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Homo Hétéro : Phobie Philie

L’homophobie c’est pas bien. La guerre, la maladie, la faim dans le monde et la mort non plus. So what ?

Si je suis là sur ce site c’est pour rendre compte de ces "ateliers d’écriture" que je mène au sein de l’association Le Refuge à Paris. Mais il me semble que si je me mets à raconter d’emblée de qui s’y passe et ce que je vois, je veux dire que si je m’y mets sans "introduction" préalable, je vais tourner en rond, tourner autour du pot... Car le cœur des choses, le "pot", la malheureuse raison d’être du Refuge, la source, bref le mal, la cause, c’est l’homophobie. Donc avant de parler des victimes de l’homophobie, si j’essayais de la regarder en face, justement, cette "homo/phobie" ?

Je suis homosexuel et je ne suis pas homophobe. Cette phrase doublement affirmative a l’air toute bête dite comme ça, mais elle ne va pas de soi. Il y a des homosexuels, refoulés ou pas, qui sont homophobes. Cela s’étend jusque dans des régions où il serait simplement comique (ou tragique) d’en parler. Le cas particulier de l’homosexuel homophobe serait un sujet à lui tout seul. Je le laisse de côté, volontairement, aujourd’hui il n’est pas le mien.

De toute façon tout ça est très compliqué, presque inextricable. Il y a les enfants, le genre, la religion, l’amalgame pédophilie / homosexualité / pédérastie, les manifestations, la radicalisation du mouvement contre le mariage pour tous, etc. On dit que l’homophobie se banalise, on dit aussi qu’elle vit ses dernières heures, que ces mouvements de l’actualité récente ne sont que d’ultimes soubresauts. Je ne sais pas. D’un naturel pessimiste j’aurais tendance à pencher du côté de la banalisation, mais je n’ai pas de réponse toute faite. Je n’ai que des questions et la première est : qu’est-ce que l’homophobie ? De quoi est-elle le nom ? Une peur ? Oui mais encore ? La peur de l’autre, la peur de soi ? La haine ? L’incompréhension ? Une méconnaissance ? Un peu de tout cela sûrement mais pourquoi, pourquoi ?

Le fait est que j’ai été victime d’une agression homophobe, violente, il y a longtemps. J’avais quinze ans, dans ces eaux-là. Quand on reçoit des coups, ça change la donne, le problème devient physique, concret, à vif. Le sujet de l’homophobie n’est donc pas, pour moi, un sujet comme un autre. Ma première réaction après le tabassage et les crachats, ma première question intérieure, juste avant la honte et la tristesse, fut : "pourquoi ?" Je sais bien pourquoi, je marchais lentement dans les allées d’un jardin public qui était aussi un lieu de drague homosexuel connu, ça se passait dans une petite ville de province. Je sais donc pourquoi mais en réalité non, en profondeur j’ignore pourquoi. A la rigueur, si j’avais été un satire exhibitionniste, si j’avais agressé le regard de certains, à la rigueur je pourrais comprendre. Or je ne faisais que marcher, lentement. Ils me sont tombés dessus à cause de cette lenteur, parce qu’elle n’était pas "normale" (nord mâle), parce que je ne me déplaçais pas simplement d’un point A à un point B, je ne faisais pas que rentrer chez moi, je faisais un détour. Dans ce détour je cherchais quelque chose, autre chose, quelqu’un, quelqu’un d’autre. Ils l’ont senti, ils l’ont vu, ils n’ont pas compris ou ont cru comprendre à leur façon, ils n’ont pas supporté. Ils ont voulu me détruire, pour ça. Ah ! tu sors du droit chemin, de l’orthodoxie ? "On va te tuer". C’est ce qu’ils ont dit. "On va te tuer, tapette." Ils ont voulu me tuer ou me faire croire qu’ils allaient le faire. Sur le moment je les ai crus, ils m’ont donc tué. D’ailleurs, qu’ai-je fait ? Instinctivement j’ai fait le mort, pour m’en sortir. Je suis resté inerte sur le sol, j’ai retenu ma respiration, pour m’en sortir je leur ai fait croire que j’étais mort.

Voilà, "je suis mort", sous leurs coups je fus mort, voilà. Il y a le camp de la victime, moi, et le camp des agresseurs, eux. Voilà. Dit comme ça il n’y a qu’une chose à énoncer : voilà. Mais alors quoi, voilà ? On ne peut pas se sortir de l’impasse, on ne peut pas échapper à cette opposition, la dualité doit rester tragique, insoluble ? Les victimes toujours à la même place, les bourreaux toujours au même endroit ? Peut-être. Mais il reste la pensée. Tant qu’il y a de la vie il y a de la pensée. Et la pensée permet de se déplacer : si je n’étais pas homosexuel, si je n’étais pas moi, qu’est-ce qui me dit que je ne serais pas eux, que je ne serais pas comme eux ? De quel droit puis-je affirmer que je ne serais pas homophobe si je n’étais pas homosexuel ? Il y a là quelque chose que je ne sais pas, que je ne peux pas savoir et cette méconnaissance est un grand manque. J’aurais pu moi aussi et frapper et cracher, peut-être.

