’absence, soit ; mais, sous la terre, nous ne voyons plus le défunt, auquel nous substituons une plaque funéraire, une bouquet de fleurs synthétiques et un nom propre (parfois un poème, un mot doux)... mais la disparition du défunt, cette aporie, nous n’en avons aucune idée. Que se passe-t-il là-dessous ? Comment le mort meurt-il ? Quelle est la vitesse de la mort ? Quelle est la vitesse d’un mort ?)

Il n’y a pas que les ornements funéraires, d’ailleurs : la somme des noms propres peut également confiner au vertige. Ces suites, cette concaténation ou cet amoncellement de mots et de lettres fouillent notre imaginaire et notre mémoire et notre pensée avec un aplomb démesuré.


Une mort à soi

En parcourant le cimetière, quel qu’il soit, le promeneur ne peut s’empêcher aussi de songer à ses visites contraintes par le réel, ses morts à soi qu’on a pu venir visiter, enfant par exemple, tous les 1er novembre, puis plus tard, ses premiers vrais morts, ses proches, ses amis.


Il ne peut pas non plus oublier qu’il sera lui aussi parmi eux, qu’il n’y a pas d’autre issue, et je ne parle pas de la mort pour l’organisme, mais de finir sous une pierre tombale dans un cimetière quelconque, à moins qu’on opte pour la poussière. Mais qui voudrait une tombe sur la corniche de Sète, sous une sorte de pin, pin parasol de préférence, par exemple, n’en a pas l’opportunité, ni le choix, ni le droit.

Nous sommes attirés par la sérénité du cimetière et nous nous familiarisons avec son usage, son occupation. On s’étonne de l’esthétique propre aux cimetières, avec la présence d’éléments “morts” eux-mêmes que sont les minéraux et les végétaux. Morts, ils le sont toujours, car dépourvus de ce qu’on attribue généralement à la vie, en particulier le mouvement et le son. Les pierres, si elles incarnent bien l’éternité, sont largement utilisées, mais décorées de fleurs qui, elles, symbolisent l’éphémère de la vie passée.

Il y a jusqu’au choix des espèces qui est déterminé par le lieu même : plantes sempervirentes qui ne perdent pas leurs feuilles (buis, bruyère, cyprès, if, genévrier parfois) ; plantes aux noms évocateur : pensée, myosotis (également appelé ne-m’oublie-jamais) ; plantes symbolisant l’amour ou l’attachement comme la rose, ou lianes telles que la clématite.

Le cimetière est une forme de climax. Un stade de la décomposition mais aussi de la croissance, ou mieux, l’équilibre entre ces deux forces, en somme un jardin, un lieu cultivé, et cultivé à ce dessein précisément : rester tel quel. Un cimetière n’avance pas (il est confiné entre ses murs). Le cimetière est équilibre persistant. Un équilibre entre deux forces et deux moments, un équilibre entre deux mondes.

En visitant, pour les besoins de la résidence, les deux cimetières de Montpellier (le Cimetière Protestant et le cimetière Saint-Lazare), l’idée d’y tenir un atelier d’écriture est venue.

A travers l’évocation de la botanique, je me suis personnellement intéressé à trois choses : retrouver les botanistes morts à Montpellier, tels Flahaut ; ensuite les noms, les mots gravés sur les pierres ; les poèmes naïfs, les dédicaces ; quelle est la nature de ce matériau langagier... ; enfin les végétaux sauvages, bien sûr, au point de réaliser des inventaires phytosociologiques dans les allées [1].

Benoît Vincent.





Necropoly

En ayant pour projet de représenter des lieux réels dans l’Espace Autonome Instinien, il s’est avéré naturel d’y bâtir également un cimetière – interrogeant par là, aussi, les singularités d’un tel lieu.

Le cimetière fait partie, avec le Polygone, des deux lieux (sur les huit) qui – bien entendu – n’existent pas dans le périmètre de l’Ecole d’Application d’Infanterie. Du moins a priori sur les cartes [2].


Le cimetière est le lieu même du Général Instin. N’est-il pas où il s’origine ?


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Comme les autres monuments de l’EAI, le cimetière s’appréhende depuis son centre au-dessus duquel on aperçoit (en dézoomant) sa « carte d’identité » composée, comme pour chaque monument, de photos aériennes et de cartes du site réel (cimetière Saint-Lazare de Montpellier).

Un monument peut se comparer ici à un livre cartographique possédant diverses zones (ou chapitres). Voici les sections principales du cimetière.


— Une zone funéraire centrale, dont les murs portent une nouvelle écrite pour l’occasion par Benoît Vincent, Prairie tombale ;
— à l’intérieur de cette zone centrale, un funérarium (en construction) portant les noms des différents participants au projet Instin ;

— des allées, avec différents types de tombes, classiques (sous forme de croix noires liserées de rouge ou l’inverse) ou moins classiques. Les pierres tombales portent des fragments d’extraits du livre de l’écrivain américain Edgar Lee Masters, Spoon River Anthology, traduit en son temps par le Général Instin sous le titre SRC : Spoon River Catalogue...
— un mausolée (ou cimetière des éléphants ; en construction) et son bassin de Narcisse, évocation de la vanité du pouvoir ou érection générale du chef.

Enfin, plus au nord, il est tout à fait possible de poursuivre l’expansion du cimetière, tant il est vrai que l’armée des morts ne cesse de s’enrichir de nouvelles recrues.



Benoît Vincent, Éric Caligaris, SP 38,

Patrick Chatelier - 5 décembre 2013

[1Découvrant et décrivant de nouvelles associations singulières à Cyprès et Eragrostis ou à plantes en bois et plantes en fer — je vais en enfer.

[2Nous avons souvent songé que les Garages dans la prairie indiquaient, quoique de manière cryptée, une espèce de cimetière.