[34] « Oh mon ami ! exactitude, célérité, ou désespoir »

Bibliographie :
Publications de Sade : Justine ou les Malheurs de la vertu en 1791, Aline et Valcour et La Philosophie dans le boudoir en 1795, La Nouvelle Justine suivi de l’Histoire de Juliette sa sœur en 1797, Oxtiern ou les Malheurs du libertinage, théâtre, et Les Crimes de l’amour, nouvelles, en 1800 – le travail de l’écrivain avance d’un mouvement régulier, continu.

Un théâtre au château de Versailles : la comédie de la cour des Princes, par Vincent Pruchnicki.

L’Œuvre du marquis de Sade, publié par Guillaume Apollinaire en 1909, inclut des lettres de Sade trouvées dans les archives de la Comédie-Française. Quelques lettres en relation avec le théâtre dans « Lettres (1789-1794) » : Opuscules et lettres politiques de Sade, préface de Gilbert Lély (10|18 n° 1321, Union générale d’éditions, 1979).

Georges Banu, Les romans du théâtre (et la vie en trompe-l’œil), Académie expérimentale des théâtres, octobre 1995.





La privation de liberté a cet autre inconvénient : laisser longuement divaguer sur ce qu’on ferait si on était libre, dans la perspective, quand on le sera, que le temps du dehors s’est écoulé, même si de façon moins uniforme, au rythme du temps entre quatre murs. Et un jour ça arrive. Libre – et les revoilà : le grand air, le vent, le ciel, le cheval, l’horizon, les beaux, les doux, les tendres visages des femmes… le monde apparaît inépuisable. En récapitulant ce dont on a rêvé et qui est maintenant à portée de main, on se sent l’ardeur du jeune homme à qui tout était promis… Il est question de renaissance, pas de vengeance. Pas le goût pour ça. Mais à nous le monde !

Il n’en est rien, il le comprend vite. Pas seulement le caillou dans la chaussure et les portes suspicieuses. Être délivré d’une détention dont on ignorait la durée c’est d’abord retrouver le libre usage de son temps mais lequel ? Le temps soustrait n’est pas demeuré inactif, il s’est employé à faire advenir une société bien différente de la société d’avant 1777. Les desseins particuliers y sont assourdis par la clameur d’une triple utopie collective : la liberté, l’égalité, la fraternité. Ses rêveries tombent une à une, à plat, à l’eau. La précipitation de l’Histoire l’en dessaisit.

Retourner dans le Vaucluse et au petit jour, de la terrasse de La Coste, perdre son regard dans les lointains bleus, au moins ça qui ne passerait pas à la trappe. En juin 1792 le projet prend sa forme idéale et il écrit à son ami Gaufridy :

« On voudrait trouver dans Avignon, n’importe le quartier, une pension pour les six mois, d’avril à octobre 1793. On désirerait que ce fût dans un ménage bourgeois au-dessus de quarante ans, n’importe l’état ; ou, par préférence, chez une dame veuve également de cet âge, dont on puisse faire sa société. On désire pour logement deux chambres à coucher avec garde-robe, des lits propres et bons, un grand cabinet ou salon attenant ces deux chambres et une chambre de domestique. Quant à la nourriture, on désire également la trouver dans la même maison. On veut à dîner la soupe, le bouilli, une entrée, un entremets, du dessert, du bon vin d’ordinaire, une misère à déjeuner et un plat de légumes à souper. Un homme d’environ cinquante ans, une femme d’à peu près trente, uniquement liés par l’amitié, sont les trois personnes dont il est question [1]. L’homme a de fréquents voyages à faire dans les environs, moyennant quoi il sera moins à charge pour la pension. Quant à la dame, elle sera plus sédentaire ; sa société est douce ; elle est pieuse, extrêmement honnête, fort réservée, et désire trouver les mêmes vertus dans les personnes qui prendront en pension et en société, elle et son ami.
Il est inutile d’observer qu’on ne veut absolument pas d’auberge. C’est une maison bourgeoise et honnête que l’on veut. »

Mais à chaque jour son événement dont il faut se hâter d’interpréter le sens et la portée.

