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MZR [#1]

Mois de janvier 2012

Capital premier
Un Paris-Brest


M Z R mon zombie roule.

Le 24 décembre 2007 au soir j’ai pris le train. Prendre le train est d’une banalité extrême pour un homme de mon époque, de mon âge – j’avais alors déjà 30 ans –, et de ma condition – grosso modo j’habite alors Paris mais ma famille se trouve dans l’Ouest de la France, en Bretagne. Noël cela se fête encore et toujours, bien trop systématiquement, en famille. Au mieux on s’emmerde grave, au pire on finit par se déchirer pour un oui ou pour un non.

Pour prendre le train ce soir-là, j’ai d’abord dû me rendre à la gare Montparnasse un jour de grande affluence. Avant cela, j’avais dû faire un choix : m’y rendre en taxi, en transports en commun ou bien en utilisant mon propre scooter. J’avais plusieurs jours auparavant rapidement éliminé cette dernière possibilité tout simplement parce qu’il était prévu que je reste plusieurs jours durant en compagnie de ma famille, en Bretagne, ou, plutôt, parce que je n’avais ni pris ni eu le temps d’étudier puis évaluer les plusieurs scénarios et risques associés au fait de laisser ce scooter des jours durant à proximité de la gare ; ce qui ne constitue sans doute un comble, eu égard au professionnel du calcul de risques que je suis, qu’aux yeux, et aux leurs donc seulement, de tous ceux et toutes celles qui estiment qu’il s’agit d’avoir la peau de tous les traders et de toutes les tradeuses du monde entier. Cela dit en passant une telle opinion relève davantage du slogan de supermarché que d’une quelconque pensée « de gauche ».

Roule roule mon zombie roule. Roule mon zombie ; roule !

J’imagine que le très saint esprit d’Ignace de Loyola conviendrait aujourd’hui avec moi qu’il s’agit de prononcer trois fois de suite 0 pour tenter d’ouvrir, peut-être, la succession des années qui filent et s’enchaînent toutes à l’identique ou presque depuis l’Hégire, année n°622 de l’ère chrétienne dont le même Ignace se fit tantôt le chantre tantôt le gourou sinon les deux à la fois. Pourquoi ? Simplement parce que les suites comptant deux 0 sont déjà toutes réquisitionnées par des débits de boissons alcoolisées afin de les désigner ou annexées par des mathématiciens idéalistes en proie au doute métaphysique, lequel fait d’ailleurs rarement bon ménage avec le moindre abus de solide ou de liquide ingurgité par la bouche.

Mon zombie est double, triple, quadrupète. Et s’il s’agissait d’un vaudou ?

Au bureau, à l’époque, rares étaient les beuveries au champagne. Mes collègues comme moi avions à peine l’envie de boire une ou deux bières en quittant le travail, à La Défense, sur le coup de 22 heures.

Roule roule mon zombie roule ; à toute vitesse : j’enchaîne les phrases le plus rapidement possible sans jamais me relire.

J’avais finalement choisi, davantage contraint par la hantise de rester coincé – conséquemment pester à l’intérieur de l’habitacle d’un véhicule dont je n’aurais même pas pu choisir la marque, encore moins le modèle – que par le montant de la course potentiel élevé, de prendre les transports en commun. J’étais monté à bord d’une rame de la ligne n°1, avais changé à Charles-de-Gaulle Etoile pour la ligne n°6. Tout s’était bien passé et goupillé.

MZR mon zombie roule. Que mon zombie roule donc et qu’il continue de rouler. Je ne saurais seul l’en empêcher.

En fin de journée du lundi 24 décembre 2007, je prenais donc le train. Je le prenais avec mon frère, ma belle-sœur et ma compagne d’alors ; direction la Bretagne. Nous allions ensemble y rejoindre ma mère pour y passer Noël et la fin de l’année. Mon père était décédé quelque un an et demi plus tôt alors qu’il n’avait encore que 71 ans. Ces quelques jours de congés tombaient à point nommé, notamment pour mon frère et moi qui travaillions tous les deux, comme par un simple fait du hasard, dans le milieu de la finance. Ces quelques jours allaient nous permettre de décompresser du quotidien aussi harassant que routinier.

