[35] « Je veux, en un mot, être libre ou jugé »




BIBLIOGRAPHIE :
Le tome 11 des Œuvres complètes (édition Jean-Jacques Pauvert, 1991) rassemble les textes écrits pendant les onze années (1803-1814) durant lesquelles le Consulat puis l’Empire ont maintenu Sade enfermé dans l’hospice de Charenton-Saint-Maurice (aujourd’hui hôpital Esquirol, Saint-Maurice). Ces textes sont incomplets, fragmentaires, la police saisissant régulièrement ses cahiers de travail, manuscrits, correspondance et papiers personnels. En 1810, Montalivet, ministre de l’Intérieur – sur la foi du rapport d’on ne sait quel fonctionnaire -, demande qu’on veille à « lui interdire tout usage de crayon, d’encre, de plumes et de papier ».

Journal inédit des années 1807, 1808 et 1814, édité et préfacé par Georges Daumas, suivi d’une « Notice sur l’hospice de Charenton » (1812) par Hippolyte de Colins, ancien officier de cavalerie, avec des notes tirées du Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale (1809) de Philippe Pinel (Gallimard, collection Idées n° 221, 1970). « Ce Journal fait suite à ceux qui m’ont été pris », a indiqué Sade en tête du cahier de 1807.

Le Marquis de Sade de Maurice Heine (Gallimard, 1950). Le chapitre « Sur le séjour de Sade à Charenton » présente des documents archivés au ministère de l’Intérieur : les échanges de l’administration avec M. de Coulmier, directeur de Charenton. Les ministres qui se succèdent ne savent pas trop quoi faire de la personne de Sade, aucun ne veut prendre la responsabilité ni de son internement ni de sa remise en liberté. M. de Coulmier a de l’amitié pour Sade : il encourage les représentations théâtrales qu’il organise (elles seront supprimées en 1813 sur proposition de Royer-Collard médecin en chef), il intercède auprès de ses supérieurs pour améliorer sa vie quotidienne, visites, promenades dans le jardin, fournitures pour écrire, il autorise Marie-Constance Quesnet à s’installer dans un logement de l’hospice afin que sa proximité aide M. de Sade à supporter sa situation.

Ceci est mon testament de D.A.F. de Sade, préface de Jean-Pierre Guillon (Calligrammes, 1987).

La Persécution et l’Assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur Sade, « drame en deux actes » plus connu sous le titre Marat-Sade, a été écrit par Peter Weiss en 1964, traduit en français par Jean Baudrillard (L’Arche, 2000). Dans une « Note sur l’arrière-plan historique de la pièce », Peter Weiss explique : « Ce qui nous intéresse dans la confrontation de Sade et de Marat, c’est le conflit entre l’individualisme poussé jusqu’à l’extrême et l’idée de bouleversement politique et social [1]. » Sous le titre Marat-Sade Peter Brook en a donné une version cinématographique en 1967.
Dans Peter Weiss à Paris, ouvrage collectif sous la direction de Günter Schütz (Kimé, 1998), lire « La réception de Marat-Sade à Paris. L’événement de la saison théâtrale 1966-67. Réflexion sur la réaction de la presse et du public » de Horst Schumacher. Où l’on apprend comment un député gaulliste et un héritier de Sade tentèrent, chacun à sa façon, d’interdire la représentation de la pièce à Paris et comment ils échouèrent.

Sade, Sainte Thérèse de Pierre Bourgeade (Gallimard, 1987). Le roman qui offre à Sade la possibilité de mourir dans son château du Vaucluse. Une variation picaresque qui nous emmène en Espagne en compagnie de Sade évadé de Charenton, de son valet Latour et du poète Gongora. On y assiste à la corrida où Manolete trouve la mort sous les yeux de la duchesse d’Albe et de Goya, puis on se rend à Avila où Cagliostro ressuscite sainte Thérèse à la demande de Sade qui la ramène à La Coste.

