Brouillons de Rachel Blau DuPlessis

Au départ il y a une image, au départ de ce livre qui est la réduction d’un autre : 20 brouillons sur 104. Brouillons ? Disons poèmes, lesquels se déploient sur une vingtaine d’années, tous datés. Poèmes « ébauches », non pas pour dire qu’ils ne sont pas travaillés mais que c’est précisément ce qui les travaille qui les rend inachevés, inachevables. Pas seulement dans le sens où l’écriture est processuelle, mais encore dans le sens où lettres, mots, voix, sont rongés, altérés, obscurcis. Par quelque chose que le poème contribue à nommer ou circonscrire, en partie, en partie seulement, l’essentiel appartenant au passé, à l’oubli, à l’histoire ou au silence, à l’avenir aussi, au dehors, là où l’extase ordinaire se produit, pas très loin du drame ou du traumatisme historiques. Singulier nouage.

Une image donc, au départ du Brouillon 5 qui ouvre cet ouvrage, ou plus exactement un noir, comme au cinéma, un « mégalithe de la mémoire » :


▄▄ photograhie
Un homme à un jour
de la mort 


Le noir pour indiquer ce qu’on ne voit pas, ce qu’on ne lit pas, sur quoi le texte prend appui sans savoir si ce sol, cette tombe, tiendra le coup ou s’effritera à mesure que les mots s’empileront ou plutôt se disperseront, s’agenceront sur la page, formant parfois des colonnes à la frontière mouvante, poreuse. Polyphonie, cacophonie, stéréophonie. On voudrait pouvoir lire deux textes en même temps, entendre deux voix simultanément, les comprendre, les suivre, les articuler. Il faudrait être deux lecteurs ou bien s’enregistrer. Comme si la trace que rendait visible le poème appelait une traduction en espace, une oralisation, une spatialisation.

A mesure qu’il s’écrit, le texte devient la matière que le poète travaille : ratures, biffures, déchirures, ouvertures ; il est aussi ce qui opère, ce qui agit, membres palpitants d’un corps disséqué sur une table de papier, qui s’agitent, remuent, esquissent une danse ou un grincement. Au sujet de son travail, Rachel Blau DuPlessis (RBD) parle de « palimpsestes ». Un poème en recouvre un autre au risque de l’étouffer, jusqu’à ce que plus tard un son rappelle à la surface du poème présent la sonorité d’hier qui avait été engloutie. C’est valable au sein des Brouillons (résonance interne et sérielle, construite) comme au sein de la littérature (intertextualité), notamment de la tradition américaine du poème long dans laquelle RBD s’inscrit. C’est valable aussi au sein d’un seul poème voire d’un seul vers, les mots s’espaçant subitement, se distanciant les uns des autres pour mettre en évidence un espace de silence ou une formule oubliée, une citation, créant une tension, un arc électrique. Le poème accouche de lui-même comme d’un autre, ses mots sont tout autant les siens que ceux d’autres corps, issus d’autres livres ou d’autres mondes, presques plus mots mais battements, frottements, palpitations ou sifflements :


Que chaque signe touche un nerf
dans un reflux
de silence rugissement des cigales « il convient de revenir

de silence : recouvre, énonce

les insectes entre eux se plaignent aux ombres »


La page où les mots s’agitent en vue de s’extraire du silence comme d’un cocon est un espace où l’œil et l’oreille vont et viennent, s’échangent, où le langage, les mots, sont autant de repères dont l’emplacement varie, indiquant tantôt une impasse, tantôt une issue, un passage. L’œil se fraie une voie par un chemin où d’autres yeux ont passé - chemins oubliés, chemins animaux, lignes d’air, chants évanouis. La seule garantie du mot neuf qui s’aventure en pays étranger - s’il ne veut pas s’évanouir, disparaître à peine né - c’est de se dédoubler, de s’augmenter d’une expérience et d’un temps qui est et n’est pas le sien, de même qu’il est de son temps et de son lieu tout autant qu’il est d’hier et d’ailleurs, de demain. Temps qui projette le poème dans un espace inédit et pourtant éprouvé : l’espace même du brouillon où rien n’éclot qui n’ait déjà été entrevu, rejeté ou conservé quelque part, dans l’attente d’une occasion. Le neuf est l’exhumé, le nouveau se pare d’un air de déjà vu. Et l’origine de bégayer. Ce n’est pas seulement le but ou l’horizon qui recule à mesure qu’on approche, c’est le mouvement du commencement qui en creusant sur place découvre un gouffre en lieu de fondement. Entre les mots, les lettres, entre deux souffles. RBD parle d’ « ajournement messianique ». Ça n’en finit pas d’arriver. Etrange parenté entre l’inouï et le toujours déjà là. Il ne s’agit pas de se souvenir ou de revenir en arrière, mais d’étreindre le temps, de le fendre comme un fruit pour découvrir en son cœur une image ou un mot qui partant s’inscrive dans la mémoire et le corps. Pépite de sens, promesse à tenir. La poète évoque la tradition du midrash, commentaire infini de la Torah. Mais ce rapport à la répétition, à la reprise, au recommencement comme à l’affirmation d’une force élémentaire de vie n’est pas l’apanage des traditions spirituelles. Les poètes y sont également affrontés, comme en rendent comptent ces vers du Paterson de William Carlos Williams :


