José Morel Cinq-Mars | Défendre l’intime, défier la transparence

Du côté de chez soi. Défendre l’intime, défier la transparence, un essai de José Morel Cinq-Mars, vient de paraître aux éditions du Seuil dans la collection « La couleur des idées ».

Sur Désordre, le 12 mai 2010, Philippe De Jonckheere explique pourquoi « il faut lire » Psy de banlieue.

José Morel Cinq-Mars fait partie du comité de rédaction de remue.net, lisez-la, écoutez-la. Merci à elle et aux éditions du Seuil de nous avoir autorisé à en publier quelques belles pages.





Reconnaître la valeur de l’intime comme porteur d’une vérité en remaniement constant, c’est aussi affirmer l’importance de l’être-là comme modalité de la connaissance. Mystère de la présence qui, parce qu’il permet un être-avec-l’autre, donne accès à un savoir qui n’est pas sans prix, ni sans efficience. Pas sans risque non plus. Car c’est l’écart qui fait le risque, c’est lui qui échappe à la prédiction. Avant de croiser « en vrai » quelqu’un qu’on ne connaissait qu’à travers sa voix, son image ou ses productions (littéraires, picturales, musicales…), « on ne sait pas » qui on va rencontrer. Et de fait, il y a toujours une perte dans cette première rencontre, celle du tout imaginaire qui inventait l’autre à partir des seuls éléments connus de lui. Le virtuel en effet n’a pas à se soucier de véracité, l’impossible n’est pas pour lui une catégorie contraignante. Dans l’univers électronique, on peut changer à volonté de sexe, de corps, d’activité, d’histoire, de culture et de milieu, et cela, aussi souvent qu’on le veut. On peut réinventer sa biographie, modeler sa silhouette, circuler là ou ailleurs, mener plusieurs vies parallèles. L’intime qui recueille ce qu’il y a de plus vrai chez un sujet s’accommode mal de ces fictions-là et l’on connaît les déceptions et les désillusions, fréquentes, de ceux qui avaient cru trouver le grand amour chez quelqu’un qu’ils n’avaient jamais rencontré, ou nouer des amitiés profondes avec des amis virtuels. De ces liens virtuels on pourrait peut-être dire qu’il leur manque « l’épreuve de l’épreuve ». Pour qu’ils se confirment comme liens véritables il leur faudra en passer par l’expérience de la présence réelle et soutenue à l’autre qui viendra compléter, infléchir, enrichir ce que l’image aura pu laisser entrevoir. La présence est ce qui rend possible l’événement : pour qu’un fait s’inscrive et devienne événement, il faut que le corps et la sensibilité soient impliqués. Voilà pourquoi un buzz n’est pas un événement. Il reste imaginaire. C’est sur l’expérience de la présence de l’autre que la parole véritable peut s’ouvrir. Le silence du psychanalyste lui-même ne serait rien s’il ne portait pas en lui l’assurance de cette présence. Parler à quelqu’un de silencieux, ce n’est pas parler à personne, c’est parler à quelqu’un qui est là, et dont la présence frémissante se fait sentir, sans que nul mot ne soit requis. Le silence accueillant est tout différent du silence qui condamne et qui juge. La disponibilité (cette fameuse attention flottante que d’aucuns ont rebaptisée bienveillance flottante) est ouverture à l’autre. Ne rien faire, se taire, et cependant être là, totalement là… Cette présence, fondement du transfert, on en fait l’expérience dans la psychanalyse mais pas seulement. On l’éprouve chaque fois qu’il se passe quelque chose. Cette présence peut aussi bien opérer au théâtre, dans la rue, au travail ; c’est ce sentiment puissant que l’autre est là, et que sa présence agit. C’est particulièrement flagrant, et cependant ô combien étonnant, avec les petits enfants lorsqu’ils rencontrent un psychanalyste et qu’ils réagissent à la présence de ce monsieur ou de cette dame qui semblent ne rien attendre d’eux - pas même de leur inculquer quelques principes éducatifs. Souvent, avant même qu’une parole ait été prononcée, ils se mettent à jouer et à parler d’eux-mêmes avec une franchise déconcertante. Sans même avoir à les questionner, peuvent alors s’entendre les questions qui les agitent ou qui les minent.

Cette idée de la présence comme facteur de connaissance est au cœur du débat qui agite aujourd’hui la psychiatrie. Certains prétendent en effet qu’un traitement objectif des troubles psychiques serait à instaurer et, s’en référant à ce qui est devenu l’incontournable outil diagnostique, le DSM, ils évacuent la question du transfert au profit d’un abord descriptif de troubles, détachés des circonstances subjectives de leur éclosion et sans se soucier de l’organisation psychique qui les sous-tend [1]. La science du clinicien se voit ainsi réduite à une activité de description de manifestations jugées pathologiques et pour lesquelles on administrera la molécule chimique prescrite pour les résorber ou les réduire. Le patient du DSM est ce qu’il montre de lui-même et il n’est que cela. Point besoin pour le soigner d’installer avec lui un lien transférentiel : appliquer le protocole prévu suffit. Point besoin non plus de s’intéresser à son monde subjectif, d’écouter ce qu’il dit, d’entendre le sous-texte. Le but est de faire taire le symptôme bruyant, c’est-à-dire dérangeant, sans autre visée concernant le rapport du patient à lui-même et au monde. Qu’importe qu’un patient se sente vivre dans un environnement hostile ou désespérant, seul comptera que les manifestations de son angoisse puissent être réduites au silence. Le débat avec la psychanalyse est ici frontal : pour elle, la guérison n’a pas pour horizon premier l’adaptation du malade à la société mais une transformation subjective autorisant la reprise du symptôme dans un mouvement créatif. Il s’agit de permettre au sujet d’aller vers une plus grande liberté de mouvements de pensée et d’action, dégagé des attentes sociales et/ou familiales qui peuvent l’entraver. Cela passe par une écoute extrême, et par la présence à ce qui, du plus intime de lui, apparait dans le cours des séances. Attention aux mots, certes, mais aussi à la voix, à ses inflexions, à ses modulations, attention au souffle, au rythme de l’élocution, aux silences, aux positions du corps, à tout ce qui parle de lui sans même qu’il le sache et qui, survenant au temps présent, parle simultanément de ce qui fut et de ce qui pourrait être. Non, le corps n’est pas absent de la démarche psychanalytique ; on dirait plutôt qu’il se donne à voir et à entendre autrement. Encore faut-il que quelqu’un soit là pour déchiffrer ce qui se dit sans se dire et qui ne peut se recueillir précisément que par la présence attentive à l’autre. Tel est l’intime, non pas une figure évanescente inventée pour les âmes frileuses, mais cette part réservée de l’être qui se découvre dans un lien incarné et sensible et sans lequel nulle connaissance réelle de l’autre ne peut exister.

3 novembre 2013

[1Pour une analyse plus complète de ce débat, lire Manifestes contre le DSM et autres textes, Paris, Barcelone, Ravenne, avril 2011, Jean-Claude Aguerre, Guy Dana, Marielle David, Tristan Garcia-Fons, Nicolas Gougoulis, Thierry Jean, François Kammerer, Patrick Landman, Claude Léger, François Leguil, Michel Patris, Gérard Pommier, Jean-François Solal, Dominique Tourrès, Gobert, Alain Vanier, http://www.psychologuesenresistance.org/IMG/pdf/DSM64112bis.pdf.