Dans Brève histoire des prisons de Paris, de la prise de la Bastille à l’ouverture de Fresnes, description de la prison de Pélagie, maison de correction pour hommes et mineurs ouverte par la Convention dans le couvent réquisitionné des religieuses de Sainte-Pélagie. Démolie en 1899.
Histoire de Bicêtre (hospice, prison, asile) par Paul Bru (1890), sur le site de Gallica.





« … personne ne te contraint au métier [de romancier] que tu fais ; mais si tu l’entreprends, fais-le bien. Ne l’adopte pas, surtout, comme un secours à ton existence ; ton travail se ressentirait de tes besoins ; tu lui transmettrais ta faiblesse ; il aurait la pâleur de la faim ; d’autres métiers se présentent à toi ; fais des souliers et n’écris point des livres.
Nous ne t’en estimerons pas moins, et comme tu ne nous ennuieras pas,
nous t’aimerons peut-être davantage. »
Sade, Idée sur les romans [2].




3 janvier 1800 : Sade se fait admettre à l’hôpital pour indigents de Versailles. Il demande à Gaufridy de lui adresser son courrier chez Brunelle, 100 rue Satory à Versailles afin que personne n’apprenne à quel état de misère il est réduit.

6 mars 1801 : perquisition chez l’imprimeur-éditeur Nicolas Massé [3]. La police saisit les volumes imprimés, avec additions et corrections de la main de Sade, de La Nouvelle Justine et du dernier tome de Juliette. L’écrivain et l’éditeur sont arrêtés. Sade a raconté les premiers mois de sa détention [4] :

Je fus arrêté le 15 ventôse [6 mars 1801] chez M. Massé, où je me trouvais pour mes affaires des Crimes de l’amour. Je fus témoin de la saisie faite chez lui. Quand elle fut finie, on me signifia un mandat d’amener. Je fus d’abord rue des Trois-Frères pour y prendre les clefs de Saint-Ouen. Je trouvai Madame [Marie-Constance Quesnet] fort inquiète et très agitée. Elle me promit de ne pas m’abandonner. Je fus conduit à Saint-Ouen où se firent les perquisitions les plus exactes, qui ne produisirent que la saisie de quelques brochures, celle de mes trois tableaux et la tenture de mon boudoir. On me ramena de là à la Préfecture, où je ne pus obtenir d’aller chez moi avec un gardien, ainsi que je le demandais. On me mit deux nuits et deux jours au secret ; d’ailleurs des égards et des honnêtetés. Le 16, je fus interrogé deux fois par Moutard, le matin, de deux à quatre, le soir, de huit à dix. Je m’en rapportai à la feuille que j’avais préparée là le matin. Moutard m’interrogea une troisième fois le 18 ; on me présenta les manuscrits pris chez Massé : j’en avouai deux et dis sur les deux autres ce que j’avais dit relativement à Justine [5]. Le septième jour, Madame n’avait pas encore pu me voir. Le huitième jour, on me laissa prendre dans mon carton des papiers dont j’avais besoin, et on me dit que le préfet, n’ayant pas voulu prononcer sur mon affaire, l’avait renvoyée au ministre de la Police. Madame parut avec B.L. [ ?], mais je ne pus les voir. Le 25, on vint et on m’écrivit que mon affaire serait finie le lendemain. Le 27, Madame m’écrivit qu’elle me conseillait de voir un défenseur. Quelle contrariété ! Peut-on agir ainsi avec un homme qui souffre ? Le 28, je vis M. Jaillot, de Versailles, et, le 30, on me fit sortir de la petite chambre pour être avec les autres. Le 5 germinal, je retournai à l’interrogatoire ; on me présenta une lettre que je désavouai. Au retour, j’embrassai Madame en passant. Ainsi, à mon cent vingtième jour, j’eus mon quatrième interrogatoire. Le 11, un des détenus me prévint que j’allais être transféré à Pélagie. Je le fus effectivement le 12. Le 13, je vis Madame pour la première fois au parloir de Pélagie ; elle avait l’air de craindre des cabales de ma famille. Elle avait obtenu la permission de me voir trois fois par décade. Je remarquai dans ses discours beaucoup de contradictions, et je crus comprendre dès lors que le système chiffral s’employait contre moi comme à la Bastille [6].