Car c’est facile, pour moi, je suis homosexuel, je connais donc l’homosexualité de l’intérieur, j’en suis, j’en fais partie, je partage et je comprends. Mais cette homosexualité qui est ma connaissance, une de mes connaissances, reste et restera à jamais irreprésentable pour un hétérosexuel, même s’il est mon meilleur ami, même s’il me connaît très bien et que je lui raconte tout. De même le désir hétérosexuel, désir masculin né du corps de la femme, désir féminin né du corps de l’homme, reste et restera à jamais un angle mort pour moi, une zone invisible, même s’il s’agit de celui de ma meilleure amie et qu’elle me "raconte tout".

Donc l’homophobie. Parfois je me demande si la question ne serait pas plus pertinente si l’on regardait comment un hétérosexuel n’est pas ou ne devient pas homophobe plutôt que de creuser les motivations d’un homophobe déclaré. Je vois deux sortes de gens : ceux qui acceptent et vivent bien dans un monde où certaines choses leur résistent et leur restent inconnues ; et ceux qui refusent cela, qu’ils refusent en riant, en se moquant ou qu’ils refusent en bloc, dans la violence et dans la haine, jusqu’au meurtre.

Le problème me semble alors venir de ce que tout ne peut pas être montré ou su. Tout ne peut pas être compris, partagé. Et on ne vit que dans son propre corps. On ne peut pas faire l’expérience de la vie dans le corps de l’autre. Il y a là existence de régions inconnues, inconnaissables à jamais. Il y a là un mystère qui jamais ne le lèvera et l’erreur est de vivre ce mystère comme un danger ou une forme d’agression. Et je suis comme ça ! Du moins je peux l’être ! Souvent ça ne me plaît pas de ne pas comprendre ou de ne pas savoir, je n’aime pas quand ça me résiste ! Qui n’a jamais eu envie de foutre en l’air un puzzle trop grand, trop long à faire ? Qui n’a jamais eu envie de jeter par la fenêtre un de ces casse-tête chinois, "jeux à la con" ? Etc., etc.

Et si la question était aussi de regarder l’homophobie en soi, avant de condamner l’homophobie chez l’autre ? Et si, surtout, on arrêtait de tout réduire à des camps opposés, perpétuellement en guerre ? Le bien, le mal. La paix, la guerre. La maladie, la santé. Actif, passif. La vie, la mort. Etc., etc.

Et c’est la même chose quand on parle de la sexualité. Généralement on dit : il y a les homosexuels, puis les hétérosexuels (ok il y a aussi les bisexuels, mais les "vrais" bisexuels c’est encore plus marginal, je crois, et je ne suis pas sûr que ça existe, d’ailleurs. Les pratiques bisexuelles existent, bien-sûr, mais la "bisexualité" en tant que telle, je reste perplexe.). Bref, revenons à nos moutons : quand on dit homo / hétéro on oppose, on sépare, on distingue. On schématise. Certes le deux est facile à penser mais l’humain n’est-il pas plus complexe et riche, plus multiple ? Peut-on toujours tout réduire à une simple dichotomie ? C’est peut-être ça le sujet de ce papier, le réductionnisme. Il s’agirait de tuer dans l’oeuf le réductionnisme. Oui, il faut dénoncer l’homophobie, il faut dénoncer le racisme, etc. Mais je doute de l’efficacité des discours incantatoire, performatif, bien-pensant. Souvent ces discours ne convainquent que les convaincus, et radicalisent les autres.

Il y a une phrase de Lacan que j’aime beaucoup parce qu’elle met du vent dans mes voiles, elle m’apporte de l’air et c’est un air frais. Attention, cette phrase, si on la prend au pied de la lettre, peut choquer voire scandaliser certains ou certaines. D’autres la trouveront tout simplement stupide. Cette phrase me plaît pour diverses raisons, une de ces raisons étant qu’elle me donne à voir le masculin et le féminin sous un angle nouveau, rien que ça : "Etre homo c’est aimer les hommes, qu’on soit une femme ou un homme. Etre hétéro c’est aimer les femmes, qu’on soit un homme ou une femme."

Olivier Steiner - 18 février 2014
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