La mémoire est une manière
d’accomplissement
une manière de renaissance
et même une initiation


*

Il y aurait donc ce défi impossible que relève la poésie, sa prétention et son inanité. Mais il y a pire encore. Il y a sa compromission. Sans doute, aucun homme, aucune femme de lettres ne peut aborder naïvement son instrument : le langage. Tous cependant ne font pas de lui le lieu d’un tourment ou d’un débat houleux. Contre les vagues de l’histoire ou de la mauvaise conscience, la narration semble offrir un rempart assez solide. Le poète ne jouit pas de cette protection, et si sa pratique le conduit à faire hésiter durablement le langage entre le son et le sens (pour reprendre la formule de Valéry), il est des moments où le second menace de l’étrangler. Comme si de hausser le maniement du langage à hauteur de la musique devait se payer d’un effet de retour ou de dégrisement. Une culpabilité historique hante les vers de RBD. A-t-on cru par la beauté ou les pouvoirs du langage échapper aux horreurs de l’époque ? Le Brouillon 52 est l’arène où le combat exige d’être mené, où la querelle sera à nouveau vidée. Son titre : Midrash. Où l’on doit comprendre que ce débat sera sans fin.
Si le bien et le mal, l’innocence et la faute, la gloire et l’infâmie apparaissent comme les faces d’un étau qui cherche à broyer l’écrivain, il paraît clair que sa tâche devra consister à neutraliser les termes d’une opposition ruineuse. Il incombe de ne pas se laisser intimider par un silence ou un avertissement, une interdiction. Si le poète assimile ses « blocs noirs » à du « censuré » ou du « gommé », c’est fichu, il pactise avec l’oppresseur. Son silence doit se maintenir sur un fil au bord duquel dévale d’un côté le versant de l’oppression, de l’autre celui du bavardage, il doit se maintenir en équilibre à mesure qu’il congédie le monde catégoriel du jugement où rien ne survit qui ne soit lesté du poids du crime ou de celui de l’innonence (il y a déjà longtemps que tout un chacun est désigné comme criminel ; futur ou éventuel, c’est presque secondaire). Retentit alors ce cri qui récuse la logique du procès, défense de rupture comme disait Vergès :


Adorno, renonce !
pose ce couteau !


Comme si déposer les armes était la condition pour pouvoir observer les choses sous un autre angle, d’un autre point de vue, peut-être inconnu.


cette perspective, peut-on l’appeler « poésie » ?

Voilà qui rend satisfait.
Qui est m’as-tu vu, également. Facile.
Ce midrash sur Adorno, en a-t-il fini ? Non.
Un midrash n’est jamais achevé,
n’étant ni perdu ni gagné.


L’écriture se poursuit quand même, en raison même de ces questions restées sans réponse ou momentanément désactivées. Un bloc noir masque une partie des phrases, comme une nuit en plein jour, une éclipse de temps. La trotteuse bégaye sur le cadran de la montre, puis repart, affolée. Les temporalités se multiplient, se chevauchent, les espaces se désolidarisent tout en continuant de dialoguer.


J’écris, c’est un fait, dans trois studios :
une pièce couleur safran avec une carte bleu-ciel
cachée en face de laquelle je suis R
une pièce en jaune tout
à côté, et, c’est à peine traduisible, cela
une pièce en pierre, en Italie,
ailleurs, là-bas.

Ecrire les déictiques dans cet ici, espace n’importe lequel,
moi n’importe qui je suis, moi qui à présent écris :
là-dedans, et me brisant sur tout lieu errant, erratique.


Poétique brouillonne et kaléidoscopique en guise de pied de nez au sphinx. Si la barbarie n’a pas dit son dernier mot, la poésie non plus : elle en est toujours à son commencement. Elle n’en finit pas de recommencer le monde autrement. Et c’est pourquoi on peut lire dix fois de suite le même poème, on ne l’a pas épuisé, peut-être même commence-t-on seulement à l’entendre...

Pascal Gibourg - 8 décembre 2013