[33] Lecteurs républicains, encore un effort…

Bibliographie :
Marquis de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux, édition présentée, établie et annotée par Yvon Belaval (Gallimard, folio classique n° 800).
À lire en ligne :
La Philosophie dans le boudoir, 1795.
La Philosophie dans le boudoir en édition numérique chez publie.net.
« Français, encore un effort si vous voulez être républicains », le texte, une lecture de Cécile Laborde.
À regarder :
Et du côté de chez Sade ?, documentaire de Virginie Linhart sur les répétitions de La Philosophie dans le boudoir mis en scène par Christine Letailleur, avec Valérie Lang, Charline Grand, Stanislas Nordey, Philippe Cherdel, 2007. De l’allant, de la joie, de la folle énergie pour une lecture libre et intelligents du texte de Sade.

Sade, Opuscules et lettres politiques, préface de Gilbert Lély (10|18 n° 1321).
Philippe Sollers, Sade contre l’Être suprême précédé de Sade dans le Temps (Gallimard, 1996). Une lettre inédite de Sade adressée au cardinal de Bernis, personnage de l’Histoire de Juliette, le 7 décembre 1793, date probable établie d’après le contexte (Sade sera arrêté comme « suspect » le lendemain). Il s’y inquiète du culte de l’Être suprême mis en place par Robespierre (par décret de la Convention nationale du 18 floréal an II, 7 mai 1794) : la Révolution n’aura-t-elle eu lieu que pour remplacer le despotisme religieux par le despotisme athée ? Prenez soin de vous, cher ami cardinal.
À lire en ligne :
« Idée sur le mode de la sanction des lois », par Sade, 1792.
« Discours prononcé à la Fête décernée par la Section des Piques, aux mânes de Marat et de Le Pelletier », par Sade, citoyen de cette section, et membre de la Société populaire, 1793. On lira le récit de l’assassinat de Lepelletier de Saint-Fargeau au Palais-l’Égalité dans Les Nuits révolutionnaires de Restif de La Bretonne, dix-septième nuit, 25 au 26 janvier 1793.

« Sade et le dialogue philosophique » par Béatrice Didier, 1971, à propos du Dialogue d’un prêtre et d’un moribond et de La Philosophie dans le boudoir.
« Mœurs, vertu et corruption : Sade et le républicanisme classique » par Martin Nadeau.





Cet endroit était situé sur une petite montagne éloignée de toutes nos routes, et couverte d’arbustes variés et de plantes au vert feuillage. Au sommet était un palais avec une belle et vaste cour au milieu, des appartements, des salles, des chambres toutes plus belles les unes que les autres, avec des prés tout autour et de merveilleux jardins. Il y avait des puits aux eaux fraîches ; des caves pleines de vins de prix, chose mieux disposée pour des buveurs intrépides que pour des dames sobres et honnêtes. Le palais était soigneusement nettoyé ; dans les chambres les lits étaient faits, et la joyeuse compagnie, à son arrivée, trouva non sans plaisir tous les appartements garnis et jonchés d’herbes odoriférantes et de toutes les fleurs que la saison pouvait produire [1].

Sade n’en dit rien, ne le décrit pas ; c’est l’arrière-plan que j’imagine à La Philosophie dans le boudoir. Remplacez le mot « montagne » par le mot « plaine », le mot « palais » par le mot « demeure ». Vous y êtes ? Approchez de la porte-fenêtre, écoutez. Deux silhouettes en intime conversation : Madame de Saint-Ange, 26 ans, propriétaire des lieux, et son frère le chevalier de Mirvel, 20 ans. Il s’agit de faire l’éducation d’une jeune personne rencontrée au couvent l’automne dernier, lui explique-t-elle, accepterais-tu de t’occuper des « démonstrations » ? Je ne saurais rien te refuser, répond le chevalier. Son ami Dolmancé, 36 ans, ne va pas tarder à les rejoindre. Ah, le voilà ! Il n’aime que les hommes mais par caprice, pratique la sodomie avec les femmes qui lui plaisent. Une très jeune fille ? Il faut voir… Lui et Madame de Saint-Ange se chargeront des « dissertations théoriques » sur « tous les principes du libertinage le plus effréné ». Comme ils sont beaux ces trois personnages, effrontés, non dubitatifs, tout d’une pièce. Sade les a voulu exemplaires de sa vision des libertins. Arrive la jeune Eugénie de Mistival, objet de leur réunion. À la différence des héroïnes de Sade enlevées, ligotées, séquestrées, Eugénie se trouve là de son plein gré. C’est une jolie adolescente de 15 ans, impatiente, vive, enjouée, à la fois naïve et avisée. Une mère prude, un père libertin : le va-et-vient entre obstacle et soutien lui permettra de tracer sa voie. Ce séjour chez Madame de Saint-Ange va transformer sa vie, elle le devine, elle l’espère. « Je suis venue ici pour m’instruire et je ne m’en irai pas que je ne sois savante », proclame-t-elle sur le ton d’une ingénue de Molière.

