Homo spectator de Marie José Mondzain

« La condition du spectateur est celle d’un sujet qui ne cesse de changer de place. »

La réédition récente de Homo spectator paru préalablement en 2007 prouverait au besoin à ceux qui en douteraient encore l’importance de Marie José Mondzain en tant que penseur de l’image. Si l’importance d’une pensée se mesure entre autres choses au nombre de critiques qu’elle suscite, il semblerait que là aussi le test se révèle positif. L’auteure évoque elle-même les griefs dont on l’accuse, le principal consistant à se référer au christianisme et à la doctrine de l’image qu’il mit au point afin de rendre concevable l’incarnation du divin. Comme si se référer à des âges lointains constituait une tare, un manquement eu égard aux Lumières et à la modernité qu’elles inaugurent. A ceux qui l’ignoreraient, je me permets de préciser que la pensée de MJM est particulièrement en prise avec notre présent, notamment dans les efforts qu’elle déploie d’une part pour réhabiliter les pouvoirs constituants de l’image (rapport à la pensée et à la subjectivité), d’autre part pour mettre en garde contre une relation idolâtre à l’image, travers dont l’athéisme contemporain ne nous a pas débarrassé, loin de là. Il y a un côté moraliste chez la philosophe, j’emploie l’expression au meilleur sens du terme, et c’est peut-être ce qui irrite certains. Il y a également une ambition littéraire explicite, celle de composer un ouvrage qui pour être érudit ne soit pas « savant », d’où un allègement considérable de l’appareil critique et une démarche d’écriture dont il faut saluer le brio. Qu’une pensée soit discutable est tout à son honneur ; ce qui souffre moins d’être discuté, c’est son style. Et dans le cas qui nous occupe, on serait mal avisé de ne pas souligner la densité et la précision, en un mot la beauté de cette écriture. Mais tâchons de dire en quoi cette pensée nous requiert et nous stimule.

Les signes de la séparation

La première pétition d’athéisme de Marie José Mondzain consiste à revendiquer un droit de fabriquer des images plutôt que d’inférer l’existence d’une transcendance qui en interdirait la production. C’est la raison pour laquelle elle en appelle aux images des grottes paléolithiques comme à un moment fondateur où l’homme, l’être humain, se constitue comme spectateur dans la mesure où il donne à voir quelque chose qui n’est pas lui mais qui le regarde et suscite le regard d’autrui. Les grottes de Chauvet et de Lascaux offrent peu de figurations humaines, elles accordent plus d’importance à la représentation animale, même si on y trouve des mains « négatives » et « positives ». L’auteure se focalise sur la main pour montrer qu’il s’agit par là de s’approprier quelque chose qui échappe par nature - la figuration, voire la figure, au sens où en dehors des reflets on ne peut voir son visage, seulement imaginer l’effet qu’il produit sur le regard de l’autre. Produire avec son corps des signes de la séparation, telle serait l’opération constitutive d’un sujet spectateur, pour autant que ces images font l’objet d’un « commerce », d’un « échange », d’une mise en circulation qui ne fasse l’objet d’aucun interdit, d’aucune censure. Liberté de mouvement et de pensée, liberté d’invention de soi dans une fabrication et une fréquentation des images qui sont autant de points de vue qui diffèrent du nôtre.

Evoquer la présence d’un « sujet » à propos des peintures paléolithiques peut paraître problématique. Il va de soi qu’il ne s’agit pas pour les hommes de la préhistoire de se représenter en tant qu’individus ou sujets historiques, maîtres de leurs destins. Dans un ouvrage passionnant, Jean-Louis Schefer [1] dit qu’à cette époque l’homme n’existe à ses propres yeux que dans la mesure où il agit, où il fait, où il devient acteur de ce qu’il appelle une « historia », un récit. En tant que forme l’homme serait « invisible ». Il ne s’agirait donc pas de représenter une « essence » mais d’enclencher un processus de transformation. Schefer parle d’affects, Mondzain parle d’altérité mais chez ces deux auteurs c’est le caractère constituant du regard qui est le plus important, le fait qu’on s’invente en fabriquant des images et en les regardant. Peut-être que rien ne doit être envisagé comme étant fixé, catégorisé, mais comme naissant, mouvant : aussi bien l’opération de séparation de soi que celle qui tend à prêter une autonomie à la chose « représentée ». Tout - l’espace de la grotte, la main, le dessin qui naît - serait en proie à une altérité inséparable de la vie, telle que ce serait précisément l’articulation de ces composantes comme de plusieurs regards qui ferait monde. Altérité qui fait que l’image peinte regarde celui qui l’a peinte, que le peintre se dédouble pour ne plus savoir qui il est, enfin que l’espace de la grotte comme celui de la galerie ou de la salle obscure convoque en puissance ou en acte le regard de l’autre, de tous les autres, comme autant de destinataires ou de fabricants d’images potentiels. A la figure d’un être assujetti à une transcendance invisible, MJM oppose la figure d’un homme qui « retourne à la noirceur de la terre pour construire sa définition en remettant en jeu la distribution des ténèbres et le destin de ce qui devra l’éclairer. Il va transformer un rapport de forces où le réel l’écrase en un rapport imaginaire qui lui confère sa capacité de naître, donc d’être cause de lui-même, de se mettre au monde et d’entretenir avec ce monde un commerce de signes ». [2]

