Cathie Barreau | Comment fait-on l’amour pendant la guerre ?

Comment fait-on l’amour pendant la guerre ?, roman de Cathie Barreau, est à paraître le 2 janvier 2014 dans la collection Qui vive ? des éditions Buchet Chastel..

Elle nous en a confié des "bonnes feuilles", que nous publions avec joie ─ Cathie Barreau a été plusieurs années membre du comité de rédaction de remue.net, et dirige actuellement la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil en Pays de Loire. La lire sur remue.net.



Extrait de la première partie - « Nantes »

Kamila lissait ses cheveux avec lenteur, prenant le temps de se regarder dans le miroir comme si la peur pouvait s’éteindre seulement parce qu’elle était belle. Mais la guerre n’a rien à faire de la beauté d’une femme. Charbel voulait tout, ne renoncer à rien, ni à la grâce de Kamila, ni à la nécessité de son combat. Il faudrait choisir pensait Kamila. Mais elle ne le lui disait jamais et laissait son corps d’homme s’éveiller en elle avec maladresse et fureur tant il avait été sevré de tendresse et de jouissance. Elle tressait ses cheveux en une longue natte qui lui semblait être son dernier trésor. Pourrait-on la lui enlever aussi, osait-elle à peine songer, tant l’image de la natte coupée méchamment, l’image violente d’une castration au-delà des rues infranchissables lui vrillait le ventre de douleur et d’humiliation. Mais on l’appelait d’une cuisine au rez-de-chaussée de l’immeuble, Charbel serait de retour et le jour serait au zénith encore une fois. Elle rêvait de marcher dans les rues sans souci. Elle aurait aimé jouir de la chaleur comme un lézard tranquille, une jeune fille joyeuse. Cette joie pourtant la tenait là debout souvent, cette joie fébrile, impossible, inadéquate. Il lui était arrivé de courir dans les rues derrière Charbel parce qu’il avait oublié son foulard et on la regardait aller comme une étrangère, ses yeux emplis d’amour et de peur. Elle s’était vite engouffrée dans l’immeuble près des femmes, recroquevillée dans sa chambre. Charbel luttait entre l’amour et la guerre. Il oubliait parfois d’être prudent et s’exposait au milieu des avenues dans son délire de puissance.

L’automne glisse vers l’hiver. Les jours s’amenuisent. Jad et Donatienne vont boire du vin chaud dans les rues. La température est de -10 degrés Celsius à Montréal, onze degrés à Beyrouth. Il neige sur Nantes. En traversant le Jardin des Plantes où les ruisseaux et les étangs brillent et se cristallisent sous le froid, Jad et Donatienne se regardent flâner dans les allées blanches ; ils ne parviennent pas à cette joie enfantine qui pourrait émerger dans les flocons et les pas mal assurés.

Jad se sent loin de chez lui. Il s’étonne de cette sensation simple de l’exil et de la légère tristesse qui affleure. Donatienne voit d’autres paysages de neige qui subsiste dans les plaines de la Saskatchewan ou dans les camps nazis. Elle réussit pourtant à chasser de mieux en mieux les images qui s’imposent à elle comme des fantômes qui ne lui appartiennent pas. Elle dégage sa pensée des histoires qui ne sont pas les siennes. Il s’agit de sourire à Jad qui bientôt court plus vite qu’elle dans la rue d’Orléans sous l’averse blanche et qui l’attend, essoufflé, sur la place Royale. C’est si difficile d’être dans la liberté du présent, sentir exactement chaque seconde sans percevoir la disparition instantanée du moment. Tous deux sentent les jours s’échapper ; on ne peut plus envisager cette vie ensemble comme une longue plage sans fin mais plutôt dans un calendrier qui s’amoindrit.

Plus tard, à la maison, elle rajoute une bûche dans le feu, et le silence les réchauffe. Une amie téléphone de sa pointe en Gaspésie sous les cormorans. Là-bas c’est le soir. Il neige sur Saint-George-de-Malbaie, dit-elle. Il neige sur le monde entier, croirait-on. Donatienne voit le blanc envahir petit à petit le mur du jardin, l’allée, le toit du tram au loin et le gris lumineux qui enveloppe la ville. Nous sommes décembre, pense Donatienne, nous sommes hiver, nos corps sont immobiles, bougeant à petits gestes devant la cheminée, dans les lueurs de l’ordinateur et des flammes. Nous attendons le temps des après-guerres.