Après deux années de détention à Pélagie Sade est transféré à la prison de Bicêtre où il reste un mois et demi avant d’être conduit le 27 avril 1803, à la demande de sa famille, dans l’hospice de Charenton-Saint-Maurice [7]. Il y est pensionnaire payant : s’il ne peut pas quitter librement l’établissement ses conditions de vie en sont améliorées. Il y mourra le 2 décembre 1814 sans qu’aucun acte d’accusation lui ait jamais été signifié. Sa famille, qui avait le soutien du préfet Dubois et du ministre de la Police générale, était en effet peu désireuse que des poursuites judiciaires, quel qu’en soit le motif, fassent resurgir le nom de Sade dans les conversations ou dans la presse, il y allait de son « honneur ». Le faire enfermer dans une maison de santé, c’était donner corps à une nouvelle version de la lettre de cachet qui l’avait emprisonné treize ans sous l’Ancien Régime : dans l’un et l’autre cas, pas de terme à la détention ou à l’enfermement, la remise en liberté dépend du bon vouloir de la coalition famille-pouvoir politique dressée avec acharnement contre lui au nom de la morale. Pas de procès, pas de publicité, c’est le nom des Sade qu’on veut soustraire au jugement de la société, c’est sa voix d’écrivain qu’on veut faire taire sous le diagnostic de « démence libertine ».

L’inventaire et l’estimation de ses biens établis le 2 janvier 1815 [8], un mois après son décès, par un notaire de Charenton-Saint-Maurice nous décrivent l’ordinaire où il vécut ces années-là.

M. de Sade disposait, au second étage de l’aile droite des bâtiments de l’hospice, d’une chambre éclairée par une croisée ouvrant sur le jardin du côté de la Marne et d’un cabinet ayant son entrée dans la chambre et éclairée comme elle par une croisée.

Dans la chambre, de la présence de deux chenets, d’une paire de pelle et pincettes en fer avec un vieux soufflet, le tout prisé [estimé] 2 francs, on déduit qu’il y avait une cheminée. Il y avait également un vieux bureau en bois noirci ; une glace biseautée dans son parquet de bois en gris, avec tableau au-dessus ; une commode en bois de placage à dessus de marbre Saint-Anne ; une bergère en velours d’Utrecht jaune avec son coussin ; un vieux paravent et deux chaises foncées de paille commune ; une couchette à bas piliers au fond sanglé, en mauvais état, avec deux rideaux de mauvaise indienne et deux rideaux de croisée en siamoise flambée blanc et rouge, garnis de leurs tringles et anneaux – le tout prisé 64 francs. Dans un placard d’armoire à gauche de la cheminée : une chemise en vieille toile de ménage, deux paires de souliers, un plat à barbe et de vieux linges, un drap de toile de ménage, deux taies d’oreiller, sept paires de bas tant de fil que de coton, en mauvais état, cinq mouchoirs de toile blanche, deux cravates de grosse mousseline et un bonnet de coton, quatre habits, cinq gilets et cinq culottes de diverses étoffes et différentes couleurs, un gilet de flanelle et un chapeau rond – le tout prisé 84 francs.

Dans le cabinet, il y avait un mauvais bureau, un fauteuil, deux mauvais rideaux en siamoise flambée blanc et rouge prisés 3 francs ; une malle, une petite table à quatre pieds et deux chaises foncées de paille commune prisées 4 francs ; trois matelas de laine couverts en toile à carreaux bleus et blancs, un oreiller de coutil rempli de plumes et sa taie d’oreiller en toile blanche – le tout prisé 45 francs. En linge : deux habits, trois gilets et deux culottes en mauvais état avec une robe de chambre de soie violette, une paire de bas de laine et un bandage [herniaire], prisés 15 francs. À quoi ajouter, revenus de la lessive, deux draps, cinq chemises et un lot de vieux chiffons « ne méritant pas description » prisés 15 francs.