L’usage supposé de la bouche dans la fabrication des mains rupestres sert de point d’appui à la philosophe pour émettre l’idée que ces images constituantes de l’homo spectator sont traversées, animées par un souffle. Au-delà de ce que ces réflexions ont de séduisant, il semble que c’est davantage l’incomplétude de l’image, le fait qu’elle suppose l’absence de ce qu’elle représente (ce qu’illustre merveilleusement la main négative dont le dessin apparaît grâce à la peinture projetée autour d’elle, après son retrait de la paroi ou de la feuille) qui permet à l’auteure d’introduire le thème de la parole. Une image ne parle pas mais si l’on admet que « le visible est déserté par ce qu’il montre », on peut soutenir que c’est à la parole qu’il incombe non pas de combler une telle béance, mais « de dessiller les yeux qui pourraient oublier qu’ils ne peuvent que croire ce qu’ils voient sans jamais y adhérer complètement » [3]. Pas plus qu’on ne peut se posséder en observant sa propre image on ne peut posséder ce qui fait l’objet d’une représentation. Le nouage voire l’inscription de la parole au cœur du visible est un thème cher à MJM, et l’on ne comprendrait pas qu’elle s’acharne à défendre une libre circulation des images comme des sujets dans la cité si l’on n’ajoutait que cette liberté se soutient d’un exercice critique du langage voué à éviter toute fascination ou idolâtrie là où une plénitude du monde imaginaire fragiliserait l’existence en l’exposant à la déception alors qu’un rapport critique à l’image devrait au contraire donner des forces comme ouvrir des voies, sinon au salut, du moins à la métamorphose du réel.

Le temps de la riposte

La lecture que pratique l’auteure du mythe de la Tour de Babel a le mérite de ne pas opposer naïvement l’image destituante, parce que fusionnelle, à la parole instituante, parce que distanciatrice. Dans le mythe, l’existence d’une langue unique et l’idée d’un consensus ou d’une version univoque du réel sont dénoncées par l’intervention divine qui jette le trouble parmi les hommes. MJM en infère que rien ne serait plus opposé à ce qui fait l’humain que l’entente, la fusion ou, sur un autre plan, l’inceste. Elle rejoint une conception partagée par la plupart des anthropologues qui veut que l’humanité s’institue de reconnaître une limite infranchissable entre les membres d’une même famille, de même qu’elle se perpétue sous la condition de ne pas parler la même langue, de ne pas redire les mêmes choses, de ne pas s’entendre mais précisément de discourir en vue de reconnaître ce qui divise comme étant à la source d’une possibilité de vivre ensemble, ce qui ne veut pas dire unis ou confondus. C’est un fait que le désir de surmonter ou d’occulter des divisions douloureuses est tel qu’on peut parfois se surprendre à prêter un peu trop l’oreille à des discours qui, sous le prétexte d’identifier un véritable ennemi, promettent de mieux cimenter la communauté à laquelle on s’imagine appartenir. Car c’est bien de croyance dont il est question, non seulement parce que comme le rappelle Mondzain on croit ce qu’on voit (« Faire voir c’est faire croire », dit-elle) mais encore parce qu’on croit trop facilement ce qu’on nous dit [4]. Ce n’est pas qu’il s’agisse d’instaurer un régime du soupçon ou de paranoïa mais une distance, un temps, propices au récit, à ses aléas, incertitudes et interprétations. Comme le rappelle l’auteure, « l’habitant de la langue est sans domicile fixe ». [5] Elle rejoint par là les tenants d’une conception élargie de la traduction qui veulent que non seulement on traduise d’une langue à l’autre mais que le processus de traduction soit au cœur même du langage, parler revenant à traduire, un silence, la parole d’un autre, ses propres émotions, etc. Rien n’est propre en somme, tout est traduit ou dérivé, venu d’ailleurs ou d’avant, de nulle part, d’un âge d’or ou d’un monde à venir. Tout est donné, rien n’appartient mais exige d’être partagé, remis en circulation. Du coup, bien sûr, on ne se comprend pas si bien que ça, mais ce n’est pas un mal (se comprendre serait sans doute bien pire, se comprendre ? s’enfermer ou se laisser enfermer, exclure ceux qu’on ne comprend pas). L’approximation serait la condition de relance de l’explication ou du dire, la fuite de la biche la raison d’être du chasseur, sa beauté le fondement éventuel d’un devenir-végétarien. En somme, il n’y a pas de langue d’arrivée, toutes sont langues de départ.

