Frédéric Lefebvre | Les bâtisseurs

Frédéric Lefebvre sur remue.





L’histoire est connue. Un homme et un autre, dans l’agencement du passé profond, dans la célébration de notre patrimoine. Dans la voiture qui prend sa place, à son tour, dans un trafic pauvre, ce jour d’août. Les congés payés sont passés par là. Le printemps froid aussi.
Ma sœur devant. À l’arrière, frères et neveu.
























L’histoire, c’est notre spécialité. Une tare familiale, en quelque sorte. Quand j’étais enfant, elle était incarnée en bronze dans la chambre des parents. Un ancêtre en personne, au pied de la cheminée peut-être, à côté des chaussures de ma mère. Il fallait essayer tout ça. Ma sœur, les chaussures. J’essayais l’ancêtre.




























Les tentatives perdurent. Dans l’enfance, j’ai aussi reçu un don : un livre qui commençait toujours par « C’est arrivé ce jour-là ». Beau titre. Fascinante perspective sur les jardins de l’histoire. Bien rangés, ordonnés, avec les tiroirs et les « fenêtres », comme on dirait aujourd’hui, pour aller plus loin, les « liens ». Une histoire du 18 juin dans le monde ? Ou dans la France, car c’était souvent le champ de ce livre-là, mais pas toujours ? Impossible de ne pas ouvrir d’abord sur l’appel de Londres et toute sa signification pour 1940 et pour le monde ‒ le petit monde de nos ancêtres. « Impossible », qui n’est pas français… Mais tout de même, pour l’édification d’une jeunesse plus moderne des années 1970, un correctif, un ton plus bas : dans la « fenêtre » en bas de page, un autre « C’est arrivé ce jour-là » : le 18 juin 1815. Un « jour-là » qui s’est mal passé. Pour qui ? Question de perspective.




























De Gaulle et Napoléon, pas un hasard. Quand on voyage hors de France, des noms qui reviennent dans la foule. Même Napoléon, oui. En Italie c’est sûr, c’est frappant, et il y a des raisons historiques précises. Mais en Chine ? Dans un train, il y a quelques jours, une famille de Chinois venus du pays des guerriers en terre cuite ‒ me disent-ils ‒ pour visiter l’Europe, qui m’interrogent par l’entremise d’un jeune homme curieux et à la politesse extrême, timide : « Where are you from ? » Je réponds : « France. » La suite est plus difficile à comprendre, à entendre et détourer dans le fracas du train qui passe une frontière sous la montagne. Mais nous y parvenons ensemble. Je décode : « Napoléon », me dit-il. Évidemment.
























« Louis XIV et vingt millions de Français ». C’était un titre qui sonnait, dans mes brèves études d’histoire. D’un certain Goubert. Je ne l’ai pas lu mais il disait ce qu’il faut regarder : autour, par en-dessous, de côté, par-derrière, en levant la tête… C’est comme pour photographier. On peut être plus précis : il faut regarder partout.




























La thèse de mon ancêtre historien est un peu compliquée à résumer : les Français, ce seraient surtout des Germains, des héritiers des Francs ‒ ces fameux envahisseurs des siècles du premier Moyen Age ‒, et beaucoup moins des Romains ou même des Gaulois. C’est toute une histoire de cette querelle d’historiens qu’il faudrait raconter ; elle est politique et idéologique, c’est la fin du XIXe siècle et le début du XXe, il est question de l’Église et de l’État, de la place et du rôle qu’on donnerait aux femmes, à la famille, aux prêtres, à l’école, à la morale, au code civil, etc. Mon ancêtre prenait donc parti dans cette querelle, il avait comme adversaire ‒ entre autres ‒ un certain Durkheim, appelé à devenir célèbre comme fondateur d’une autre « science humaine », la dénommée « sociologie », à la mode en 1900 et alentour. Il était question du divorce remis en règle et en droit, et d’une recherche savante et si érudite sur ses origines, ses limites, ses défauts, savoir si les Romains valaient mieux que les Germains sur ce chapitre, étaient de meilleurs modèles du passé profond, et l’Allemagne grandissait en puissance et en rivalité pendant ce temps, et rien de tout ça n’était hasard.
Ainsi mon ancêtre en bronze était un spécialiste de l’histoire du mariage et de la famille, des contrats, des coutumes germaniques et franques plus harmonieuses et dignes d’une nation chrétienne, disait-il. Dans la configuration de la montagne Sainte-Geneviève, à Paris à l’âge de la nouvelle Sorbonne, il était conservateur et rétrograde. Il n’aura pas le pouvoir (devenir doyen de sa faculté).
Savoir ce qui nous a été transmis de cette histoire personnelle et familiale, humaine et simple, banale, c’est encore un autre sujet.




