« Ayez le plus grand soin de mes livres terriers [2] et de mes titres [écrit Sade le même mois, à Mazan, à son fermier Ripert] ; on vient de brûler hier ici sur la place Vendôme tous ceux de la noblesse [3] ; cette fantaisie-là pourrait prendre dans vos cantons, préservez-en mes papiers je vous conjure en les mettant dans un endroit sec et où âme qui vive ne puisse les trouver ; où a-t-on mis le grand chartrier de Saumane en 20 ou 22 volumes recueilli avec tant de soin par monsieur l’abbé ? »

La révolution politique enclenchée en juillet 1789 a accéléré son mouvement au point de devenir incontrôlable. Injuste ou justifié, fol ou avisé, un discours, un acte entraîne vers le suivant sans que quiconque puisse s’y opposer. En septembre 1792 le château de La Coste est envahi par les villageois. Un jour entier, le lendemain. On emporte les meubles, les portes, la vaisselle, les dessus de cheminée, les armoires et le linge, les rideaux, les fenêtres, les miroirs, on pille les réserves, on boit le vin dans les caves. Une rage héritée de siècles de servitudes est à l’œuvre. Ce qu’on ne peut emporter on le détruit. Un nommé Paulet, « bourgeois » de La Coste, se charge d’entreposer à l’abri médailles antiques, livres, tapisseries. Dans un courrier, Sade lui demande de faire remettre en place portes et fenêtres afin que les pluies n’endommagent pas les planchers du château. Il se plaint du saccage auprès de deux ministres de l’Intérieur successifs, auprès du comité général des Bouches-du-Rhône. En vain. Craignant pour sa sécurité, il renonce à se rendre à La Coste.

Il a recouvré l’administration de ses biens depuis 1790. Ses revenus proviennent essentiellement du Vaucluse mais qui se sent encore tenu de payer les fermages à terme sans contester les anciens contrats, certains datant de son père ? Et en quelle monnaie ? Les assignats, billets assignés sur les biens du clergé, remplacent la monnaie métallique. Pour apurer les comptes de la Nation, on a fait imprimer plus d’assignats que la valeur réelle des biens mis en vente. Plus les mois passent, plus l’argent perd de sa valeur. Le peu qui est envoyé du Vaucluse en livres vaut moitié moins en arrivant à Paris en assignats. En mars 1795 un assignat de 1000 livres s’échange contre 80 livres en monnaie métallique. Qu’à cela ne tienne ! On brûle la planche à imprimer les assignats et on les remplace par les mandats territoriaux. La dépréciation est aussi rapide : en février 1797 le mandat territorial ne vaut plus que 1% de sa valeur initiale.

Arrestation sous la Terreur ; emprisonnement ; libération.
Et après cette libération-là, quoi encore ?

[…] « Ma détention, mon cher citoyen [4], m’a coûté dix mil francs tout juste, sans compter ma maison qui allait toujours son train ; pour deux raisons : 1. parce que je ne voulais pas montrer la corde et me faire croire coupable en la dissolvant ; 2. parce que je voulais et devais toujours la conserver à mon amie, à qui j’avais laissé le soin de tout, ma procuration, et la charge terrible de me sortir de là à quelque prix que ce fût. […] ne recevant presque rien et dépensant beaucoup, il a fallu manger ma pauvre argenterie, elle est f… mon cher avocat, elle est évanouie, il n’y faut plus penser ; il est vrai qu’aussi j’ai eu du plaisir pour mon argent, et certes j’ai passé six mois bien agréables – quoi qu’il en soit, il me faut mes 4575 [livres] avant la fin de décembre dont un fier acompte positivement et courrier par courrier en réponse à celle-ci, et ce qui va vous effrayer, et ce qui pourtant est impossible autrement, il me faudra non pas 12, comme je vous l’avais marqué dans ma dernière, mais 14000 livres dans le cours de 95 où nous allons entrer. Et cela, mon cher citoyen, parce que les vivres et toutes les marchandises sont maintenant à un prix qui n’a jamais eu d’exemples ; ne frémit-on pas quand on songe qu’une paire de souliers coûte 25 livres, la viande 30 sols, le sucre 12 livres, la bougie 15 livres, la chandelle 8 livres, une voye [5] de bois 70 livres ? Oui, on frémit, et cependant il faut ou mourir de faim ou en passer par là ; convenons d’un fait, mon cher avocat, c’est qu’aucune de mes terres n’est affermée à sa juste valeur […] [6]. »

Ses terres et ses biens sont mis sous séquestre pour raison d’émigration, comprendre : avoir fui dans un pays étranger en vue de comploter contre la Nation. J’ai travaillé pour le bien de la République, se défend-il, j’ai rédigé des discours, des pétitions à la section des Piques, ensuite j’ai été emprisonné ! Il envoie des documents certifiés, paraphés par les autorités, des attestations qui confirment qu’il résidait à Paris. Rien n’y fait. De vieilles inimitiés, des jalousies provinciales ont resurgi, remis en circulation les épisodes tumultueux de sa jeunesse, les ont enrichis de faits divers criminels, ont rappelé les procès d’Aix, de Marseille. La légende d’un marquis tueur d’enfants et dépeceur de femmes se met en place, pour appuyer ces dires on créera le mot « sadisme ». Et sa situation s’est compliquée avec le redécoupage des provinces en départements. Certaines des propriétés familiales sont maintenant dans le Vaucluse, d’autres dans les Bouches-du-Rhône, il faut éclaircir, rédiger, expliquer, suivre et faire suivre en double chaque litige. À force de courriers aux nouvelles administrations départementales, il est rayé de la liste des émigrés du Vaucluse, il ne le sera jamais de la liste des Bouches-du-Rhône.