Tout le monde l’aura compris : mon zombie roule. Il n’est pas le seul à rouler car le zombie de chacun d’entre nous roule ; il roule toujours même s’il s’arrête parfois ; tout cela est préférable.

Je n’ai pas souvenir d’avoir vécu jours plus heureux, ma vie durant, que ces derniers de l’année 2007. Tel est en tout cas le message que j’avais voulu faire passer dès les premières lignes de ces Mémoires d’un trader sorties au mois de mai 2008 chez l’éditeur français Flammarion. Peut-être pourrait-on remettre en cause pareille assertion. Car, enfin, qu’aurait-il donc pu y avoir de si heureux durant ces jours ayant précédé le scandale qui allait éclater dans les premiers jours du mois de janvier, faire la une des médias pendant de longues semaines et m’entraîner en prison si ce n’est un petit pincement au cœur du genre de celui que l’on pourrait ressentir en lisant un roman d’amour empreint, au mieux, de mélancolie ? Ma vie, depuis toujours, n’avait pas été triste ; ni triste ni insignifiante. Elle avait seulement été maintenue depuis plusieurs années déjà à l’identique à l’instar, je l’imagine, de celle de millions voire de milliards de mes semblables de par le monde entier, sous perfusion par le tout relatif confort d’existence que me procuraient mes revenus, mes revenus de trader en l’occurrence. J’avais légitimement eu besoin d’un peu de repos en ces jours-là, après des mois de travail éreintant, un repos que je savais pertinemment et forcément hypothéqué par l’ensemble des niaiseries de Noël (hotte et bonnet de père Noël commis d’office), mais un repos du simple fait de n’avoir pu trouver meilleur moyen de le trouver.

Moi qui suis un spécialiste de la finance sans énorme patente évidente, grosse comme un potiron de dix kilos, je peux vous assurer que nos zombies roulent ; ils roulent même vite, extrêmement vite.

Malheureusement, mon père depuis quelques années déjà disparu ne peut pas corroborer mon propos lui qui compta énormément toute notre vie commune durant, lui qui me parla souvent des natures mortes, par exemple des pommes bien vertes qu’il veillait tout au long de l’année à disposer devant la tableau d’une nature morte héritée de ses grands-parents et exposée dans la salle à manger de notre maison. Ce n’est que récemment, dans le quartier VIP de la Maison de la Santé de Paris, que j’ai commencé peut-être à percevoir ce qu’il avait tenté de me transmettre. D’ailleurs, peut-être aussi que ses tentatives n’y furent pour rien, ou presque rien, et que c’est plutôt la conjonction ou l’association d’autres phénomènes vécus dans cette prison qui m’ont enfin permis de regarder des natures mortes.

Je n’en sais rien des vôtres. Quant au mien, je m’interroge : et si mon zombie était un moteur conçu et construit par la marque automobile Mazda ?

Sûrement n’est-ce pas un hasard si j’avais au tout début des Mémoires d’un trader insisté assez fortement sur ma famille, sur son importance, sa place et le soutien qu’elle m’a apporté tout au long des différentes épreuves que j’ai dû traverser depuis le mois de janvier 2008. Ma mère est de nationalité française et née en France. Mon père eut la double nationalité franco-polonaise ; il fut né en Pologne. Tous deux ont montré à mon frère et moi la possibilité de vivre harmonieusement en famille. Tous deux n’hésitaient jamais à bricoler ni même à associer des matériaux de toutes sortes, du bois au plastique sans mépris aucun. Ces éléments, d’ailleurs trop peu relatés dans la première version de mes mémoires, ne sont pas anecdotiques parce qu’ils m’ont peut-être permis, petit à petit, de considérer la disparition de la faune et de la flore comme aussi naturelle que celle des êtres humains. Leur prorogation perpétuelle conceptuellement tout autant. Hors de question que l’être humain déçu du capitalisme transfère sa déception sur la faune et la flore par écologie interposée.

Roule roule mon zombie roule de 22 à 23.

