Pierre Drogi | Tchernoziom : en attendant Gadjo Migrandt de Patrick Beurard-Valdoye


« Comme les historiens, les poètes prennent leur temps
- mais ils le rendent. » (P. B.-V.)



  

Terres fertiles, il y en a. Textes qu’on peut relire et dont l’expérience de la lecture puis de la relecture valent la peine.
  Peine toute relative. Ne fait-elle d’ailleurs pas partie du jeu, tout de même, pour que cela vaille ?
  Le travail de Patrick Beurard-Valdoye laboure en terres profondes. Il le fait avec une maîtrise qui confond, dans le prodigieux entretissage d’éléments au départ hétérogènes qu’il prélève dans l’histoire et qu’il intègre à son narré. Narré désigne dans le lexique de l’auteur ce qui ne sera au juste ni récit, ni fiction, ni chronique : l’insistance d’une voix personnelle à rassembler ce qui lui paraît éclairer un lieu, un temps, un accent d’une époque ou le trait de celle-ci qui fera sens.
  Pour le dire tout de suite : ses livres, qui comportent aussi des bribes de récit, et même plus que des bribes, ou qui fourmillent d’anecdotes et de documents empruntés à l’histoire, évoquent pour l’épaisseur de la matière traversée des romans. On penserait à Claude Simon, par exemple, charriant la masse d’événements et de destins individuels dans une écriture dense et travaillée. Ou, dans un autre domaine linguistique mais dans une plus grande proximité ou familiarité formelle, aux partitions romanesques d’un Arno Schmidt. Et pourtant chaque élément de l’ensemble ainsi constitué et traversé relève indiscutablement, chez Patrick Beurard-Valdoye, du poème.
  Linéaire et suspendu  : deux temps de la lecture se croisent donc, s’entrecroisent ici, se contredisent apparemment, collaborent à une nouvelle verticalité, inédite, de celui qui lit (champ et alouette à la fois, horizon et surplomb), constituent littéralement de cette contradiction ou de ce choc (de ce nœud fécond) un lecteur neuf et, même, le temps de ce lecteur. Ou – comme systole et diastole , alternant prose et versets : linéairement on raconte, selon l’apparence d’une chronologie d’ailleurs recomposée, et suspendu, on s’extrait sans cesse de la dite chronologie pour en ouvrir les coulisses, y faire circuler tout l’air de la distance poétique.
  Il faut apprendre en quelque sorte, de ce flux narratif et poétique, à se laisser sculpter, car le livre fournit son tempo ou son rythme, façonne lentement et par imprégnation (et désimprégnation) celui qui le lit, l’entraînant vers l’expression de son dessein secret. Il oblige le lecteur à se déprendre de toutes les préventions ou raideurs d’une logique de surface, propre à un certain type de roman honni par l’auteur et trop soucieuse de la façade et du « glissé ». En ce sens il faut, en entrant ici, accepter de se voir corriger le regard, par strabismes ou effets d’optique concertés.
  La narration marquée de stases et de stations singulièrement détachées les unes des autres (comme stances et strophes) intègre néanmoins chacune d’entre elles dans la trame de l’ensemble – pour faire apparaître au travers de ce tapis, sonore, sémantique, poétique, en flux, le ou les dessins, au terme. Se raidir d’emblée pour savoir qui ou quoi tout de suite, et pourquoi le même prénom désigne des personnages différents, dans l’éventuel brouillage des anecdotes ou des événements rapportés, ne ferait qu’empêcher que sourde, petit à petit, par patientes superpositions, insistances, en filigrane, le dessein de fond, le sens.
  Et même celui des anomalies patentes finit par apparaître…
  Le texte effectue, en effet, ce travail de remontée d’une compréhension, devenue globale ou enveloppante, à partir de la totalité des éléments-fragments mis en place – ou plutôt en résonance, traquant parfois dans le détail historique ou biographique la confirmation d’intuitions plus théoriques ou générales. Voilà : Rimbaud a à voir avec Hölderlin, d’une façon qu’on n’attend pas ; la Rote Armee Fraktion a à voir avec les puritains du siècle romantique, d’une façon qu’on n’attend pas : je mentionne ici deux exemples tirés de La Fugue inachevée… Comme pour le développement d’une photographie argentique, ce surgissement d’un sens et d’une certaine vérité de point de vue, venus tous deux de derrière les faits et éléments rapportés comme la lumière qui en serait issue, évidence remontée depuis la cuve, derrière les protagonistes et éléments de premier plan, comme un fond de l’image qui mangerait peu à peu la totalité du papier, ce surgissement prend du temps, son temps, le temps exact qu’il faut pour lire. Il faut être ralenti et patient : on y gagne en profondeur, en richesse de la perception, en liberté de pensée, de mouvement !

  Il est très dommage que seuls des lecteurs de poésie, et pas par exemple des amateurs d’histoire ou de géographie politique, s’aventurent dans ces pages. En effet ceux qui ne se soumettent pas à cette expérience, entre autres de la déprise des fables reçues, pseudo-certitudes, ou du remodelage des éléments historiographiques convoqués, ignorent ce qui leur manquera de la compréhension des temps décrits – qui naît comme une évidence si on lit tout, dans le temps particulier exigé par le texte pour cela. Chez Patrick Beurard-Valdoye, les cartes lisent le passé et l’avenir ; on y apprend à relire aussi les images, à reconfigurer les choses apprises à partir d’autres choses, non sues. On voit alors affleurer, en plus des faits eux-mêmes, parfaitement documentés, la raison de leur choix « arbitraire ». On perçoit surtout, comme une ombre portée, le discours, le dire singulier, l’infléchissement des faits par la singularité de celui qui dit (« parole d’un seul ayant pris figure »), et même le mécanisme de leur mise en rapport.
  Il se révèle donc possible de raconter sans notes, en intégrant dans un narré ce qu’on a soi-même recueilli ou compris, sans préciser toujours ce que l’on sait, tenants et aboutissants implicites, et de faire surgir de ce frottement des « vérités » pour le coup historiques – ou politiques – inaperçues et d’une éclatante évidence.