Elle vole de Gaspésie l’hiver jusqu’à Duke Lake en été où elle a laissé son cœur alors qu’elle n’était pas née. Dans la grande plaine, elle croise trois coyotes sur le chemin. Duke Lake, c’était chez elle, dans une nuée de moustiques quand les marais grouillent de vie sous l’obscurité canadienne ; Duke Lake, c’est son visage Métis, les Indiens de toutes les terres dans les yeux des fils et filles et la langue qu’elle entendait jusqu’en l’an 2000, la voix de sa grand-mère. Duke Lake, ce fut chez elle il y a très longtemps.

Jad regarde Donatienne écrire. Quand elle se tient en silence et pourtant bourdonnante devant l’ordinateur et les carnets ici et là, il part dans la ville pour découvrir encore, éprouver la terre étrangère, se repaître de joie et de l’alignement parfait des arbres et des voitures dans les rues. Donatienne écoute Nantes qui bruisse émerveillée de plaisir enfantin sous la neige. Elle cherche une musique qui donnerait la couleur de la poussière à Beyrouth ou celle de la route 11 au sud de Duke Lake en Saskatchewan, mais aussi la texture de la neige autour des baraques derrière les bouleaux. Elle rappelle à elle des bribes de sensations dans son corps qui a souvenir, mais qui regimbe d’abord à faire émerger la chaleur des rues orientales quand il fait froid à Nantes. Peu à peu cependant, remontent des odeurs, les dessins d’un immeuble, les couleurs ocre, mêlées aux rappels d’enfance retrouvée là-bas. Et c’est ainsi que les phrases emportent Charbel et Kamila.

C’est moins douloureux d’écrire quand on sait que, au bout des heures penchées, un visage ami s’approchera, racontera ses balades, ses interrogations, ses peurs même. Quand Jad est de retour, il sert des bols de café et tisonne le foyer. Il a des gestes élégants et précis ; il s’agenouille devant la cheminée, son visage dans la lumière du feu, le dessin de son profil que Donatienne reconnaît et qu’elle s’étonne de sentir familier en elle s’imprime sur les murs. Jad se sent muter en homme occidental, juste un peu parce que la fureur ne bondit plus devant chacun de ses pas dans les rues. Parfois, Donatienne se lève, abandonne ses personnages loin, met son bonnet et s’emmitoufle en riant, allons marcher dans les rues et les parcs, il neige.

Charbel restait toute une matinée à dormir sur le lit de Kamila. Ils étaient heureux comme dans une éternité. Mais une fin insupportable advenait immanquablement à chacune de ses visites, une trahison. Pourtant, c’était l’instant où ils regardaient l’heure de la séparation, c’était ce moment où une espèce de tristesse les prenait qu’ils cachaient par maintes caresses, phrases définitives, allégresse devant cet amour immense ou bien tristesse qu’ils disaient, les corps recroquevillés, incapables soudain d’affronter le reste de la vie et la guerre, tournant dans la chambre à la recherche de ce qu’ils y oubliaient qui n’était que l’amour insaisissable, ce Nous hors du lieu et du temps parce qu’il était libre, c’était l’instant du déprendre douloureux que Charbel transfigurait parfois dans son retour surprise, une visite enfantine au bord de la chambre de Kamila pour un baiser qu’elle savait à peine recevoir. Et qu’il soit revenu quelques minutes changeait tout dans le cœur de la jeune fille, elle ne quitterait pas la ville aujourd’hui, se disait-elle.

Charbel faisait semblant d’avoir choisi sa guerre et son devoir. C’est pour nos enfants, disait-il. Kamila n’en croyait pas un mot et elle ne savait plus si elle tremblait de peur des avions ou de peur de savoir que rien de bon n’adviendrait dans cet amour. La guerre ne serait jamais finie. Attendrait-elle son homme ainsi toute la vie ? se disait-elle. Comment attend-on un homme aimé en temps de paix ? Dans un café, tranquillement, en rêvant avec confiance parce qu’elle sait qu’il arrivera, que sa silhouette se présentera dans la lumière, qu’il sourira émerveillé d’être enfin si proche, les mains déjà sur sa taille et les cheveux ensemble, étonnés, heureux. Kamila ne pouvait pas se garder de croire de temps à autre qu’ils seraient ensemble toujours. Ils souffraient tous deux d’une capacité à l’irréalisme. C’est ce qu’elle avait lu dans les livres d’Histoire, au milieu des guerres, on court, aveuglés, vers le plus urgent, se sauver des bruits et des ruines, on rêve.


Extraits de la troisième partie - « Retours »

« Pieds nus dans la maison silencieuse si ce n’est le crépitement du feu qu’elle entend au fur et à mesure qu’elle franchit les couloirs, elle tente de se réveiller tout à fait et de reprendre vie dans la maison des collines. Dehors, il fait nuit noire, de celles qui n’existent plus dans les villes. L’homme d’Occitanie tisonne, arrange les bûchettes puis pose une souche sur le feu qui désormais éclaire toute la pièce.