Les lieux : un salon que l’on traverse, le boudoir où nous les suivons à pas menus. La durée : quatre heures, entre 16 et 20 heures. Le déroulement : sept « dialogues » [2] avec didascalies suivis de leur mise en application. D’abord des leçons de vocabulaire technique : parties du corps (pas de boutons de rose ni d’antre délicieux - des orifices, des pleins et de courbes déliés), suivis d’exercices pratiques comme dans un studio de danse : glissés-penchés, levés-écartés, calés-retournés - positions qu’on accommode, actions qu’on exécute avec rapidité, explications, commentaires. Du côté de l’ingénue : timidités, curiosités, étonnements, exclamations, satisfactions (Tant de plaisirs dans un simple corps !) ; gratitude (Comment est-ce possible ! On recommence ?). Au cinquième dialogue, lecture d’une brochure politique. Puis reprise des exercices pratiques et mises en application « extensives » avec l’arrivée de la dévote Madame de Mistival, mère d’Eugénie, qui va connaître, à corps très défendant, la cruauté pleine de joie des « instituteurs ».

Allons directement à la brochure. Le valet de Madame de Saint-Ange s’est montré fort (et) utile dans l’initiation de la jeune Eugénie mais cette lecture n’est pas pour lui, décide sa patronne. Sors, Augustin, nous te sonnerons dès qu’il faudra que tu reparaisses… Il sort. Le chevalier de Mirvel a la plus jolie voix, c’est lui qui leur lira à voix haute le fascicule acheté le matin même par Dolmancé au palais de l’Égalité, ex- et futur Palais-Royal, nous sommes dans la parenthèse révolutionnaire. Divisée en deux parties, « La religion », « Les mœurs », elle s’intitule : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains », elle n’est pas signée. Mirvel commence :

Je viens offrir de grandes idées : on les écoutera, elles seront réfléchies ; si toutes ne plaisent pas, au moins en restera-t-il quelques-unes ; j’aurai contribué en quelque chose au progrès des lumières, et j’en serai content.

Pendant la lecture, personne, à aucun moment, n’interrompt le chevalier de Mirvel. C’est unique dans un roman de Sade où les mises en pratique n’ont de cesse d’interrompre les dissertations philosophiques. Qu’y a-t-il de si important qui se dit et qui s’écoute ? Il est question de fonder en raison, dans le domaine politique, ce que les libertins enseignent, en pratique, dans le boudoir de Madame de Saint-Ange : la liberté de penser, la liberté de jouir. La brochure s’adresse à l’ensemble des Français de tous âges et de toutes conditions, la philosophie dans le boudoir à une seule jeune personne au seuil de la vie adulte.

Les voyez-vous ? Madame de Saint-Ange et Eugénie en simarre de gaze sont assises dans l’ottomane, attentives. Dolmancé, torse nu entre elles deux, les enlace, caresse distraitement leurs épaules, leurs seins. Il écoute. Le chevalier de Mirvel se tient debout au centre de la pièce, il s’est rhabillé pour lire. La chaleur est douce, agréable, c’est début juillet. Étrange : ils ne boivent pas, ils ne se restaurent pas. Ils dîneront quand le chevalier de Mirvel et Madame de Mistival seront repartis, elle vexée, violée, contaminée et cousue (ce dont elle mourra hors roman), lui la raccompagnant, marquant peut-être par là son léger désaccord avec Dolmancé au sujet non du libertinage ou de la religion mais des « saintes lois de l’humanité » (il s’est agi de savoir, à un moment, si on ranimait ou pas Madame de Mistival évanouie sous la douleur). Augustin aura été rappelé entre-temps pour conclure.

