Philippe Aigrain | Mouvance

C’est un jeune énarque. Il a choisi la préfectorale. Sous-préfet chargé de l’ordre public. Soutier ambitieux. Social-démocrate parce qu’il n’est ni l’un ni l’autre et que c’est le bon moment. Il veut donner des signes qu’il est prêt aux besognes pénibles, à être réveillé la nuit. Qu’il ne fait pas de sentiment. Mais la nuit est longue. Il se réveille tout seul et il rêve. D’un coup bien fumant que lui seul découvrirait. D’un truc qui n’aurait l’air de rien mais où il discernerait un vrai potentiel. Bref il est mûr, sens et esprit aiguisés. Mais putain que c’est long. Les colis suspects partent en poussière et les alertes au n° vert accouchent de souris. Qui pouvait imaginer que ce soit Martin qui lui apporte le bijou ? Martin, c’est du lourd. À se demander si ce n’est pas une réincarnation du brave soldat Chvéïk. Il obéit aux ordres avec une telle bonne volonté qu’on aurait envie de lui dire : "pas si fort, Martin". Côté initiative, on n’a jamais rien noté. Mais c’est un méthodique, rien ne lui échappe s’il l’a sous le nez. Le voilà qui débarque avec un papier trouvé quelque part dans le 20e vers Belleville.


















"Martin, vous ne me donnez pas des collages de gamin ?" "Chef, vous en connaissez beaucoup des gamins qui connaissent les bombes à neutrons ?" "Je vous ai déjà dit de ne pas m’appeler Chef mais Monsieur le sous-préfet ou Monsieur." "Tout de même Monsieur." "Ouais, et alors, c’est une blague." "Non, Chef." "Martin !… Pourquoi non ?" "J’ai vérifié, Monsieur." "Comment ça vérifié ?" "Sur internet, Monsieur." "Vous, sur internet ?" "Oui, Monsieur." "Et alors ?" "C’est une bande, Monsieur, organisée." "Organisée ?" "Oui, organisée en vue de commettre des actes." "Des actes ?" "Oui Monsieur, ils disent que c’est des actes littéraires, mais ils s’entraînent dans une friche militaire. Et puis il y a des empreintes digitales, plein le papier, je crois que c’était juste un essai."

C’est la phrase la plus longue qu’il ait jamais entendue de la bouche de Martin. "C’est bien, Martin. Laissez-moi réfléchir, et surtout n’en parlez à personne." Son cœur bat la frénésie. Calme-toi, c’est une idiotie de Martin. Mais il ne parvient pas à brider son excitation. Il fait aussi ses vérifications. Ce n’est pas juste les manœuvres dans la friche militaire, il y a tout ce jargon et ce rapport bizarre à l’anonymat. Dans la bande il y en a qui parlent sous leur vrai nom, d’autres sous des pseudos transparents, et puis ce Général Instin dont ils prétendent qu’il n’existe pas. C’est lui qu’il faut trouver. Ils n’arrêtent pas de le déguiser ce Général, d’essayer de le mettre, lui, sur de fausses pistes. Lui, puisque que c’est à lui que tout cela s’adresse maintenant. Bien sûr ils ne savent pas qu’il est sur leurs traces, mais ils l’ont imaginé. Ils se cachent derrière l’écran de fumée de la fiction, mais il va les ramener à la réalité.

Dans l’immédiat, tous sous surveillance. Il aurait pu passer par la personnalité qualifiée, mais pour un cas aussi sensible, mieux vaut le plan B. Maintenant que les pipettes sont là dans les réseaux, il y a la dérivation que les collègues ont mise. Allez, tout va y passer : leurs mots de passe, leurs géolocalisations et pas juste celle de leur téléphone, et surtout tous leurs mots, les brouillons comme les publics. Tiens, il y a un de leurs mots qui lui chatouille la mémoire. Il l’a déjà entendu, mais où ? Ça y est, il se souvient. C’était dans un séminaire de haut niveau auquel il s’était inscrit pour parfaire son image d’intellectuel de la sécurité. Ils avaient invité un ayatollah des libertés, un de ces irresponsables qui n’ont rien compris à la fragilité de l’édifice sur lequel tout repose. Il en avait parlé. Des néotopies. Presque comme les utopies, mais qui existent déjà quelque part, cachées au regard mais en gestation, en croissance. Le rêve des mouvances, un truc qu’on ne verra pas jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Mais ils comptent sans lui. Et puis, cet ayatollah poli, on va lui extirper les mots aussi. Dans la pipette. Si ça se trouve, ce sont ses empreintes sur le collage.

Il se plonge dans les textes. Quelle logorrhée. Mais il n’arrive plus à s’en détacher. C’est assez fascinant. Surtout les lectures publiques, les expositions. Ils ont vraiment trouvé une couverture incroyable. Faut creuser côté financier. Tous ces efforts, ça doit demander un budget pas possible. Mais rien de visible, juste quelques subventions culturelles minables, des recettes en atténuation de dépenses. Pas de quoi financer une bombinette à neutrons. Il faut se plonger dans leurs activités. Il commence à fréquenter leurs événements. Se terre discrètement dans un coin des salles. Étudie leurs dits et leurs textes comme les cours de droit à son entrée à l’université, avec l’angoisse de manquer l’essentiel dans ce qui ne paraît qu’un gigantesque bruit. Il se plonge dans l’histoire des mouvances littéraires. C’est devenu comme une addiction, il a même eu des remarques du patron sur son air absent.

Un jour, il se rend dans un local culturel, un espace décati sur une dalle, étiqueté social et numérique. Il reconnaît les visages maintenant, quelques noms. Après des performances, on boit. Il faut reconnaître que le picrate est nettement supérieur à celui de la préfecture. Soudain, ils se retournent vers lui, lèvent leur verre, et le saluent : "Général !" Il reste un instant figé sur sa chaise. Se lève et esquisse une remontée mimétique de son bras. Des mots affleurent sur ses lèvres : "Je vous…" Il se retourne brusquement et s’enfuit.


15 décembre 2013