levée des ombres, un texte de Françoise Ascal, des photographies de Philippe Bertin

levée des ombres, un texte de Françoise Ascal, des photographies de Philippe Bertin, vient de paraître aux éditions Atelier Baie

découvrir le travail photographique de Philippe Bertin

Françoise Ascal sur remue





La destination de l’abbaye d’Aniane, dans le département de l’Hérault, a beaucoup varié au cours de son histoire. Fondée au VIIIe siècle par celui qui deviendra saint Benoît d’Aniane, détruite pendant les guerres de religion, reconstruite au XVIIe par une congrégation mauriste, l’abbaye est vendue comme bien national à la Révolution. Une filature de coton s’y installe en 1810. En 1843 l’entreprise fait faillite, la met en vente. Le ministère de la Justice rachète l’abbaye, l’aménage en maison centrale de détention en 1845, la transforme en colonie pénitentiaire pour mineurs en 1885, fonction qu’elle conservera jusqu’en 1994.

C’est cet endroit que nous fait parcourir levée des ombres, le beau livre né de la collaboration entre l’écrivain Françoise Ascal et le photographe Philippe Bertin. Le texte de Françoise Ascal s’appuie sur les travaux des historiens et sur l’« émotion toute subjective que suscitent les lieux eux-mêmes ». Écrit en vers et en prose, c’est un texte éclaté en questions, récits, descriptions, faits de bribes arrachées au silence des pierres et à l’espoir des mots, aux ombres brouillées d’adolescents disparus, à leurs présences imaginées dans les salles, les cellules, les couloirs, recroquevillées sur un banc de la cour, pleurant, rêvant peut-être, ou déjà se révoltant en pensée avant de passer à l’acte comme cela se produisit pendant la nuit de Noël 1898. De la réclusion des moines à l’enfermement des mineurs, des siècles se sont écoulés, pourtant rien ne s’est effacé de ce qui contraignait les corps et les esprits. Philippe Bertin a utilisé des négatifs de documents d’archives, tous avec figures, qu’il a juxtaposés à des prises de vue à l’infrarouge, composant des diptyques en deux couleurs, silhouettes solitaires et murs taggés, rangées de crânes rasés et feuilles de papier dispersées par le vent.

levée des ombres touche le lecteur de façon à la fois douce et brutale. Il faut faire douceur en soi pour évoquer ceux qui ont vécu là, y ont travaillé, y ont été brutalisés, isolés, oubliés, y sont tombés malades, y sont morts. Le travail de Françoise Ascal et Philippe Bertin rappelle à chacun ce qu’il en est de l’exclusion : elle crée des exclus.





De quel droit parler de ce qu’on ignore ?
approcher avec précaution

Mitard

on répète ce mot
on laisse venir les clichés

cachot trou basse-fosse cage cave puits tombeau
froid humide silence absence nuit macération aveuglement
charivari d’insectes fureur de rats

On lit ce qu’ils en disent, eux,
leurs témoignages, mythes, mensonges, douleurs

Mitard
on croit entendre tourner des gonds, on voudrait de l’eau, mouiller leur front

Mitard,
23 heures sur 24
brise l’échine
ni coup ni trace
Mitard,
23 heures sur 24
broie la cervelle
rend fou
Mitard,
23 heures sur 24
tue l’enfance
en toute impunité

Dominique Dussidour - 13 octobre 2013