Le boudoir est situé entre le salon et la chambre de Madame de Saint-Ange. Des glaces partout afin que « tout soit en vue ». Sur le dessus de cheminée en marbre, huit angelots en porcelaine de Saxe et deux flambeaux en forme d’urne qu’on allumera ce soir, cette nuit. La plaque qui protège le foyer est gravée de deux enfants, l’un juché sur une chèvre, l’autre à son côté. Des cordons de sonnette : à chaque cordon un besoin, à chaque besoin un domestique. Aucune fenêtre n’ouvre sur le jardin fleuri, cultivé avec patience par Augustin (quand il n’est pas réquisitionné par Madame de Saint-Ange pour des tâches plus survoltées).

La brochure en fait foi : une révolution a eu lieu. Là-bas à Paris, dans les cafés, les jardins publics, les promenades, sur les boulevards, dans les mairies, les casernes, les clubs, à l’Hôtel de Ville, dans les prisons même, on critique, on philosophe, on imagine. Jour et nuit l’énergie bouillonne. La tâche est immense : comment du passé faire table rase et repartir de zéro, la Révolution. Des idées longtemps étouffées, longuement mûries, s’imposent comme des évidences ; d’autres, nées à l’instant de la délivrance, jaillissent comme des brûlots. M. de Sade, libéré de treize années de réclusion, n’a pas été le dernier à s’en étonner et à s’en réjouir. Et d’abord, rien de moins que réinventer le temps : remplacer le calendrier grégorien par le calendrier républicain qui redécoupe les heures et les jours en se basant sur le système décimal : journées de dix heures (d’où la fabrication de nouveaux mécanismes de pendules [3]), semaines de dix jours, renommer les jours et les mois, compter les années à partir de l’an I ; réinventer l’espace : redécouper les provinces en départements, les « districts » urbains en sections ; annexer les territoires du pape (Avignon, Comtat-Venaissin), de la Maison de Savoie. Le mot « saint » disparaît du nom des villes, des rues, des églises, des fêtes ; le mot « royal » des théâtres, des jardins. Dehors on n’interpelle plus d’un respectueux « monsieur » ou « madame » mais d’un vigoureux « citoyen », « citoyenne » [4]. Le vouvoiement est interdit, on est à tu et à toi avec tout un chacun. Ceux qui poudraient perruque la remisent et se coiffent du bonnet phrygien, on le célèbre. Le mariage devient union civile, le divorce est autorisé par consentement mutuel ou pour incompatibilité d’humeur, les enterrements religieux sont interdits, on baptise encore mais à la brune. Les cloches des églises sont décrochées, fondues, transformées en balles et en boulets – reste aux pauvres le soleil, leur lent métronome. On gratte et on récupère le salpêtre sur les murs et le sol des bâtiments humides pour fabriquer des boulets de canon, on le chante. On supprime les réglementations contre le tabac. Le drapeau national est recomposé à la verticale en bleu, blanc et rouge.

La guillotine et la Terreur, bientôt à l’ordre du jour, ne seront que la vengeance morbide de l’Ancien Régime à tant de bouleversements : vous aussi salissez-vous les mains !

Au mur du boudoir de Madame de Saint-Ange, une tapisserie brodée à la soie sur fond vert-d’eau illustre La Cité des dames de Christine de Pisan. Elle est divisée en deux parties. À gauche, dans un cabinet de travail, une femme en hennin blanc et robe bleue, sans doute Christine elle-même, se tient devant un livre ouvert. Face à elle, de l’autre côté d’un bureau, trois belles dames portant couronne l’écoutent, elles ont pour noms Raison, Droiture et Justice. À droite, Christine en robe bleue (si c’est elle) construit les murs de la cité avec Justice. Elle lisse du ciment, ou ce qui en tenait lieu, avec une truelle, Justice est prête à poser sa pierre par-dessus. Les murs entre lesquels les dames pourront s’instruire, apprendre à lire et à écrire, s’élèvent.