  En attendant la parution prochaine de Gadjo Migrandt, en 2014, chez Flammarion, la lecture de Mossa ou de La Fugue inachevée ou de Le Narré des îles Schwitters, publiés tous trois chez Al Dante, s’impose comme l’une de ces expériences rares qui inscrivent le livre dans la vie et font qu’elle respire, ouverte entre les pages, de sorte qu’un courant d’air frais s’installe entre elle et le livre et nous restitue quelque chose de notre propre profondeur « dans le temps ». Un temps commun, pas le nôtre, pas celui « retrouvé » d’un Proust. Une fenêtre, en quelque sorte intemporelle, s’ouvre sur le temps commun depuis l’individu, et la lecture installe sur la vie, à partir du « narré », ce regard suspendu, pensif, qui permet de donner sens. Tout le travail est aimanté par la nécessité d’une cohérence, rétrospective et prospective, et d’une compréhension juste, autant que possible, c’est-à-dire poétique et politique à la fois, des zones d’ombre de l’histoire, où le singulier n’eut pas son mot à dire mais où lui seul restitue une orientation compréhensible et humaine.
  La Fugue inachevée ne propose rien de moins qu’une relecture complète des rapports culturels entre la France et l’Allemagne « d’une guerre l’autre », en comptant celle de 1870. Elle le fait à d’autres hauteurs, avec d’autres étalons que ce qu’on fait d’ordinaire et dans une autre perspective. Et de même qu’on apprend plus de la politique dans son rapport au langage en lisant Thucydide que par tous les manuels de sciences politiques ou de rhétorique, de même on apprendra plus sur un certain suicide de l’Europe résultant de ces trois guerres et sur les raisons de son marasme et de sa « crise » actuels, je veux dire entre autres « dans les têtes », en ayant lu chacun des trois ouvrages cités plus haut, et tout particulièrement La Fugue inachevée. La Fugue inclut des documents parfois poignants, explore des angles morts de l’histoire, rapporte des éléments inédits de la vie de ses « héros » : Henri Dunant, Arthur Rimbaud, Friedrich Hölderlin, Gudrun Esslin mais aussi les prisonniers plus ou moins anonymes de la première guerre mondiale dont on découvre le sort peu enviable, dans des camps prototypes des fameux Stalag de la deuxième guerre mondiale et qui n’avaient rien à leur envier… Où l’on nous montre que tout s’est joué plusieurs fois et pouvait se lire à l’avance, comme une espèce d’infernale répétition du même, déjà joué, faussement, dans des esprits aveugles, une infernale préparation de la même autodestruction programmée.
  « Entretissage », était-il écrit plus haut : chronologie quasi musicale qui met en rapport, harmonique et contrapuntique, des éléments ou des événements souvent ignorés du lecteur – ou jamais mis en rapport. Mais je renvoie, pour l’expression du thème ou pour l’explicitation de ce qu’on trouvera précisément entretissé dans le livre, à sa superbe quatrième de couverture qui fait, elle aussi, peau et surtout chair commune avec le texte. On pourra penser, à lire cette page programmatique, qu’elle se passe de tous les commentaires, entre autres de celui-ci, tant s’y expriment plus clairement et vivement les enjeux de l’œuvre ; et l’on courra ensuite vérifier à l’intérieur.





Le huitième « entretien infini » de Florence Trocmé avec Patrick Beurard-Valdoye porte sur la culture rromani et sur son prochain livre Gadjo-Migrandt.

De Pierre Drogi nous avons publié « mémoire matière », « ombre attachée » et sa traduction de Nichita Stănescu, « Une leçon de poésie, Ravisements ».

Sur L’Europe en capsaille de Patrick Beurard-Valdoye, lire la note de lecture de Jacques Josse.

Le CYCLE DES EXILS de Patrick Beurard-Valdoye :
Allemandes, MEM / Arte Facts, 1985.
Diaire, Al Dante, 2000.
Mossa, Léo Scheer (Al Dante), 2002.
La fugue inachevée, Léo Scheer (Al Dante), 2004.
Le narré des îles Schwitters, Al Dante, 2007.
Gadjo-Migrandt, Poésie / Flammarion, janvier 2014.

Parmi les autres publications :
Le Cours des choses, MEM / Arte Facts, 1990 (dessins de Pierre Alechinsky).
Couleurre, éditions du Limon, 1993. Publie.net (coll. L’inadvertance), 2008.
Lire page région, Tarabuste, 1998.
Itinerrance, sites-cités-citains, Obsidiane, 2004.
L’Europe en capsaille, Beauséjour, Maison de la poésie, Rennes, 2006.
Théorie des noms, Textuel (coll. L’œil du poète), 2006.
Le messager d’Aphrodite, Obsidiane, 2009.

11 décembre 2013