Ce que ne révèlent pas non plus mes mémoires premières du nom, officielles, mémoires chiffonnées, publiées quatre mois environ avant que le jugement de mon procès fût rendu le 5 octobre, probablement écrites par un « nègre » puisque n’ayant aujourd’hui pas mémoire de les avoir écrites moi-même, c’est mon intention, alors, de démissionner de mes fonctions à la Société Générale dans le courant de l’année 2008. Oui, depuis plusieurs mois j’avais planifié cette démission. J’attendais juste le moment le plus opportun pour prendre congé après avoir soldé les lignes de comptes que je gérais et avant d’avoir pris mon solde de tout compte auprès de mon employeur. Je n’ai donc pas eu le loisir de démissionner, pratique somme toute tentante tant il me semble que jamais les velléités de démission n’ont été aussi fortes qu’aujourd’hui. Franchement, combien de personnes sont-elles actuellement satisfaites de leur travail ?

J’aurais sûrement souhaité, à travers la réécriture de mes premières mémoires, rendre compte de la critique de ces premières. Mais pas seulement. Critique autant que réécriture de la précédente, la nouvelle version de mes mémoires se serait voulue nettement plus palpitante et plus intime. Dans la première je n’ai pratiquement rien dévoilé de ma vie personnelle, ni de ma plus tendre enfance ni de mon plus âpre présent. Aussi aurais-je peut-être par exemple décrit sans retenue ni faux-semblant les sentiments qui furent les miens lors de mes premières périodes de détention. J’aurais livré à mes lectrices et mes lecteurs, à peine retouchées, les bribes de testament que j’écrivis une nuit durant, la deuxième de toutes celles que je passai emprisonné après avoir supplié plusieurs heures mes gardiens de me donner du papier et des crayons afin d’en jeter les bases. J’aurais expliqué des pages entières comment je ne parvins pas, plusieurs jours durant, à rédiger un testament définitif dont j’avais pourtant trouvé le titre – un testament est toujours un exercice littéraire donc un exercice de style – Palimpseste testamentaire. J’y aurais exposé comment ma première et unique tentative de suicide n’eut jamais lieu que dans un livre de comptes, livre que j’avais imaginé déposé sur la table de chevet de millions d’autres individus qui, à mon instar autant qu’à mon corps défendant, écrivent si tant est le leur propre sinon le vivent chaque jour.

Mon zombie est apparu dans le courant de l’année 2008 ; je ne l’avais auparavant jamais rencontré. Sinon, je ne lui avais jamais prêté la moindre attention, ne lui attribuant même pas mes plus banales ou minimes déconvenues tant j’étais tenté de tout prendre sur moi, de tout porter sur mes épaules, ou de renvoyer parfois le tout embarrassant sur celles d’un autre ou d’un paquet d’autres, ce que l’on appelle aussi couramment ou judicieusement un système.

En ce début d’année 2012, l’idée m’est d’abord venue d’écrire à nouveau mes mémoires, soit mes mémoires nouvelles ou mes mémoires étendues, élargies aux domaines de l’amour et du sexe, de la politique et de l’économie, de la science et des techniques ou technologies, des savoirs et des cultures, avant que ne se joue, dans quelques mois, mon procès en appel devant la cour de Paris dont les dates ont été fixées au mois de juin 2012, du 4 au 28. Mais je me suis rapidement ravisé. Le temps de devenir écrivain ne me semble pas encore venu.

Roulent mes zombies roulent !

Lors du procès en appel, j’ai d’ores et déjà décidé de n’évoquer en aucun cas le volant financier de cette « would-be » affaire partout présentée comme un scandale. Pour tout ce qui concerne directement l’affaire et son appel, mon avocat est payé pour ça. Cela me permettra tout au long – chaque fois que la parole me sera donnée – de disserter sur mon rapport à la bouffe, lequel fut simplement et bonnement ignoré tout au long de l’instruction judiciaire. Ce n’est d’ailleurs que très récemment que je m’y suis moi-même intéressé sérieusement et que je l’ai relié à la panique dont a été saisie la direction de la Société Générale en début d’année 2008 – panique qui la poussa à découvrir autoritairement et bêtement mes positions sans l’ombre d’un doute mais au prix d’un perte de 4,9 milliards d’euros dont elle me rendit aussitôt – en l’espèce (je pèse mes mots), dans le cas qui nous intéresse, en toute impunité – responsable et qui ne l’empêcha cependant pas de clore un exercice 2007 largement supérieur à 900 fois zéro zéro zéro zéro zéro zéro et de le doubler l’année fiscale suivante pour atteindre les deux milliards d’euros.

Antoine Dufeu - 16 novembre 2013
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