Eugénie, émerveillée de tout ce qu’elle découvre en un jour, n’a pas un regard pour la tapisserie. J’avais imaginé qu’elle la verrait (je l’avais suspendue à son intention), mais elle est tout yeux tout ouïe pour le chevalier de Mirvel (quelle grâce !). Où en est-il de sa lecture ?

Il y aura donc des maisons destinées au libertinage des femmes…

Ah, on approche de la fin, je me suis trop longtemps attardée…

… et, comme celles des hommes, sous la protection du gouvernement ; là, leur seront fournis tous les individus de l’un et l’autre sexe qu’elles pourront désirer, et plus elles fréquenteront ces maisons, plus elles seront estimées. Il n’y a rien de si barbare et de si ridicule que d’avoir attaché l’honneur et la vertu des femmes à la résistance qu’elles mettent à des désirs qu’elles ont reçus de la nature et qu’échauffent sans cesse ceux qui ont la barbarie de les blâmer. Dès l’âge le plus tendre, une fille dégagée des liens paternels, n’ayant plus rien à conserver pour l’hymen (absolument aboli par les sages lois que je désire), au-dessus du préjugé enchaînant autrefois son sexe, pourra donc se livrer à tout ce que lui dictera son tempérament dans les maisons établies à ce sujet ; elle y sera reçue avec respect, satisfaite avec profusion et, de retour dans la société elle y pourra parler aussi publiquement des plaisirs qu’elle aura goûtés qu’elle le fait aujourd’hui d’un bal ou d’une promenade. Sexe charmant, vous serez libre ; vous jouirez comme les hommes de tous les plaisirs dont la nature vous fait un devoir ; vous ne vous contraindrez sur aucun. La plus divine partie de l’humanité doit-elle donc recevoir des fers de l’autre ? Ah ! brisez-les, la nature le veut ; n’ayez plus d’autre frein que celui de vos penchants, d’autres lois que vos seuls désirs, d’autre morale que celle de la nature ; ne languissez pas plus longtemps dans ces préjugés barbares qui flétrissaient vos charmes et captivaient les élans divins de vos cœurs ; vous êtes libres comme nous, et la carrière des combats de Vénus vous est ouverte comme à nous ; ne redoutez plus d’absurdes reproches ; le pédantisme et la superstition sont anéantis ; on ne vous verra plus rougir de vos charmants écarts ; couronnées de myrtes et de roses, l’estime que nous concevrons pour vous ne sera plus qu’en raison de la plus grande étendue que vous vous serez permis de leur donner.

« Voilà ce qui s’appelle un écrit très sage, et tellement dans vos principes, au moins sur beaucoup d’objets, que je serais tentée de vous en croire l’auteur », dit Eugénie en se tournant vers Dolmancé. Que répondre à l’admiration d’une jeune fille aussi douée en amour ? Au moins, laisser planer le doute… « Il est bien certain, assure-t-il, que je pense une partie de ces réflexions, et mes discours, qui vous l’ont prouvé, donnent même à la lecture que nous venons de faire l’apparence d’une répétition… »

La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux, « ouvrage posthume de l’Auteur de Justine », publié « À Londres, aux dépens de la Compagnie » - façon prudente pour un auteur, qui se dit décédé, et son imprimeur-éditeur parisien, qui se dit londonien, d’échapper à la censure malgré son abolition officielle -, paraît en 1795, la même année qu’Aline et Valcour. « La mère en prescrira la lecture à sa fille », est-il indiqué sur la couverture [5]. Il est sous-titré « Dialogues destinés à l’éducation des jeunes Demoiselles ».

Depuis novembre 1790, Sade est installé au 20, rue Neuve-des-Mathurins, près de la place Vendôme, où l’ont rejoint Marie-Constance Quesnet, surnommée par lui « Sensible », et son fils. Il est inscrit comme « citoyen actif » auprès de la section révolutionnaire de son quartier dite de la place Vendôme, qui se renommera section des Piques. Les sections parisiennes, au nombre de 48, rassemblent des citoyens soucieux de participer à la vie politique. Les plus pauvres perçoivent une indemnité quand ils assistent aux réunions. Les sections, qui ont également un rôle de garde municipale, sont régulièrement convoquées aux grands rassemblements afin d’assurer des missions de surveillance.