L’image m’expulse ou m’attire, m’assimile, c’est tout comme. C’est que mon rapport à elle est pulsionnel et qu’il m’incombe de la faire parler, de lui demander pourquoi elle me rejette ou cherche à me séduire, réduire, assimiler. J’ai à adjoindre à cette image une autre image qui de leur rapport fera naître le début d’un récit, d’une énigme. Tout parle, tout se tait. L’image me montre un corps nu, un ventre que je sais gros d’une vie. L’image me dit qu’elle ne me montre pas tout, qu’elle ne peut pas, que ce n’est pas dans sa nature, et pour que je me pénètre mieux de cette vérité elle choisit de m’apparaître sous la forme d’un reflet dans un miroir. L’image est multiple par essence, elle multiplie les regards et les lieux où elle se tient, d’où elle nous regarde et d’où nous la regardons. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise image, de bon ou de mauvais commentaire ; il n’y a que de bons rapports, poétiques et féconds. Ce qu’il y a de certain, indépendamment de toute forme de jugement, c’est que la condition d’être humain nous impose de composer avec la séparation, la distance, le dédoublement, l’intervalle. Sur ce plan MJM est très sévère à l’égard du capitalisme pulsionnel auquel on est plus ou moins assujetti, cette économie de la satisfaction immédiate, de la non-pensée, de l’aliénation permanente. Et je crois qu’elle a raison de dire que l’anorexie et l’obésité sont des pathologies de l’image, un psychanalyste ne dirait sans doute pas autre chose. Posséder, ingurgiter, s’approprier ou bien rejeter, vomir, disparaître. Le tout dans un temps compacté, saturé, ou bien vide, évidé. Les mots ne nous soignent qu’à moitié, c’est entendu. Mais qu’est-ce qu’on ferait sans eux ? Qu’est-ce qu’on penserait ? Est-ce qu’on pourrait nourrir un autre désir que de ressembler à ce qu’on nous montre ? Il va de soi que dans une économie de la pulsion et de la violence ce n’est pas la proscription des images ou du rock satanique qui fera avancer le schmilblick. Il faudrait plutôt qu’on nous rappelle qu’on est capable de construire du sens, de se faire un chemin, qu’on nous laisse le temps, qu’on cesse de nous bombarder, de nous abreuver. Qu’on puisse sortir de cette relation addictive aux images mais aussi aux sons, à la musique, aux voix, aux flux. Qu’il redevienne possible de s’arrêter sans pour autant sombrer dans le manque ou avoir le sentiment de chuter hors du monde.
Le livre de Marie José Mondzain aide à cela, à prendre conscience de ce qu’on vit, qu’on se pense malade ou non (comme disent certains, je connais quelqu’un qui souffre des mêmes problèmes que moi, merci à lui de me donner la possibilité de les nommer). Il ne se situe pas dans une opposition naïve entre les mots et les images, il ne considère pas que notre époque participe d’un « règne des images » hostile à la culture de l’écrit mais plutôt d’une idéologie et d’une organisation politico-économique que Pic de la Mirandole considérerait certainement comme très peu digne de ce qu’il appelait l’Homme. Nous aimons les images, que ce soit dit, mais les images qui ne nous rendent pas indignes de ce que nous sommes ou cherchons à être (le spectateur que je ne veux plus être). On peut se sentir grandi d’avoir affronté des visions qui exigeaient de nous du courage, mais la plupart du temps on reste sans voix. Qu’on nous laisse le temps de préparer nos réponses ou de rassembler nos forces, qu’on cesse de nous confondre avec les machines par le truchement desquelles on nous bombarde de tout et de rien. Qu’on cesse. Et alors on verra de quoi nous sommes capables.

Pascal Gibourg - 6 janvier 2014

[1Questions d’art paléolithique, POL, 1999

[2Homo spectator, Bayard, 2013, pp 33-34

[3ibid., p 59

[4Au sein de la doctrine chrétienne de l’image, cette dernière demande à être crue dans la mesure où elle manifeste, rend visible la divinité. D’après l’exposé qu’en fait MJM, l’image ne s’oppose pas essentiellement à la lettre ou au texte mais se comprend d’abord comme une manifestation d’un « parler en langue » défini comme « idiome de l’amour » (référence à saint Paul) avant d’être confondu à un langage iconique. (voir la partie 3 du livre : Une affaire de langue)

[5ibid., p 156