« tous ces livres qui racontent autre chose que ce qu’ils semblent raconter », Cécile Wajsbrot

Bibliographie et entretien avec Pascale Arguedas.

Entretien vidéo avec Christine Marcandier autour du cycle Haute Mer.
Dernier roman paru : Sentinelles (Christian Bourgois, 2013).

Cécile Wajsbrot sur remue.





Écrire un roman : cette forme s’impose-t-elle à vous ou est-ce une décision prise pour tel livre ? ou une fois pour toutes ?
Rien n’est décidé une fois pour toutes et il y a toujours une part de hasard dans toute création, une part de rencontre – qu’il s’agisse de personnes, de circonstances ou de lieux – mais sans pouvoir donner de raisons, c’est la forme du roman qui m’appelle, et c’est cela que j’ai envie, ou le plus envie d’écrire. Le roman est la forme qui me semble la plus ouverte, la plus libre. Un roman peut tout contenir. L’exemple suprême, c’est Proust, qui, dans La Recherche, parle aussi bien de politique étrangère que d’art, d’amour, de villes, d’asperges, d’églises… Dans Moby Dick, il y a tout un chapitre intitulé la blancheur de la baleine, qui explique pourquoi le blanc est une couleur qui fait peur. Et des chapitres entiers consacrés à la classification des baleines, à leur description. Melville arrête la narration, le récit d’une intrigue – la poursuite de Moby Dick par le capitaine Achab – pour s’attarder sur ces détails. Mais c’est la conjonction des passages narratifs et de ces chapitres d’un autre ordre qui font de Moby Dick un roman unique. Les romans de Kenzaburo Oê sont de longues réflexions sur la vie, sur le Japon, sur Dante – dans Lettre ouverte aux années de nostalgie. Le roman n’est pas la mise en œuvre d’un récit fictif dont on suivrait le déroulement au fur et à mesure d’épisodes agencés les uns à la suite des autres mais un regard sur le monde au travers de la fiction, une boussole qui nous guide dans l’exploration de contrées inconnues.


Que demandez-vous à un roman en tant que lecteur ? En tant qu’auteur ? Sont-ce les mêmes choses ?
Au fond, j’aime qu’un roman me transporte, au double sens du terme. Qu’il me fasse voyager d’une façon ou d’une autre, découvrir d’autres territoires ou revisiter des territoires connus. Le Japon de Kenzaburo Oê, la Norvège de Tarjei Vesaas, le Londres de Dickens dans Bleak House ou Dombey and Son, mais pas à la façon d’un guide touristique, évidemment, à la façon du roman c’est-à-dire à travers une histoire qui parcourt ces lieux. Ce peut être des lieux plus symboliques, aussi, Le Château de Kafka et ses méandres, son inaccessibilité, le Cœur des Ténèbres de Conrad, qui est à la fois le fleuve Congo mais aussi le fond du cœur humain. Transporter au double sens du terme. Lorsque j’ouvre un roman, dès les premières lignes je sais si je vais être embarquée ou non, si je vais tourner les pages avec enthousiasme, sans pouvoir m’arrêter, si chaque pause sera un arrachement, ou si, au contraire, l’ennui gagnera et induira un feuilletage distrait des pages, puis l’abandon du livre. Pour le dire un peu vite, je ne peux lire un roman que s’il existe une troisième dimension. Non la platitude bidimensionnelle du simple récit d’une aventure – bien que, par moments, j’aime me distraire à la lecture d’un roman d’Alexandre Dumas ou de Jules Verne, ou pour être plus contemporain, de certains livres de Haruki Murakami (pas tous) – mais une part d’inconnu qui vient s’ajouter, de mystère, quelque chose de difficile à définir mais qui laisse place à la surprise, qui fait du roman, non une ville où les rues seraient rectilignes et se couperaient à angle droit, mais une cité à la fois dense et diverse, avec ses monuments prestigieux et ses zones d’ombres, ses contrastes, c’est cela, une capitale ou une métropole plutôt qu’une bourgade charmante et tranquille. Je pense aux romans étranges d’Ingeborg Bachmann, à ce récit mystérieux d’Anna Kavan qui s’appelle Neige en français et Ice en anglais, à tous ces livres qui racontent autre chose que ce qu’ils semblent raconter.
Quand j’écris un roman, je cherche cette troisième dimension ou plutôt, j’essaie de ne pas l’empêcher d’advenir, j’essaie de la faire surgir, de faire en sorte que la narration lui laisse la place. Il m’est arrivé de tout recommencer parce que le roman était trop clair, trop net, parce qu’il n’y avait pas ce surgissement d’une troisième dimension. Et bien sûr, ce n’est qu’avec une certaine distance temporelle que j’ai pu m’en apercevoir.
Mais autant j’aime lire de temps en temps une littérature plus purement de divertissement – les romans d’aventure du XIXe siècle, les romans fantastiques à la Gaston Leroux ou les romans policiers – autant je n’ai pas envie d’en écrire. Et même, ma pire crainte est que l’un de mes romans puisse contenir assez d’ingrédients de ce genre pour passer pour un roman romanesque et non pour un roman littéraire.


