Retards légendaires de la photographie

D’une pierre deux coups (voire trois) :


Thierry Froger



Ceux qui ont eu la chance d’assister au festival Midi-Minuit, cette année à Nantes, devraient se souvenir longtemps de la lecture de Thierry Froger. Ce fut un moment d’émotion pure, de grâce absolue. Un jeune homme d’apparence frêle, un visage aux traits adolescents tel que les eût aimés un peintre florentin. Il se tient là, seul, sur la scène du Pannonica, et d’une voix douce et grave et lente, dit des choses sur les verts paradis de l’enfance perdue, sur les souvenirs, la famille, la Loire et les cousines, les premiers émois. En même temps qu’il dit cela, défilent derrière lui sur un écran, des mots et des images. Représentations incertaines, silhouettes floues de jeunes filles nues, visages d’acteurs anciens, présences fantomatiques... Tout cela produit une étrange atmosphère faite de sourde mélancolie, comme si l’on était convié au spectacle de l’éloignement, de l’impossible retour. Contrairement à tant d’expériences vaines qui nous laissent sceptiques, celle-ci nous convainc au-delà de toute espérance. La cohérence entre ce que l’on voit et ce que l’on entend est parfaite, et nous laisse comme sonnés, bouleversés.

Avant poète, Thierry Froger se présenterait sans doute comme plasticien. Né en 1973 à Chalonnes, il a étudié aux Beaux-Arts à Nantes et enseigne aujourd’hui les arts plastiques. Son travail personnel questionne l’image, son transport, sa projection, ce qu’elle dit, ou n’arrive pas à dire. Ce qui cherche à apparaître malgré l’imperfection, les « retards » inhérents à l’acte photographique. Plusieurs expositions, notamment aux Sables d’Olonne, témoignent de sa recherche.

En même temps Thierry Froger écrit, sans songer tout de suite à publier. Le temps venu, il réunit plusieurs ensembles poétiques qu’il propose à Yves di Manno. Celui-ci séduit par la force et la singularité de ces textes les publie dans la belle collection « poésie » chez Flammarion, sous ce titre magnifique : « Retards légendaires de la photographie ». Thierry Froger a dédié ce recueil à son grand-père qui tenait un magasin de photo-cinéma. C’est là, sans doute, qu’est né son intérêt pour ce qu’il appelle les dispositifs de projection.

La langue poétique est ample, élégante, précise, on a envie de dire classique. Une partie du recueil est même composée de sonnets. Il n’y a ici nulle volonté d’artifices, nulle obscurité inhérente à tant de recherches contemporaines. La poésie de Thierry Froger n’est pas hermétique, elle est étrange, étrangement envoutante. Si elle nous émeut tant, si elle nous met en joie autant qu’en désarroi, c’est bien qu’elle touche à quelque chose d’essentiel en nous.



Alain Girard-Daudon



Thierry Froger : Retards légendaires de la photographie. Éditions Flammarion 2013


N47, n°25, janvier 2014
Bulletin d’abonnement :

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Sommaire / Edito / Plein Format … présentation de Serge Nuñez Tolin par C. Vogels / Cécile Guivarch par C. Vogels / Marie Huot par Y. Jouan / Thierry Froger par A. Girard-Daudon / Cahier plastique / Amandine Marembert & M.Durigneux P. Longchamp / Plurielles / Patrick Argenté / Benoît Berchoud / Julien Boutonnier / Estelle Cantala / Emilien Chesnot / Jacques Demarcq / Erich Fried / Jean-Marc Gougeon / Emmanuèle Jawad / Patrick Le Divenah / Régis Lefort / Isabelle Levesque / Béatrice Machet / Hélène Page / Clara Régy / Yannick Torlini / Jean-Marc Undriener / Cahier plastique / Philippe Longchamp & Nélida Médina / Sentiers Traduire, écrire présentation : C.Vogels / Elisabeth Gardaz / Julio Guimaraes / Camille Loivier / Jean Miniac / Ian Monk / Notes de Lecture par... / A. Bertot, A Gellé, A. Girard-Daudon, B. Machet-Franke, A. Emaz, Y. Jouan /

Guénaël Boutouillet - 23 janvier 2014