En 1797 il descend dans le Vaucluse avec Marie-Constance Quesnet pour vendre ce qui reste avant que tout ne soit en ruines : La Coste, Mazan, la bastide de Saumane… Avec le premier versement des transactions, il achète deux domaines, à Granvilliers dans l’Eure et à Malmaison en Seine-et-Oise [7], qui, espère-t-il, lui procureront les revenus dont il a besoin. Au moins, ils sont à portée de voiture, de poste, de jambes presque. Il pourra aisément se rendre sur place et houspiller les fermiers de vive voix. Mais le fils Gaufridy, qui a pris la succession du cabinet de notaire, n’a pas pour lui les mêmes égards ni l’amitié que lui portait son père. Il tarde à transférer la totalité de sommes qui se dévaluent de jour en jour et dont Madame de Sade et ses enfants perçoivent un tiers. Les nouveaux fermiers s’impatientent. Désormais c’est de citoyen à citoyen, et non plus de seigneur à subordonné, qu’on discute, d’ailleurs ici, dans le nord de la France, le nom de Sade n’évoque rien. On n’accorde plus crédit aux particules de la noblesse. L’ordre d’un monde disparaît à jamais, Sade n’a plus de prise sur sa propre situation. La spirale de la pauvreté l’effraie, lui donne des vertiges. Il adresse lettre sur lettre à Gaufridy, se plaignant de l’inertie de son fils, réclamant de l’argent, dressant la liste de ce qu’on lui doit, menaçant de se brûler la cervelle, « oh mon ami ! exactitude, célérité, ou désespoir ».

Et pourtant, comment condamner une révolution qu’on appelait avec tant d’espoir ! La révolution sans les changements, est-ce possible ?
Non.
La révolution à Paris (où il n’a rien) mais pas dans les départements (où il est en train de tout perdre), est-ce possible ?
Non et non.
Oui à la révolution qui veut redistribuer à ceux qui n’ont rien autant qu’on possédait soi-même, oui à l’égalité entre tous. Mais si la redistribution doit vous priver de ce que vous possédez, non. La Constitution n’a-t-elle pas maintenu le droit de propriété ! Tout cela : un dilemme ordinaire, le double écart entre l’idée et son application, entre le commun et l’individuel.

Les déménagements se sont succédé :
le propriétaire a mis en vente la maison de la rue Neuve-des-Mathurins, Sade et Marie-Constance Quesnet, dans l’impossibilité de l’acheter, ont dû partir
14 mars 1796 : ils louent pour un an une maison de campagne à Clichy-la-Garenne, rue de la Réunion, en face des écuries du pavillon Vendôme
20 avril 1797 : Sade s’installe dans la maison que Marie-Constance Quesnet loue 3 place de la Liberté à Saint-Ouen
septembre 1798 : n’arrivant plus à payer le loyer, Marie-Constance Quesnet quitte Saint-Ouen et se fait héberger chez des amis tandis que Sade part dans son domaine de Malmaison mais là : finissez de payer si vous voulez être servi ! menace le fermier. Ou partez. Il n’a nulle part où aller, il ne part pas, on le chasse. Nouvelle saisie.

