Un rêve, par Claudine Galea

Monde sans oiseaux, un roman de Karin Serres, vient de paraître aux éditions Stock, collection La Forêt.

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Claudine Galea sur remue.





C’est une ville de planches et d’eau. Une cité imaginaire et intemporelle au milieu d’un lac. Une montagne la sépare du reste du monde qui serait à peu près normal, semblable au nôtre. Le conditionnel est ici de mise, car le récit de Karin Serres se situe à la frontière du monde visible et de l’invisible. Ce n’est pas un conte, ni un récit fantastique. L’autrice - dont c’est le premier texte pour adultes après de nombreuses pièces de théâtre pour la jeunesse -, emprunte aux genres sans en respecter les règles. Karin Serres a peut-être écrit un rêve, tissant avec sûreté des images improbables et des scènes rationnelles. L’héroïne, Petite Boîte d’Os, grandit, devient mère et vieille. Sa vie va vite, comme tout dans ce récit. Rapidité, dérangement, cruauté. À son nom symbolique, répond le prénom banal de son frère, Fabrice. Il arrivera des horreurs à Fabrice. Le père est pasteur, la mère danse nue sur le ponton et se baigne sous la lumière de la lune. Petite Boîte d’Os a un amoureux, un vieux du nom de Joseph, dit « Jeff », dont elle a un fils. Ça rappelle quelque chose. Monde sans oiseaux est le récit d’une genèse impossible.

L’air de rien, parce que l’atmosphère de son histoire est très prenante, Karin Serres brasse mythes, légendes et questions d’actualité. L’origine, l’écologie, les manipulations génétiques, la fin du monde, la croyance, l’altérité sont prises dans les rets de cette histoire faussement féerique.

La ville vit de l’élevage de cochons fluorescents et mutants. L’image est à la fois comique et atroce. Karin Serres pratique le mélange dans des descriptions savoureuses : « Passe le halo rose d’un banc de cochons immergés, pédalant mollement, comme une grappe de lampions… L’eau s’assombrit, le fond du lac se couvre de cercueils. Ce lac n’est qu’un immense cimetière liquide, des montagnes d’os dament son fond et craquent sous nos pieds palmés. Forêt de plus en plus défaite de boîtes éventrées, couvertes d’algues, champ d’os phagocytés par des milliers de coquillages qui les déforment. Créature bivalve aux deux yeux lumineux, notre duo poursuit sa descente en battant des jambes, de plus en plus lentement. Nous entrons dans une zone de tombeaux monumentaux. Le vieux Joseph pousse une porte moisie qui se couche au ralenti dans un nuage de vase. Derrière, un couloir étroit dont nos palmes font voler l’épais tapis vert-de-gris, révélant un carrelage d’échiquier fissuré. Ma lumière accroche des lambeaux de papier à fleurs décolorées qui agitent mollement leurs tentacules fatigués, des restes de lambris courbes, hérissés de clous rouillés. Des chapelets de bulles traversent l’obscurité liquide, et le sang bat dans mes oreilles. »

Le lac et son héritage légendaire forment le cœur du rêve. On y pêche, on s’y baigne, on s’y noie. Il déborde, il se vide, anciennes maisons et fantômes apparaissent, disparaissent. Il est beau, il pue et il absorbe tout. Dans ce monde liquide et transparent, il manque quelque chose. Les oiseaux, leur chant et leur envol. Petite Boîte d’Os ne sait rien du vol des oiseaux, mais elle en rêve. Car il y a des choses oubliées qu’on sait quand même.

Des rêves, le livre de Karin Serres a le sens de l’image, l’ellipse, l’association hétéroclite, la symbolique, la répétition et ses variantes, le redimensionnement du paysage, le goût des noms bizarres, la naïveté, l’assemblage de situations décalées, les pulsions de vie et de mort. C’est aussi la matière dont on fait les livres.

C.G.

3 novembre 2013