Sade a mis sa plume de lettré à la disposition de la section des Piques dont il est successivement rédacteur, secrétaire, vice-président, président. Il est chargé ou il se charge de rédiger un certain nombre de pétitions [6] et de propositions sur des points précis en discussion dans la jeune société révolutionnaire. Ces textes ont des destinataires : les sections, les députés, les responsables politiques ; ils ont un but : convaincre. Comme dans la Société des Amis du crime, ils sont imprimés quand la section les juge suffisamment intéressants. Ils ont sans doute été lus par le père de Balzac lui aussi sectionnaire parisien [7].

Que ce soit les « Observations présentées à l’assemblée administrative des hôpitaux, concernant les vœux et les intentions de la Section des Piques, relativement à la manière dont elle veut que ses commissaires se conduisent dans ladite assemblée administrative, et lues à cette assemblée par lesdits commissaires » (28 octobre 1792), l’« Idée sur le mode de la sanction des lois » (2 novembre 1792), le « Projet de pétition des Sections de Paris à la Convention nationale » et la Pétition elle-même contre le « décret relatif à la levée d’une armée soldée [touchant une solde] de six mille hommes pour Paris » (juin 1793), tous ces textes rédigés au nom de la section des Piques, qui les approuvera et les publiera, ont en commun de s’élever contre la confiscation des volontés du peuple par la représentation nationale, fût-elle élue.

Dans la conclusion de l’ « Idée sur le mode de la sanction des lois », dont le ton rappelle certaines lettres écrites à Madame de Sade et les discours mis dans la bouche de ses personnages, Sade semble soudain s’exprimer en propre :

Citoyens, voilà mes vues ; je vous les soumets ; vous reconnaîtrez, j’espère, au ton qui les dicte, le plus pur amour de la justice et de l’égalité… le désir le plus véhément de vous voir conserver une liberté qui vous coûte si cher, et qui vous est si bien due. Je ne soupçonne qui que ce soit, je ne me méfie de personne ; aucun individu dans le monde n’a peut-être plus de confiance que moi dans nos représentants, mais je sais jusqu’où va l’abus du pouvoir ; je démêle toutes les ruses du despotisme ; j’ai étudié les hommes et je les connais ; je sais qu’ils renoncent avec bien de la peine au pouvoir qui leur est confié, et qu’il n’est rien de difficile comme de poser des bornes à l’autorité déléguée. J’aime le peuple ; mes ouvrages prouvent que j’établissais le système actuel bien avant que les bouches de feu qui renversèrent la Bastille ne les annonçassent à l’univers. Le plus beau jour de ma vie fut celui où je crus voir renaître la douce égalité de l’âge d’or, où je vis l’arbre de la liberté couvrir de ses rameaux bienfaisants les débris du sceptre et du trône. Ce faible écrit n’est que le résultat de mes craintes : si je vous les inspire, vous vous opposerez bientôt à ce qui les fait naître, et nous serons tous heureux ; si je me trompe, ma faute est celle de mon cœur, je trouverai mon excuse dans le vôtre ; alors communiquez-moi vos lumières, je rédigerai mon plan d’après elles. Je n’ai d’orgueil ici que celui de la sensibilité ; je consens à parler plus mal qu’un autre, mais je ne veux pas vous aimer moins.

Arrêté comme « suspect » par le régime de la Terreur en décembre 1793, ses camarades de section ne répondront à aucun des courriers où il leur demande appui et soutien. L’accusation de « suspect » est contagieuse pendant cette période. Et Sade l’est doublement : à Paris, malgré qu’il est patriote, comme ex-aristocrate ; dans le Vaucluse, malgré le titre de seigneur de La Coste, comme patriote parisien. On ne sait jamais à qui l’on a affaire, à qui l’on s’adresse. Sans parler de ses deux fils dont on n’est pas certain s’ils ont ou pas émigré et de ses beaux-parents honnis mais qu’il a sauvés de la guillotine… Si on ajoute qu’il est l’auteur de quelques romans mettant en scène les débridements de la noblesse, ancienne peut-être mais qui sait ! – le tableau est complet : mieux vaut se tenir à l’écart d’un individu aux si nombreuses identités.

