"Tout passe de notre main à l’horizon, de notre main au ciel. "

On avait déjà dit ici un peu du grand bien qu’on pensait de Féérie générale, d’Emmanuelle Pireyre (éditions de l’Olivier, 2012, prix Médicis 2012) :

Emmanuelle Pireyre, dans Féerie générale(...), nous montre les choses du monde. Pour ce faire, agit avec méthode, poser pour principe que le monde, c’est aussi du monde. Que du monde, c’est une multitude, des gens. Ces gens (nous vous eux), font des choses, qu’Emmanuelle Pireyre regarde, puis nous désigne, pointant, d’un doigt agile, choses et gens ensemble et séparément – tissant des liens, des rapports – puis s’en allant sitôt liens et rapports tissés, voir ailleurs (voir ailleurs, et nous montrer de ces choses et gens, etc.)

À l’automne 2012 était également paru Foire internationale (Les Petits Matins, 2012), dans la collection Les Grands soirs dirigée par Jérôme Mauche, où Pireyre semblait redonner un coup d’accélérateur quand Féérie Générale "calmait le jeu".

Cette chronique de Fabrice Reymond (écrivain et artiste) [1], qu’on remercie, permet de préciser ce jeu de rapports et complémentarités.


Emmanuelle Pireyre – Foire internationale – (Les Petits matins, Collection Les Grands soirs- 2012, ISBN 978-2-36383-058-6)



Emmanuelle Pireyre est le monsieur plus de la fiction. Micro-fiction, hyper-fiction. Tout est vrai, le moindre détail, le moindre nom, la moindre comparaison. Le récit déborde de fiction. Le lecteur est submergé. Chaque phrase apporte une telle quantité de détails qu’on perd le fil de l’histoire. Une fiction hyper-protéinée aux amphets, aux hormones. Emmanuelle Pireyre est pour la pousse sauvage, l’arborescence de la pensée n’est coupée que très tard par le point. Un peu trop tard comme certains plans des films de César Joao Monteiro qui durent si longtemps qu’on se détache de l’illusion du dispositif cinématographique pour ne plus seulement ressentir son plaisir mais aussi celui du réalisateur qui est en train de le faire. Ce plaisir du détail d’Emmanuelle Pireyre est aussi une question morale, celle du rapport de l’art au réel, du dosage du cocktail. Pour elle il n’est pas de récit qui ne se frottent constamment au réel, il n’y a plus que des frictions. Tout est vrai dans ce qu’elle dit, la moindre anecdote, le moindre nom a une traçabilité très précise dans le réel comme celle de la viande de mon boucher. EP n’a pas d’imagination elle est hypermnésique, c’est pour cela qu’elle bourre ses courtes nouvelles de la Foire internationale d’éléments de la vraie vie comme un wagon de métro à Tokyo. On retrouve dans ses livres ce qui fait le grand intérêt de beaucoup de séries TV, leur rapport à l’actualité. Ce voile très fin de fiction qu’ils déposent sur le monde et qui nous permet de mieux le voir dans ce qu’il peut devenir et de mieux le désirer dans ce qu’on peut y faire. EP tire les fils de l’actualité et en tisse des étoffes aux différents effets de transparences, de textures et de profondeurs. Elle nous fait approcher ce que pourrait être la fiction à l’état pur sans le prétexte de l’histoire ou du vêtement.

Comme dans un film de Godard elle passe l’histoire au mixer et les détails qui ne passent pas sont projetés en l’air comme des pavés dans la rue. EP est devenue méchante ; l’air aimable et un peu british de la conférencière de la Féerie générale s’est transformé en grimace dans la Foire internationale, sans doute sous l’effet des gaz lacrymogène. Ça balance feux et contre-feux comme si Gilbert et Georges se mettaient à faire du Chris Burden. Cela dit c’est dans le titre : de la féerie à la foire on passe du parc à thème aux produits du terroir, l’effet de réel est inévitable.

Je ne sais pas ce que la fiction a encore à jouer, mais ce dont je suis sûr c’est que tous les artistes bossent chez Playskool, ils nous apprennent à manipuler des objets, à les faire passer dans leur forme vide. Le vocabulaire disperse devant nous un champ d’objets dont nous ne savons pas quoi faire, la grammaire invente les gestes qui nous permettent de les déplacer. Nous n’avons jamais rien fait d’autre que déplacer les objets d’un endroit à un autre, on a amené la pierre au silex et le silex aux satellites, tout passe de notre main à l’horizon, de notre main au ciel.

Emmanuelle Pireyre vit avec la grammaire, elle joue aux dés avec l’actualité, elle rejoue les détails de nos vies sur le tapis de l’imaginaire.


Fabrice Reymond, 2013

Guénaël Boutouillet - 18 novembre 2013

[1Il a co-dirigé Art conceptuel : une entologie aux éditions Mix, et il est l’auteur de Nescafer (DVD) édité aux Laboratoires d’Aubervilliers en 2002, d’Anabase en 2009 et de Canopée en 2012 édités aux éditions Mix.)