Nous roulons dans la verdure, maintenant. La chaleur est déjà dans la route, il est des mesures pour se guider et se rafraîchir ‒ modernes, au goût du jour ‒, au point que je m’interroge et interroge le conducteur : « Et tu n’auras plus besoin de tourner le volant ? Et l’alimentation est hybride ? » Non, c’est encore diesel et volant manuel. Mais c’est confortable, éclairé sans être aveuglant, les autoroutes sont gratuites jusqu’au terme de notre voyage ‒ elles commencent à peine ‒, numéro 5, numéro 6, bientôt la sortie, la route à l’ancienne, comme sur ma carte vieille de vingt ans au moins, les arbres alignés qui viennent d’Orient par le transport de l’histoire et du temps, les feuilles qui ombragent la chaussée, l’alignement des chemins, des équipages, des essieux, des vies.
























Comme dit ma sœur : « Nous ne visitons pas tellement les églises, mais les châteaux, oui. »




























L’histoire est connue. Un certain roi, jeune, ambitieux, et un homme du règne précédent, protégé par un certain Mazarin, dans un régime politique sans commune mesure avec ce que nous connaissons, mais il faut passer outre… Il faut passer. Il faut passer la tête et le corps et entrer pour savoir. Entrer dans l’archive, dans le temps vécu et éprouvé, dans le sentiment. Dans la peine. C’est peut-être le plus difficile : entrer dans la peine. Il faut vraiment regarder partout. C’est difficile. Il ne faut pas cacher et se cacher. C’est extrêmement difficile.
L’histoire est connue pour ceux qui veulent l’entendre. Elle mérite d’être racontée, encore et encore, et jamais deux fois la même. Le plaisir vient ici de la nouveauté, de l’ajustement. C’est toujours une histoire de parallèles qui se rencontrent et se heurtent. Mon ancêtre et Durkheim. L’un et l’autre. Napoléon et Wellington. Louis dit « le Grand » et Fouquet surintendant des finances, dans un régime politique sans commune mesure, où il n’y avait pas de « chose publique », où la plupart des fonctions que l’on dit aujourd’hui « publiques » étaient concédées à des personnes privées. Rousseau pensera ça très bien et très fort, car il sera, lui, né dans une république. Ni Louis XIV ni Fouquet n’ont ce scrupule. La rivalité, la querelle, prend fin avec la mort de Mazarin. Quelques mois plus tard, on complote et Fouquet est poussé dans son orgueil : qu’il l’organise donc, cette fameuse fête ! Il inaugure sa gloire. On est en 1661. Le roi et la cour viennent de Fontainebleau, arrivent en carrosse vers 18 heures. C’est un jour d’août. Presque le même qu’aujourd’hui. Il fait beau et c’est le même ciel ‒ modifié par deux siècles d’industrie et de transport, de chemin de fer et de charbon, de téléphone, de kérosène, de satellites, d’Apollo.




























L’histoire est connue. Fouquet le bâtisseur aux galères, en prison en vérité, à Pignerol. Meurt quelques années plus tard, longues années. Le roi règne. Il copie. La chambre, les allées, les formes, les fabuleux et ingénieux jardins, le jardinier, l’architecte, les « vingt millions de Français », les ouvriers, les laboureurs, les disettes, les impôts. Il copie et transporte, répète Vaux à Versailles. Il fait son métier. Il ne part pas en vacances. Il est roi.

4 janvier 2014