Trois tablettes reposant entre deux montants en bois blanc, sa bibliothèque, n’ont pas été estimées, elles appartenaient à la maison. Les lectures de Sade ont peu changé depuis l’époque de Vincennes. Ce sont des ouvrages d’histoire ancienne et moderne (récits, recueils d’anecdotes, journaux, correspondances), de philosophie antique et moderne, de droit (y compris des bulletins des lois et un manuel des agents municipaux), de sciences (mathématiques, physique, psychologie, médecine), des récits de voyages, des dictionnaires (philosophique, poétique, des rimes, historique). On retrouve les noms de Voltaire, Rousseau, Newton, Tacite, Sénèque, La Fontaine, Suétone, Cicéron, Salluste, Condillac. Des romans qu’à notre tour nous avons lus ou lirons : Don Quichotte, La Princesse de Clèves, Delphine, d’autres oubliés aujourd’hui : La Folie espagnole, Mon oncle Thomas, Monsieur Botte [9], Le Château mystérieux, L’Homme au masque de fer [10], Alphonsine, Le Doyen de Killerine [11]. Pas de poésie, pas de théâtre. Y figurent certaines des œuvres éditées du vivant de Sade : Les Crimes de l’amour, La Marquise de Gange [12], Aline et Valcour. L’ensemble des livres est prisé 158 francs, l’édition de 1785 des œuvres de Voltaire en 89 volumes entrant pour 50 francs dans cette somme.

Louis Marie, son fils aîné, lui empruntait des livres quand il lui rendait visite : Les Crimes de l’amour, un abrégé de l’Histoire de France, Le Siècle de Louis XIV de Voltaire… Des affinités intellectuelles devaient exister entre eux, comme entre Sade et son propre père. Le fils se faisait-il conseiller certains ouvrages par son père ? Quand il les rapportait en discutait-il longuement avec lui ? Où tenaient-ils leurs échanges : dans la chambre ou dans le cabinet ? Aux beaux jours descendaient-ils au jardin ? Apercevaient-ils la Marne à travers les feuillages ? Louis Marie avait écrit une Histoire de la Nation française dont le premier tome avait paru, sans nom d’auteur, en 1805. À la mort de ce fils tué dans une embuscade militaire sur la route d’Otrante, dans le sud de l’Italie, en 1809, Sade a dû se sentir très seul.

Dans la malle dont nous faisons sauter les scellés posés par un juge de paix : les manuscrits. De la prose romanesque : l’Histoire secrète d’Isabelle de Bavière, reine de France et Adélaïde de Brunswick, princesse de Saxe. Du théâtre : les cahiers des 18 drames et comédies, en vers ou en prose, jamais représentés à l’exception de Le comte Oxtiern ou les Malheurs du libertinage – le tout prisé 24 francs.

Sur le « mauvais » bureau du cabinet qu’a-t-il écrit encore dont nous ne pouvons lire que des bribes ?

Son Journal, dont il reste le cahier de 1807-1808 et le cahier de 1814, est une sorte de registre quasi quotidien aux énoncés courts, elliptiques, rempli d’abréviations. Il n’y dit rien de la vie de l’hospice ni des pensionnaires. Il a bien connu l’asile romanesque de Vespoli dans Juliette, y a-t-il, ici aussi, dans une cellule ou un dortoir, un fou qui se prend pour Dieu ? Il médite sur l’identité et ses métamorphoses : si on le garde trop longtemps enfermé, deviendra-t-il, un jour, un fou qui se prend pour Sade ? Il note le nom ou l’initiale de ceux qu’il rencontre, de ceux qui viennent le voir, les démarches entreprises par lui ou par d’autres pour sa remise en liberté. À de nombreuses reprises il récapitule les dates, circonstances et durées de ses détentions :

