Cécile Portier | Peinture sociale (parce que c’est un genre littéraire)

Tu fais comment, toi, pour lire un paysage tout plat ? Ou bien serré comme un poing ? 
Tu fais comment pour lire un chemin là-dedans qui n’est qu’une image, ou bien une colère ? Qui n’est, dans les deux cas, qu’une fascination ? 
Tu t’embourbes dans la matière de ce que tu vois si tu ne fais que voir. Ou bien tu crois que ça ne te concerne pas. 

Tu fais comment, alors, pour déplier les situations ? Si tu ne fais que voir tu vois bien que tu ne peux pas. 
Tu ne peux pas aller plus loin que le bout de ton nez, ou bien dans le mur qui montes vers toi. 

Tu regardes le plat, le poing. Tu regardes le réel s’étaler dans les grandes largeurs, et toi avec. 
Tu rêves de profondeur : de chute. 
Tu rêves d’un endroit qui ne serait pas à voir, dans lequel engloutir ta peur, ton désir, ta peur de tout connaître et de ne plus rien désirer, devant ce réel en panorama, qui n’est pas fait pour toi.

Ce qu’on met devant toi : un état de fait.
On te demande ça : regarde la réalité en face. 
C’est comme ça qu’on regarde les tableaux au musée. Bien en face. Avec componction, avec délectation. 
Tu respectes toutes les mises à distance. C’est ce qu’on appelle : choisir son positionnement. 

Tu regardes la surface peinte, le vernis. Tu te demandes : qu’est-ce qui résiste ?
Les couleurs sont passées, et toi tu restes devant.
Qu’est-ce qui résiste ?

Malgré cela que le paysage est tout plat, quelque chose à l’intérieur s’écroule. 
Ce qu’on met devant toi : un état de fait.
Si tu t’inquiètes, on te montre le cadre qui tient tout ça : état de droit.

Devant tout ça qui malgré tout s’expose et perdure, tu le sens bien, que c’est toi qui décroche. 
Tu cherches un penchant, un penchant dangereusement.
Tu as besoin que quelque chose se déplace, et t’entraîne. 

Tu veux cesser de regarder ça devant toi sans savoir mieux le lire que vache devant un train. Les vaches rêvent-elles de prendre le train ? 
Tu te demandes : qu’est-ce qui est irrésistible ?
La course en avant est-elle irrésistible ?

Te voilà embarqué ! Tu glisses, parallèle.
Tu files le long de ta vie, succession d’images en placard dans lesquelles il est impossible d’entrer. 
On te fait remarquer, pourtant, que des grandes lignes se dégagent. Des grandes lignes qui font que tout va vite et qu’on n’a pas le temps.
Tu n’as pas de prise.
Surtout, tu n’as pas de surprise.

Tout est devant, rien n’est offert. 
Ce qui est exposé devant toi, tu ne te le figures pas. Paysage ou saccage ? Tu fais comment pour lire tout ça ?

C’est que tu ne veux pas apprendre la loi des compositions. Les grandes lignes qui se dégagent. Les grandes lignes de partage. 
Tu ne comprends pas pourquoi et comment s’opposent les grands blocs de couleurs. Et pourquoi le haut est plus haut que le bas. 
Ce qu’on met devant toi : un état de fait, avec lequel tu ne veux pas composer. 

On ne te le fera plus, le coup des grandes perspectives.
Tu refuses de te contenter de la mystique des horizons tout tracés. Les cieux pommelés comme chevaux de labour d’un lendemain qui chantera. Les cieux congelés.
L’horizon ne t’intéresse pas, non. Les trouées de lumières dessinées en trompe-l’œil dans des nuées bien léchées, non plus. Seul : le point de fuite. Surtout s’il est mal placé. S’il rend justice au ciel d’être définitivement absenté de la terre, s’il cesse d’être le point de jonction, toujours théorique, d’un ici-bas tel qu’il est et d’un ailleurs plus pur. 

Seul : le point de fuite, surtout s’il est mal placé.

On te dit : choisis ton camp, dedans ou devant. Dedans est-ce plus facile, pour sortir des représentations ? Le spectacle immersif cesse t-il d’être un spectacle ?
Dedans tu connais, tout le monde connait. Dedans généralement c’est fermé, c’est plein comme un œuf. C’est pas plus lisible, dedans.

Que fais-tu, toi, alors, de ton dedans ? Tu perces, tu gobes, tu vides. À la bonde. Au siphon. Tu t’épuises de l’intérieur pour retrouver un espace où respirer.
Tu cherches.
Tu t’inventes un manque.
Un manque à gagner, oui, un manque qui serait ta conquête. 

Tu t’inventes un point de fuite, mal placé. Un manque depuis lequel transformer l’état en mouvement, les faits en désir. Un lieu depuis lequel il n’y aurait ni dedans ni devant. Un lieu sans positionnement. À vrai dire, moins qu’un lieu. Une circulation. 

Imagine alors. Imagine sans peindre et sans fixer, sans délimiter. 
Ce que tu fais pour toi-même es-tu le seul à l’imaginer ? 
Qu’est-ce que pourraient dessiner ensemble tous ces points de fuite mal placés ?
Il n’y aurait plus de dedans, de devant, de haut et de bas. Il y aurait du mouvement autour. 

Cécile Portier - 4 décembre 2013