En janvier 1799 Sade s’établit à Versailles, « celle des villes environnant Paris où l’on peut vivre à meilleur marché », écrit-il. Le fils de Marie-Constance Quesnet - Sensible, Sade appelle ainsi sa compagne - est à sa charge. L’hiver est froid. Il peine à se procurer le bois pour chauffer le grenier où ils vivent, elle leur apporte de quoi se nourrir. Il se fait embaucher, pour 40 sols par jour, par une Société dramatique, née de la Révolution, qui occupe l’ancienne « salle des Comédies » du château, entre la cour des Princes et le parterre du Midi. Il est employé au spectacle.
C’est-à-dire ?
[Un temps.]
Je l’ai imaginé accessoiriste en pensant à son goût pour les objets, à la minutie des descriptions qu’on lit dans sa correspondance, il saurait, me disais-je, deviner quel joli vase, quel ruban d’une certaine couleur, quelle ottomane ou quel sofa, quelle étoffe, quel guéridon, le metteur en scène avait en tête pour décorer le boudoir, il saurait les choisir… Je l’ai imaginé souffleur en train de suivre ligne à ligne et de tourner les feuillets de pièces patriotiques comme il s’en écrivait tant à cette époque, attentif à la voix des comédiens, anticipant leurs hésitations, percevant le très court silence de leurs trous de mémoire, leur façon de répéter une réplique afin de récupérer la suite du texte, et lui, à voix basse articulant… Je l’ai imaginé veilleur de nuit, déambulant seul dans le théâtre désert, s’asseyant dans une loge et regardant la scène vide, puis montant sur les planches et se rappelant comment, autrefois, il avait été appelé à se joindre aux comédiens pour saluer le public… J’ai approché de lui la servante [8], la ghost lamp comme on dit en Angleterre, et il l’a longuement fixée comme si elle constituait l’ultime lumière de ces sombres années… Mais sa silhouette ne cesse de trembler, se fondre dans les cintres, s’effacer de ces lieux.
[Un temps.]
Un soir que je déambulais dans les coulisses je l’ai vu poser une cage sur une table. La représentation finie, il a ôté la couverture qui recouvrait la cage et s’est assis dans le fauteuil en vis-à-vis.
Que fait-il ?
Il écoute l’étrange oiseau aux plumes multicolores réciter encore et encore les comédies légères qui plaisaient au roi, à la reine, à la cour, il pense à la princesse Olympe Borghèse, sourit, somnole…
Êtes-vous certaine qu’il ne s’agit pas d’un automate ?
Lui ?
Mais non, pas Sade. Le perroquet.
Ah, peut-être après tout.

Sade a beaucoup lu le théâtre du répertoire classique et de son époque durant son incarcération à Vincennes, il a écrit ses premières œuvres à la Bastille. Madame de Sade lisait ses pièces et les commentait, son valet du moment les recopiait au propre. Sa correspondance abonde en courriers adressés à des comédiens, des comités de lecture, des directeurs de théâtre. L’obstination à faire jouer ses pièces vient sans doute en partie de son désir d’être reconnu comme « homme de lettres » et d’en obtenir quelques revenus. C’aurait été une façon de se constituer de facto, présent dans la salle en chair et en os, un public fidèle, le lectorat d’un roman restant diffus, insaisissable.

En décembre 1799, la Société dramatique de Versailles programme une représentation d’Oxtiern ou les Malheurs du libertinage, « drame en trois actes et en prose de D.-A.-F. S. ». Sous le titre Le comte Oxtiern ou les Effets du libertinage, la pièce avait déjà été jouée deux fois, en octobre et novembre 1791, avec succès, sur la scène du théâtre Molière [9] qui venait d’ouvrir rue Saint-Martin, c’était donc une reprise. L’argument, tiré d’« Ernestine, nouvelle suédoise », au sommaire du recueil Les Crimes de l’amour, raconte l’histoire des amoureux Ernestine et Herman séparés par le libertin Oxtiern qui fait injustement accuser et emprisonner Herman avant d’enlever Ernestine.

Écrite à la première personne, la nouvelle commence par un aperçu historique sur l’Europe et la Suède en 1774, nous transporte jusqu’à Falhum « ancien berceau des Scythes » et nous fait descendre dans les mines de Taperg en compagnie du narrateur et de son guide Falkeneim.

À l’aide d’un panier et d’une corde, machine disposée de façon à ce que le trajet se fasse sans aucun danger, nous arrivâmes au fond de cette mine, et nous nous trouvâmes en un instant à cent vingt toises de la surface du sol. Ce ne fut pas sans étonnement que je vis, là, des rues, des maisons, des temples, des auberges, du mouvement, des travaux, de la police, des juges, tout ce que peut offrir enfin le bourg le plus civilisé de l’Europe.
Après avoir parcouru ces habitations singulières [10], nous entrâmes dans une taverne, où Falkeneim obtint de l’hôte tout ce qu’il fallait pour se rafraîchir, d’assez bonne bière, du poisson sec, et une sorte de pain suédois, fort en usage à la campagne, fait avec les écorces du sapin et du bouleau, mêlées à de la paille, à quelques racines sauvages, et pétries avec de la farine d’avoine ; en faut-il plus pour satisfaire au véritable besoin ? Le philosophe qui court le monde pour s’instruire, doit s’accommoder de toutes les mœurs, de toutes les religions, de tous les temps, de tous les climats, de tous les lits, de toutes les nourritures, et laisser au voluptueux indolent de la capitale ses préjugés… son luxe… ce luxe indécent qui, ne contentant jamais les besoins réels, en crée chaque jour de factices aux dépens de la fortune et de la santé.
Nous étions sur la fin de notre repas frugal, lorsqu’un des ouvriers de la mine, en veste et culotte bleues, le chef couvert d’une mauvaise petite perruque blonde, vint saluer Falkeneim en suédois […].