Voici ce qu’il écrivait le 5 décembre 1791, un an après sa remise en liberté, à son ami et notaire Gaufridy :

[…] Maintenant, mon cher avocat, vous me demandez quelle est vraiment ma façon de penser afin de la suivre. Rien assurément délicat comme cet article de votre lettre, mais ce sera en vérité avec bien de la peine que je vous répondrai juste à cette demande. D’abord, en qualité d’homme de lettres, l’obligation où je suis ici journellement de travailler tantôt pour un parti, tantôt en faveur de l’autre, établit une mobilité dans mes avis dont se ressent ma manière intérieure de penser. Veux-je la sonder réellement ? Elle ne se trouve vraiment dans aucun des partis, et est un composé de tous. Je suis anti-jacobin, je les hais à la mort ; j’adore le roi, mais je déteste les anciens abus ; j’aime une infinité d’articles de la constitution, d’autres me révoltent ; je veux qu’on rende à la noblesse son lustre, parce que de le lui avoir ôté n’avance à rien ; je ne veux point d’Assemblée nationale, mais deux chambres comme en Angleterre, ce qui donne au roi une autorité mitigée, balancée par le concours d’une nation nécessairement divisée en deux ordres ; le troisième est inutile, je n’en veux point. Voilà ma profession de foi. Que suis-je à présent ? Aristocrate ou démocrate ? Vous me le direz, s’il vous plaît, avocat, car pour moi je n’en sais rien. Mais ce que je sais à merveille, c’est que je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur. N’oubliez pas le quartier de janvier, je vous en conjure, et croyez-moi pour la vie votre meilleur ami. De Sade.

Quand il sera libéré le 15 octobre 1794 il regardera d’un autre œil ses camarades de la section de la place Vendôme. Accusées d’être des assemblées de contestation permanente, les sections parisiennes seront supprimées un an plus tard, le 20 octobre 1795. Sous le nom de « quartiers », elles seront absorbées par les 12 nouveaux arrondissements, chacun avec un maire et un conseil municipal. Exit les citoyens.

Revenons à La Philosophie dans le boudoir, à « Français, encore un effort si vous voulez être républicains », la brochure politique lue par le chevalier de Mirvel. La seconde partie, « Les mœurs », développe une argumentation contre la peine de mort.

Je conviens que l’on ne peut pas faire autant de lois qu’il y a d’hommes ; mais les lois peuvent être si douces, en si petit nombre, que tous les hommes, de quelque caractère qu’ils soient, puissent facilement s’y plier. Encore exigerais-je [poursuit l’auteur anonyme de la brochure] que ce petit nombre de lois fût d’espèce à pouvoir s’adapter facilement à tous les différents caractères ; l’esprit de celui qui les dirigerait serait de frapper plus ou moins, en raison de l‘individu qu’il faudrait atteindre. Il est démontré qu’il y a telle vertu dont la pratique est impossible à certains hommes, comme il y a tel remède qui ne saurait convenir à tel tempérament. Or, quel sera le comble de votre injustice si vous frappez de la loi celui auquel il est impossible de se plier à la loi ! L’iniquité que vous commettriez en cela ne serait-elle pas égale à celle dont vous vous rendriez coupable si vous vouliez forcer un aveugle à discerner les couleurs ? De ces premiers principes il découle, on le sent, la nécessité de faire des lois douces, et surtout d’anéantir pour jamais l’atrocité de la peine de mort, parce que la loi qui attente à la vie d’un homme est impraticable, injuste, inadmissible. Ce n’est pas, ainsi que je le dirai tout à l’heure, qu’il n’y ait une infinité de cas où, sans outrager la nature (et c’est ce que je démontrerai), les hommes n’aient reçu de cette mère commune l’entière liberté d’attenter à la vie les uns des autres, mais c’est qu’il est impossible que la loi puisse obtenir le même privilège, parce que la loi, froide par elle-même, ne saurait être accessible aux passions qui peuvent légitimer dans l’homme la cruelle action du meurtre ; l’homme reçoit de la nature les impressions qui peuvent lui faire pardonner cette action, et la loi, au contraire, toujours en opposition à la nature et ne recevant rien d’elle, ne peut être autorisée à se permettre les mêmes écarts : n’ayant pas les mêmes motifs, il est impossible qu’elle ait les mêmes droits. Voilà de ces distinctions savantes et délicates qui échappent à beaucoup de gens, parce que fort peu de gens réfléchissent ; mais elles seront accueillies des gens instruits à qui je les adresse, et elles influeront, je l’espère, sur le nouveau Code que l’on nous prépare.
La seconde raison pour laquelle on doit anéantir la peine de mort, c’est qu’elle n’a jamais réprimé le crime, puisqu’on le commet chaque jour aux pieds de l’échafaud. On doit supprimer cette peine en un mot, parce qu’il y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu’il résulte évidemment de ce procédé qu’au lieu d’un homme de moins, en voilà tout à coup deux, et qu’il n’y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière.