Note sur mes détentions
Je fus arrêté à Paris hôtel du Danemark dans l’appartement de ma femme le 17 février 1777 et conduit au donjon de Vincennes où je restai logé au N° 11 jusqu’au 13 ou 15 juillet 1778 que l’on vint me chercher pour aller faire juger mon procès au parlement d’Aix ; la procédure fut cassée et je demeurai seulement condamné à m’absenter trois ans de la ville de Marseille ce qui donnait à la totalité de mon affaire une durée de 6 ans puisqu’elle était du mois de juillet 1772 et qu’elle finissait en juillet 1778, et de neuf ans en y comprenant les trois ans d’exil de Marseille. Nous repartîmes d’Aix pour Vincennes le 13 juillet 1778, le 15 je me sauvai de Valence et 6 semaines après, c’est-à-dire le 25 août, je fus repris à La Coste où je m’étais maladroitement réfugié, mais le défaut d’argent m’avait empêché de faire autrement ; je fus donc réintégré au donjon de Vincennes le 7 7bre 1778 et mis au N° 6 où je restai tant là qu’à la Bastille et à Charenton jusqu’au 3 avril 1790, cette première détention est donc de………

13 ans 45 jours

Je fus repris le 6 mars 1801, après onze ans de liberté et cette seconde détention tant à la Préfecture que Pélagie, B[icêtre] [13] et Charenton a duré aujourd’hui 7 mai 1808 en tout de détention………
7 ans 62 jours

Il y a donc aujourd’hui 7 mai 1808 en tout de détention………
20 ans 3 mois et 17 jours
 [14] […]

Ses « Notes littéraires. Cahiers personnels (1803-1804) » forment un ensemble de 33 fragments : notes de lecture, listes de ses ouvrages parus ou en cours, réflexions, plans et projets, remarques littéraires ou pas. Le dernier fragment s’intitule Dîner fort irritant :

Potage au bouillon de vingt-quatre moineaux, fait au riz et au safran ;
Une tourte dont les boulettes sont de viande de pigeon hachée et garnie de culs d’artichauts ;
Une crème à la vanille ;
Une dinde garnie de truffes ;
Des œufs au jus ;
Un hachis de blanc de perdrix farci de truffes et vin cuit ;
Vin du Champagne ;
Une compote à l’ambre [15].

Les « Notes pour Les Journées de Florbelle ou la Nature dévoilée. Dernières analyses et dernières observations sur ce grand ouvrage », 105 fragments, nous permettent d’imaginer ce qu’aurait été ce vaste projet romanesque. Il y aurait eu des fêtes, de rares et terribles supplices, des orgies, des hosties profanées, des voyages, un château, un couvent délicieux, une caverne, un bosquet de myrtes et de roses, un flambeau ardent, des dizaines de personnages… Sade en parle comme d’un ouvrage « entrelacé », désignant sans doute ainsi l’agencement de dialogues, traités et dissertations, mémoires, aventures qui le composaient et où il devait rassembler tous les genres littéraires qu’il avait précédemment pratiqués.


1.

Tome premier.

Cet ouvrage commence par un programme de frontispice, un avis d’éditeur fort court, et contenant l’éloge de l’auteur et l’aveu formel qu’il est de l’auteur de Justine, une préface de l’auteur aux libertins de tout sexe et de tout âge, une épître dédicatoire à Dieu, une introduction, le nom des interlocuteurs.
Premier dialogue, contenant trente-six pages. Vient ensuite le traité sur la religion, fait par l’abbé de Modose, commençant à la page 69, finit à la page 130. À 131, reprend le second dialogue ; il mène à 137, et là finit la première journée. La dissertation sur l’âme commence à 139 et mène à 191 ; là, reprend le troisième dialogue. La dernière journée finit à la cent quatre-vingt-seizième page. Vient ensuite le traité sur Dieu, qui prend de 198 à 300. Là, commence le quatrième dialogue ; il a trois pages et termine le premier volume et la troisième journée. […]

72.

C’est toujours à la fin du volume que se place la phrase de liaison. Le second volume de Valrose finit la onzième journée, et c’est toujours jusqu’à la fin du deuxième volume, au fond du labyrinthe, qu’Émilie raconte son histoire. Le troisième volume finit la douzième journée et le dixième chapitre.

D’après Gilbert Lely [16], les 108 cahiers de mise au net furent saisis le 5 juin 1807, deux mois après son achèvement. À la mort de Sade le manuscrit fut brûlé par la Préfecture de police à la requête du fils survivant Donatien Claude Armand. Entre juin 1807 et l’autodafé, quels censeurs l’ont lu ? L’un d’eux en a-t-il subtilisé quelques pages ou recopié des passages qu’un historien, un archiviste découvrira ?