L’ouvrier en veste et culotte bleues, c’est le comte Oxtiern. Falkeneim va raconter au narrateur comment Oxtiern a été banni à perpétuité dans les mines par le roi de Suède pour le double homicide d’Ernestine et Herman. Dans la pièce, au contraire, les amoureux réussissent à échapper aux machinations d’Oxtiern qui meurt finalement sous les coups de Herman. L’odieux libertin étant un aristocrate, la morale révolutionnaire était sauve. Mais l’écriture théâtrale de Sade est maladroite. Pour reprendre les termes d’Alfred Döblin, la version théâtrale est une œuvre « dramatique » dont les lignes principales sont réduites à des échanges utiles entre figures esquissées à grands traits, sans la maîtrise narrative de la vision d’ensemble et des arrière-plans, sans les enjeux moraux et psychologiques des personnages que le lecteur partage dans la nouvelle grâce au même déploiement de l’imagination dont Sade fait preuve dans ses romans.

22 frimaire an VIII (13 décembre 1799), salle des Comédies. Le public s’installe dans le brouhaha de l’attente. Une main écarte le rideau de scène, un œil anxieux parcourt la salle à la recherche, dirait-on, d’un spectateur en particulier. Non pas un spectateur, une spectatrice. Est-elle arrivée ?

Trois coups.
Silence.
Le rideau s’ouvre.

La pièce se déroule dans un lieu unique : une maison garnie [11], à très peu de distance de Stokolm [sic], sur la route de Norkoping [12]. La scène 1 de l’acte I met en présence Fabrice, le propriétaire de la maison garnie, et Casimir, le valet de chambre du comte Oxtiern.

Fabrice. – Croyez-vous, Monsieur Casimir, que cet appartement convienne à la jeune personne que votre maître amène aujourd’hui chez moi ?

C’est Sade qui tient le rôle de Fabrice, Sensible est assise au parterre.

Dominique Dussidour - 16 décembre 2013

[1La troisième personne est sans doute le domestique pour qui une chambre est demandée.

[2Livre terrier ou terrier : Registre contenant la description des terres et censives dépendant d’un seigneur, supprimé en mars 1790.

[3Le 20 juin 1792.

[4Lettre à Gaufridy du 19 novembre 1794, un mois après sa libération.

[5Voye : ce qui peut se transporter en un seul voyage et sur une même charrette, d’après le Dictionnaire universel de commerce, d’histoire naturelle et des arts et métiers de Jacques Savary des Brûlons, Genève, 1750.

[6D.A.F. de Sade, Lettres inédites et documents retrouvés par Jean-Louis Debauve (Ramsay-Pauvert, 1990). Passionnant recueil, en particulier la correspondance adressée par Sade à ses notaires, fermiers et mandataires.

[7Dans Le Marquis de Sade de Maurice Heine, lire « Visite à la Malmaison, commune d’Émancé, près Rambouillet, le 11 août 1932 (refaite le 5 décembre 1937 par temps de neige et de grêle) » (Gallimard, 1950).

[8« La servante est une ampoule nue sur un long pied. Pendant le spectacle, elle est remisée dans les coulisses. Après le spectacle, elle est prise par son col et portée au centre du plateau pour éclairer uniformément le lieu noir comme une fleur sur sa tige. […] Contrairement aux autres lampes de théâtre, elle ne joue pas, elle n’a pas de gloire mais plutôt une tâche, et, bien que souvent elle semble posée là de façon plus symbolique que pratique (grâce à la fidélité des régisseurs pour les vieilles choses du théâtre), sa tâche, à n’en pas douter, est une tâche protectrice » (Olivier Py, La Servante, « Ouverture : Incitation suprême », acte I).

[9Aujourd’hui Maison de la poésie.

[10Sade a mis en scène, dans Justine, une telle société souterraine, celle des mendiants dirigée par Cœur-de-fer.

[11Maison où on loue des chambres, des appartements meublés.

[12La ville de Norrköping est située sur une baie de la mer Baltique, à l’embouchure du fleuve Motala Ström.