Avez-vous fait des incursions dans d’autres formes littéraires et si tel est le cas, cette expérience a-t-elle servi d’une façon ou d’une autre dans l’écriture du ou des romans suivants ?
Il m’arrive d’écrire des essais. Et dans l’essai – bref ou plus long – ce qui m’intéresse le plus, c’est la réflexion autour de la littérature et plus particulièrement autour du roman. En ce sens il y a continuité entre l’exploration théorique et l’exploration pratique, une sorte de va-et-vient de l’un à l’autre, un échange. La théorie étant une théorie de praticienne et non de théoricienne. J’ai écrit aussi quelques articles plus politiques, au sens large. En particulier autour de la façon dont la France se confronte ou plutôt ne se confronte pas à son passé. Mais c’est une chose que j’avais déjà abordée dans le roman.
Mais il y a une autre forme que j’aime en soi et qui m’aide, aussi, à avancer dans l’écriture des romans. C’est la fiction radiophonique. J’aime écrire pour la radio car j’aime écouter la radio. Il y a tant de choses qui passent à travers les voix, la musique et les sons – les silences. Souvent, dans mes écrits radiophoniques, j’essaie des choses que j’introduis ensuite dans les romans. Par exemple les voix, dans un texte écrit pour la radio qui s’appelle Consolation. J’ai repris l’intervention de voix dans Mémorial, même si leur fonction dans le récit n’est pas la même.


Écrire un roman au XXIe siècle vous semble-t-il difficile ou évident ? En d’autres termes, la forme du roman vous paraît-elle dépassée ainsi qu’on l’entend souvent ?
J’éprouve la difficulté d’écrire un roman aujourd’hui, en 2013, 2014. Je ne dirais pas que la forme romanesque est dépassée, périmée, mais que nous avons perdu l’innocence des romanciers d’avant. Avant quoi, avant quand ? Au XIXe siècle et dans la première partie du XXe siècle, avec Proust ou Woolf, Faulkner, le roman était ce grand espace libre qui permettait d’aller dans toutes les directions, d’explorer la conscience, le paysage, l’au-delà du simple paraître. Tout avait droit de cité, les rêves et les cauchemars, les pensées et les visages. Certes, l’attention s’est déplacée de l’extérieur – dans le roman réaliste pour le dire vite – vers l’intérieur – le flux de la conscience, pour le dire aussi vite. Mais on croyait encore sans arrière-pensée à la littérature et à la fiction. Puis est venue l’Ère du soupçon et la défiance vis-à-vis du roman, l’unique élément sauvé étant le langage. Nous sommes dans une période intermédiaire ou charnière, selon le point de vue, où l’Ère du soupçon a vécu, mais où nous ne pouvons pas non plus l’ignorer et reprendre le roman là où il en était avant. Il faut trouver le moyen ou plutôt la forme qui correspond au point de l’histoire de la littérature où nous en sommes. Et ce n’est pas facile car, si à certaines époques, on a pu continuer, prolonger la route en quelque sorte, aller du réalisme au naturalisme, par exemple, nous avons tout à trouver, aujourd’hui. Il ne s’agit pas de repartir de zéro mais de chercher d’autres voies d’exploration. En ce sens il n’y a pas d’évidence car pas de chemin tracé.


Dans vos lectures, y a-t-il surtout des romans ou trouvez-vous votre « nourriture » plutôt ou autant dans d’autres genres de livres – et si tel est le cas, lesquels ?
Bizarrement depuis un certain temps je lis de moins en moins de romans ou plutôt, j’ai de plus en plus de mal à trouver des romans qui m’intéressent. Quand il n’y a aucune remise en cause de la forme romanesque, comme si le moule était donné et qu’il suffise de le remplir, je n’y arrive plus. J’aime lire des essais autour de la littérature ou d’autre chose, le domaine des sciences humaines. J’aime aussi lire les récits d’expéditions polaires, tout ce qui touche à l’exploration de l’Arctique et de l’Antarctique. Cela apparaît au détour d’une phrase, dans certains de mes romans, en allusion, mais jamais en thème central. L’un des livres qui m’a le plus marquée est L’Odyssée de l’Endurance, de Shackleton, qui raconte son expédition en Antarctique et la façon dont elle a été sauvée. N’est-il pas curieux qu’on dise, dans le langage courant, quand un livre est passionnant, ça se lit comme un roman ? Eh bien ce livre, je l’ai lu comme un roman.


Que privilégiez-vous dans l’écriture d’un roman ? Une action, des personnages, une forme, un point de vue ?
Un roman est un tout, un ensemble qui repose sur l’équilibre fragile entre ses divers éléments. Il y a des figures qui se croisent, qui peuvent avoir des effets les unes sur les autres, qui induisent des points de rencontre. Mais c’est surtout un point de départ, une image, une idée, une atmosphère. Un lieu, le plus souvent. Pour écrire L’Île aux musées, au départ, je n’avais que ce lieu, et même son nom, une île aux musées, quel beau nom, quel nom paradoxal, l’île, avec les images qu’elle induit, l’isolement, la séparation, la géographie, et les musées, c’est-à-dire l’art, la foule des visiteurs, l’histoire. C’est de cette tension entre ces deux mots qu’est né le roman. Mais chaque roman a sa genèse, son histoire, et sa composition. Il n’y a pas de règle.


C.W.


22 janvier 2014