Retournons dans la chambre. Sur les murs, Sade avait accroché des tableaux : un grand portrait de son père non encadré, et quatre miniatures représentant sa mère Éléonore de Maillé, sa belle-sœur Anne-Prospère de Launay, son fils aîné Louis Marie et Mlle de Chardois, une nièce. Ces tableaux, précise l’inventaire, ont été remis à Donatien Claude Armand de Sade [17] qui les a reconnus comme « tableaux de famille ».

En tant qu’héritiers de leur mère Renée Pélagie de Montreuil, décédée, frère et sœur sont par ailleurs responsables des sommes dues par leur père, soit 810 francs 65 centimes au sieur Gonaux père directeur de la poste aux lettres de Charenton-le-Pont et y demeurant, 186 francs et 35 centimes au sieur Gonaux fils épicier au dit lieu, 51 francs au sieur Laroche perruquier audit Charenton, 8 francs 50 centimes au sieur Cuesnat demeurant à Paris rue Saint-Bon n° 4 pour fourniture de souliers, 141 francs avancés à M. de Sade par le sieur Devarenne infirmier à la maison royale de Charenton, 16 francs au sieur Belami cordonnier à Charenton, 84 francs au sieur Thouvignon pour gages et avances, 241 francs à Dame Boniface fruitière à Charenton, 12 francs 30 centimes au boulanger de Charenton, une somme non indiquée au sieur Brement menuisier audit Charenton, 160 francs au sieur Havard pâtissier, 23 francs au serrurier et 20 francs au cordonnier de Charenton, 66 francs au sieur Douche receveur de la Loterie royale à Charenton [18].

Le notaire indique également « qu’il est dû à Madame Quenet [sic], demeurant à ladite maison de Charenton, la somme de deux cent quatre vingts francs, pour montant de son compte de dépense et billet de Monsieur de Sade. Qu’en outre de cette somme, il y a compte à faire entre Madame Quenet et la succession de Monsieur le comte de Sade [19], résultant de créances de Madame Quenet en capital, intérêts et frais ».

Dans son testament rédigé le 30 janvier 1806, huit ans avant sa mort, peut-être un jour d’inquiétude ou de malaise physique, trois des cinq articles concernent sa fidèle amie dite Sensible :

Premièrement : Voulant témoigner à demoiselle Marie-Constance Renelle, femme de Monsieur Balthasar Quesnet, cru décédé, voulant, dis-je, témoigner à cette dame autant que mes faibles pouvoirs me le permettent, mon extrême reconnaissance des soins et de la sincère amitié qu’elle a eus pour moi depuis le 25 août 1790 jusqu’au jour de mon décès, sentiments témoignés par elle non seulement avec délicatesse et désintéressement, mais même encore avec la plus courageuse énergie, puisque sous le régime de la Terreur elle me ravit à la faux révolutionnaire trop certainement suspendue sur ma tête, ainsi que chacun sait. Je donne donc et lègue en raison des motifs détaillés ci-dessus à ladite dame Marie-Constance Renelle, femme Quesnet, la somme de 24.000 livres tournois en espèces monnayées et ayant cours en France à l’époque de mon décès, voulant et entendant que cette somme soit prélevée sur la plus libre et la plus claire partie des biens que je laisse, chargeant mes enfants de la déposer dans l’espace d’un mois à compter du jour de mon décès chez Monsieur Finot, notaire à Charenton-Saint-Maurice, que je nomme à cet effet mon exécuteur testamentaire pour, par lui, faire emploi de ladite somme de la manière la plus sûre et la plus avantageuse à Madame Quesnet et susceptible de lui composer un revenu suffisant à ses aliments et à son entretien, lequel revenu lui sera payé exactement et par quartier de trois en trois mois, sera inaliénable et insaisissable par qui que ce puisse être. Voulant en outre que le fond et la rente du susdit fond soit reversible à Charles Quesnet, fils de ladite dame Quesnet, lequel deviendra aux mêmes conditions propriétaire du total, mais seulement à l’époque du décès de sa respectable mère.
Et cette volonté que j’exprime ici sur le legs laissé par moi à Madame Quesnet, dans le cas imprésumable où mes enfants chercheraient à l’éluder ou à s’y soustraire, je les prie de se souvenir qu’une somme à peu près semblable avait été promise par eux à ladite dame Quesnet en reconnaissance de ses soins pour leur père, et que cet acte-ci, ne faisant que s’accorder à leur première intention et la prévenir, le doute de leur acquiescement à mes dernières volontés ne peut même agiter un instant mon esprit, et surtout quand je réfléchis aux vertus filiales qui n’ont jamais cessé de les caractériser et leur mériter tous les sentiments paternels.
Secondement : Je donne et lègue en outre à ladite dame Quesnet tous les meubles, effets, linge, habits, livres ou papiers qui seront trouvés chez moi à l’époque de mon décès, à l’exception néanmoins des papiers de mon père et désignés tels par des étiquettes placées sur les liasses, lesquels papiers seront remis à mes enfants.
Troisièmement : Il est également dans mes intentions et volontés dernières que le présent legs ne prive nullement Madame Marie-Constance Renelle, femme Quesnet, de tous les droits, réclamations ou créances qu’elle peut avoir à répéter sur ma succession, à tel titre que ce puisse être.

