La Bête

“Pour chacun, il était un étranger”, Thomas Vinau.


Il a la peau noire. Il arbore une coiffure rasta. Il est né au Tchad et a élu domicile dans les collines du Quercy. Il vit chichement et aspire à une sorte de sagesse. Cette existence sobre, précaire et souvent contemplative lui convient. Elle va pourtant se trouver ébranlée par l’arrivée d’un animal que l’on n’a jamais vu auparavant dans les bois du Lot. Les yeux pointus et les longues oreilles de l’intrus s’offrent à lui lors d’une visite à la cave. Surpris, il part d’un grand rire. Il pense à quelque chose. N’en croît pas ses yeux. Consulte ses livres. Fait un détour à la bibliothèque et doit se rendre à l’évidence : c’est bien un fennec qui loge chez lui. Un renard du désert dont l’itinéraire n’est pas sans lui rappeler le sien. Dès lors, il va tout faire pour rendre la vie plus facile à ce colocataire qui n’a peut-être pas choisi ce lieu de villégiature par hasard. Il lui achète même de la volaille et s’approvisionne en petites carcasses de boucherie pour lui éviter de trop traîner du côté des fermes.

« Un jour en allant chercher de la levure chez le boulanger du village, il surprit une conversation entre deux vieux paysans qui habitaient en contrebas de sa vallée, près de la rivière. Ils parlaient d’une bestiole qui avait saigné toutes leurs poules. L’un disait que c’était un renard et l’autre que ça n’en était pas un. »

La bête se met de plus en plus en danger. Et lui, qui a tout fait pour qu’elle ne s’éloigne pas, ne peut rien contre l’instinct qui la guide. Et rien non plus contre la colère qui monte et la battue qui se prépare pour en finir avec l’étrange étranger voleur et tueur de poules qui sévit toutes les nuits...

Un matin, un de ces matins ternes où les cris des hommes ont le goût du sang et où les aboiements des chiens en meute précèdent de peu le feu des fusils et l’odeur de la poudre, ce qui, fatalement, devait arrivé arrive. Il surprend la scène de loin. Voit l’attroupement, puis les fusils cassés, et les chiens en cercle autour d’une dépouille, celle de la bête qu’un homme brandit à bout de bras.

« Il voyait ses immenses oreilles pendre dans le vide. Il rentra chez lui en hurlant de toutes ses forces “c’est vous les bêtes !” ».

À travers cette nouvelle, qui avance avec légèreté, calme et précision pour parvenir jusqu’au bouquet final, tout à fait réjouissant (mais qu’il convient de ne pas dévoiler ici), Thomas Vinau touche, en suivant à la trace le quotidien simple et bien agencé de l’homme et du fennec, des zones éminemment sensibles qu’il fait vibrer avec justesse.


Thomas Vinau : La Bête, peintures de Sylvie Lobato, éditions Le Réalgar.

Jacques Josse - 25 octobre 2013