N’est-ce pas paradoxal de la part de Sade, qui a raconté le meurtre de tant de personnages, par centaines, dans ses romans, de s’élever contre la peine de mort ? Insérée dans une œuvre romanesque, quel est le statut de la brochure : documentation ou fiction ? Est-elle à verser au dossier des écrits du citoyen ou du romancier Sade ? Qu’exprime-t-elle de ses idées politiques ? Quel texte faut-il en croire : la brochure ou les opuscules rédigés pour la section des Piques ?

Même s’il n’y a pas contradiction radicale entre d’une part la brochure, théorique et généraliste, qui maintient l’opposition entre la nature et la loi développée par tous les personnages libertins de ses romans, et d’autre part des opuscules destinés à répondre à des situations réelles, poser la question ainsi c’est référer l’une à l’autre deux modalités différentes du travail de la pensée : la pensée appliquée à la réalité d’une époque et la pensée mise en œuvre par l’imagination. D’où la confusion entretenue à éditer isolément « Français, encore un effort… ».

Plus qu’un bruit de fond romanesque ou une profession de foi politique, c’est une hypothèse de travail qui a dû conduire Sade à concevoir ce montage littéraire : introduire une brochure au modèle de celles qu’il avait rédigées pour la section des Piques dans le boudoir fictif de Madame de Saint-Ange.
Et qu’aurait-il expérimenté, selon vous ?
Il a voulu observer les perturbations que provoque la rhétorique politique dans un récit de fiction.
Et alors ?
On l’a dit : les personnages de La Philosophie dans le boudoir écoutent Mirvel sans broncher mais sans y trouver matière à libido.
Ensuite ils retournent à leur philosophie…
Bien aises, selon toute apparence, de ne voir aucune incompatibilité entre révolution et liberté.
C’est l’auteur qui fera les frais de leur optimiste résolution.
Quand sera réédité l’Histoire de Juliette, oui.

Dominique Dussidour - 24 novembre 2013

[1Boccace, Le Décaméron, première journée.

[2Pour une autre possibilité de mêler roman et théâtre, lire ou relire Requiem pour une nonne de William Faulkner.

[3Une horloge décimale en ligne.

[4Dans les lettres de Sade à ses notaires de province, on le voit passer de l’ancien « monsieur » au nouveau « citoyen ».

[5Emprunt et détournement par Sade d’une phrase d’un pamphlet révolutionnaire : « La mère en proscrira la lecture à sa fille. » Note 1, p. 560, dans : Gilbert Lély, Vie du marquis de Sade (Pauvert, 1982).

[6Le droit de pétition a été reconnu comme « droit naturel » en septembre 1791.

[7Domicilié dans l’actuel quartier du Marais, il appartient à la section des Droits de l’homme de novembre 1792 à mars 1793, à la section de l’Homme armé à partir de septembre 1793. Lire « Bernard-François Balzac et la Révolution » par Madeleine Ambrière, dans Balzac et la Révolution française, catalogue d’exposition, Maison de Balzac, 13 octobre 1988-13 janvier 1989.