On ignore ce dont hérita Marie-Constance Quesnet, si même elle hérita de quelque chose. Sa présence n’est pas signalée lors de l’Inventaire des biens, elle n’assista sans doute pas à l’ouverture du testament. Et à quel titre aurait-elle pu contester les décisions d’une famille dont la respectabilité était l’unique souci et alors que la Restauration des Bourbons rétablissait l’aristocratie dans ses anciens droits ?

Le cinquième et dernier article dit ceci [20] :

Je défends absolument que mon corps soit ouvert sous quelque prétexte que ce puisse être ; je demande avec la plus vive instance qu’il soit gardé quarante-huit heures dans la chambre où je décéderai, placé d’abord dans une bière de bois qui ne sera clouée qu’au bout des quarante-huit heures prescrites ci-dessus, à l’expiration desquelles ladite bière sera clouée. Pendant cet intervalle, il sera envoyé un exprès au sieur Le Normand, marchand de bois, boulevard de l’Égalité, numéro cent un, à Versailles, pour le prier de venir lui-même, suivi d’une charrette, chercher mon corps pour être transporté sous son escorte et dans ladite charrette au bois de ma terre de la Malmaison, commune d’Émancé, près Épernon, où je veux qu’il soit placé, sans aucune espèce de cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans ledit bois en y entrant du côté de l’ancien château par la grande allée qui le partage. La fosse pratiquée dans ce taillis sera ouverte par le fermier de Malmaison sous l’inspection de Monsieur Le Normand qui ne quittera mon corps qu’après l’avoir placé dans ladite fosse ; il pourra se faire accompagner dans cette cérémonie, s’il le veut, par ceux de mes parents et amis qui, sans aucune espèce d’appareil, auront bien voulu me donner cette dernière marque d’attachement. La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que par la suite le terrain de ladite fosse se trouvant regarni, et le taillis se retrouvant fourré comme il l’était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre comme je me flatte que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes, excepté néanmoins du petit nombre de ceux qui ont bien voulu m’aimer jusqu’au dernier moment et dont j’emporte un bien doux souvenir au tombeau.