─ C’est toi Dona, tu ne dors pas ?

─ J’ai trop rêvé.

─ Assieds-toi, il fait bon ici.

Les flammes ouvrent soudain une lumière nouvelle, Donatienne a l’impression qu’il y a des mois qu’elle n’a parlé à personne, que personne ne lui a parlé, qu’elle n’a pas laissé le temps couler. Quand Jad reviendra, tout sera prêt, j’aurai le cœur serein, pense Donatienne, il est possible que Jad ne revienne pas, c’est aussi ce que disent les flammes, et puisqu’un homme qui écrit descend la rue Syria vers la mer pour l’éternité, il faudra continuer à écrire et à parcourir les rues de Beyrouth et d’ailleurs.

─ Tu penses trop Dona.

─ Oui tu as raison.

─ Raconte-moi.

─ Quoi ?

─ Tout.

─ Mais par où commencer ?

Une torpeur prend Donatienne dans la chaleur et le silence de la maison, elle a envie de dormir maintenant, d’entrer dans le sommeil profondément. Elle s’enfonce dans le fauteuil. L’homme d’Occitanie se penche sur elle, la soulève et l’emporte dans la chambre. Quand il la dépose sur le lit, elle sent ses bras et son souffle puis il s’éloigne et cela fait soudain un chagrin inopportun dans le début du sommeil de Donatienne. Elle entend sa voix lui dire « comme j’aimerais rester près de toi ». Mais elle est déjà dans ses rêves, dans le souvenir d’une des premières phrases de Jad quand une nuit il a dû quitter la chambre pour rejoindre sa vie, comme j’aimerais rester près de toi. Alors c’est la guerre, les hommes marchent.

Le sommeil l’emporte dans les ruines des villes, un toucher gluant, autant que poussière grondement silence, ventre tremblement incessant, elle marche plus vite dans le vert glaçant des yeux de son père, ils marchent, croisent des soldats dans quelle langue quel uniforme, ils fuient vers l’ouest dans la nuit, allons dit son père dans sa veste déchirée, haillons, bientôt un incendie brûlant, des hommes et des femmes courent, immobiles pourtant, et le père s’évade de la fournaise, marche, bruits, il n’y a plus de musique depuis longtemps, se dit Donatienne dans son rêve, les rues et des chemins qu’ils franchissent dans leurs godillots sans lacet, ne parlons pas dit le père, mais si parlons dit Donatienne dans la nuit et les combats, une maison écroulée. Les souvenirs ne sont pas tous mauvais quand ils reviennent de la guerre, fugitifs, seuls, visages détournés, militaires de toutes langues s’agitant, la peur et le froid, des femmes lassées, des enfants aux yeux fixes. Ils s’échappent dans l’arrière-pays et les chemins aux arbres rabougris, les prairies aux survivants, les cauchemars, tant de verdure, derrière eux la guerre devant eux la guerre, des morts dans les camps, des cheminées et des injures, des prisons infâmes et des corps craquelés et sensibles. Les frontières invisibles se dessinent constamment sous leurs pas, il faut avancer dit une voix à Donatienne, notre sens de la géographie est encore vivace. Les yeux verts du père comme ceux de Jad, ne pas se perdre, rues routes, détour décombres hameaux, aller vers le village au bout de la France, la guerre est finie, « oh ! ma petite fille », phrase inachevée du père, tout dire en quatre mots, les longues foulées, les drapeaux flottants aux fronts tremblants des édifices debout. Ils ne reconnaissent rien, ils ont perdu le sens des égards, ils cherchent quelque abri, quelque pitance, dans la peur et les sentiers pendant des heures. On les chasse à cause du typhus. Dans une masure, ils font du feu et jettent dans la braise deux patates volées. Les étoiles les guident la nuit dans des espaces hostiles sous la grêle. Au matin il leur reste leurs peaux et leurs os blancs. Les souvenirs ne sont pas tous mauvais rêve Donatienne, nous sommes vivants

Donatienne se réveille. Tout le soleil jusque sur son lit ne suffit pas à la réjouir. Une tristesse s’accroche à l’intérieur de son visage, elle n’a pas envie de vivre.

Tu n’es pas une enfant de la guerre, écrit sa mère. »



Comment fait-on l’amour pendant la guerre ?, par
Cathie Barreau
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Qui Vive, Buchet Chastel /

Date de parution : 02/01/2014 /

Format : 14 x 18 cm, 160 p., 15.00 € /

ISBN 978-2-283-02730-1

17 décembre 2013