On n’en tint pas compte et Sade fut enterré religieusement dans le cimetière de l’hospice. Ce sont des circonstances imprévues qui se chargèrent de mettre en œuvre son désir de disparaître « de dessus la surface de la terre ». Elles sont relatées par un certain docteur Ramon, jeune étudiant en médecine et interne de Charenton du vivant de Sade, dont Gilbert Lely rapporte le témoignage : « Quelques années après, un bouleversement ayant dû être opéré dans le cimetière, et la fosse de Sade se trouvant comprise parmi celles qui entraînaient exhumation, je ne manquai pas d’assister à l’opération, et je me fis remettre le crâne de Sade, sans qu’il puisse s’élever aucun doute sur l’authenticité de cette relique […]. Je me disposais à préparer ce crâne quand je reçus la visite d’un ami, Spurzheim, célèbre phrénologiste [21], disciple de Gall. Je dus céder à ses instances et lui laisser emporter le crâne, qu’il me promit de me rendre avec plusieurs exemplaires du moule qu’il en ferait tirer. Mon ami Spurzheim a été faire des cours en Angleterre et en Allemagne : il est mort au bout de peu de temps, et jamais je n’ai revu le crâne. »

Plus de cimetière, plus de crâne, son vœu était enfin exaucé…
Pas tout à fait.
Quoi encore !
Un moulage « supposé » du crâne de Sade se trouve aujourd’hui à Rouen dans les collections du musée Flaubert et d’Histoire de la médecine. L’ironique incertitude de cette fin nous accompagnera lorsque nous relirons les romans de M. de Sade.


[10.01.14] Fin provisoire de ce chantier. Un glossaire suivra peut-être.
Un autre travail est maintenant en cours. Il consiste à rassembler et mettre au net les textes écrits parallèlement à ce chantier pendant deux ans, au stylo à encre, dans des cahiers à couverture beige ou noire, numérotés de 1 à 16. Seront-ils l’objet d’une future publication, on l’ignore, on l’espère. Il faut d’abord vérifier qu’ils expérimentent une nouvelle traversée des faits de lecture et de documentation.


Dominique Dussidour - 27 décembre 2013

[1En 1793, Sade avait rédigé un « Discours aux mânes de Marat et de Le Pelletier » qui fut imprimé par la section des Piques.

[2Idée sur les romans, essai de Sade qui précède le recueil de nouvelles Les Crimes de l’amour.

[3Nicolas Massé, éditeur propriétaire à Paris, 580 rue Helvétius (nom donné à la rue Sainte-Anne entre 1792 et 1814).

[4« Notes littéraires », fragment 18, Œuvres complètes, tome 11.

[5Sade a nié plusieurs fois être l’auteur de Justine pour échapper à la censure et à la saisie. Il détaille longuement sa défense dans le fragment 22 des « Notes littéraires ».

[6Pendant sa détention sous l’Ancien Régime, Sade, ignorant quand il serait libéré, avait imaginé un système de chiffres qu’il repérait dans les lettres de Madame de Sade et dont il déduisait la date de sa sortie. Lire « Supposons un œuf place sur un billard… ».

[7Il connaissait le lieu pour y avoir été enfermé du 4 juillet 1789, date de son transfert de la Bastille, jusqu’au 2 avril 1790, date de sa remise en liberté suite à l’abolition des lettres de cachet.

[8D’après Le Marquis de Sade de Maurice Heine.

[9Monsieur Botte (1802), roman de Pigault-Lebrun, également auteur de La Folie espagnole et de Mon oncle Thomas (les deux parus en 1799).

[10Soit la version du baron de Mouhy (1746), soit celle de Jean-Joseph Regnault-Warin (1804).

[11Roman de l’abbé Prévost paru en 1735-1740.

[12Roman édité sans nom d’auteur en 1813, généralement attribué à Sade.

[13Prison considérée alors comme infamante, d’où l’initiale.

[14Sans compter les incarcérations pendant sa jeunesse et sous la Terreur qu’il ne comptabilise pas.

[15Menu repris par Pierre Bourgeade dans Sade, Sainte Thérèse.

[16Vie du marquis de Sade de Gilbert Lely (J.J. Pauvert aux éditions Garnier, 1982).

[17C’est lui qui est chargé de la succession, sa sœur Madeleine Laure l’ayant mandaté pour la représenter.

[19Après sa mort, le marquis de Sade est désigné « comte » dans les documents de succession. C’est le titre que portent, depuis, ses descendants.

[20Par le quatrième article, Sade lègue une bague de douze cents livres au notaire Finot en remerciement de ses services.

[21On peut lire le Manuel de phrénologie de G. Spurzheim sur Gallica.