Sabine Huynh | Le bonheur

Cette image, je l’ai prise début janvier 2014. Passant devant ce petit parc, j’ai vu ce banc déserté. Puis, après quelques pas, j’ai fait demi-tour, j’ai attendu quelques instants. Et j’ai pris cette image. Un peu inquiet, un peu terrifié. Et plus tard, un peu amusé me rendant compte que l’image (celle vue, celle prise) était une surface de projection. Ce qui avait vacillé en moi était l’idée de la disparition. Parce que j’ai toujours été très ébranlé et inquiété par les chaussures laissées dans la rue, souvent au bord d’un trottoir, par les vêtements étalés dans l’absence des corps sur d’autres trottoirs ou routes des villes. Mais l’on pourrait sans doute envisager d’autres interprétations, d’autres chemins d’imagination...
J’ai donc soumis la photographie autour de moi à différents auteurs avec comme proposition la saisie libre de cette image. Voici donc une variation d’écriture et de lecture.

Sébastien Rongier


Sabine Huynh | Le bonheur



Doucement le sable avale ses pieds le creusant. Devant les yeux d’Ava, la toile déployée du ciel s’anime. Nuages étirés, morcelés, se poursuivant dans la joie illimitée qu’elle leur prête. Le ressac rassemble ses pensées. C’est bon d’être encore en vie, finalement.

« Tout est bien, tout est bon », lui a confié Yochka, il y a quelques jours. Presque vingt ans qu’il est là, à traîner du matin au soir des chaises longues, qu’il loue à la pièce. Chevelure blanche, drue, aux quatre vents. Ventre d’une ampleur formidable, qu’on imagine croissante. Peau craquelée de pachyderme stoïque. « La plage est nettoyée, ratissée, très tôt le matin, avant que les premiers baigneurs arrivent. C’est tout simplement Copacabana. Au coucher du soleil, j’amène mon chien, Choko. Jusqu’à la nuit tombée, je le regarde courir, jouer. Le bonheur. »

Marcher, marcher, ponctuer de ses pas la vie revenue. Ava s’élance sur le boulevard bordé de bancs et d’eucalyptus. Sa foulée légère est soudain entravée par les chaussons. D’épais chaussons fourrés, à fermeture éclair. Roses, tachés, immobiles. Quarante degrés à l’ombre. Elle aimerait pouvoir aller nue, ou parée d’un voile de brume. Ses yeux vont des chaussons au pyjama rayé à la doudoune grise au visage de la personne engoncée dedans.

Peau altérée, buvard à l’encre délavée, traits figés dans une colère ancienne. Les mots sifflent : « Je hais ces jeunes qui déambulent en arborant des sourires de prestidigitateurs satisfaits, comme s’ils avaient planté les figuiers et les eucalyptus eux-mêmes. Cette génération d’incapables ne connaît rien à l’histoire du pays. Je déteste Tel Aviv. Je viens de Jérusalem, une vraie ville, la capitale. Mes imbéciles d’enfants sont persuadés que l’air marin me fait du bien. Je suffoque ici. Je ne leur pardonnerai jamais d’être tous partis vivre aux États-Unis, me laissant crever sur la terre qui les a vu naître. Moi je suis née très loin d’ici. Nous étions si heureux quand j’étais enfant ! Ils paient cette Philippine pour être mon souffre-douleur. La gentillesse constante de cette femme m’insupporte. J’ai refusé qu’elle me lave et me change aujourd’hui. Je suis très bien comme ça. De toute façon, j’ai tout le temps froid, même au soleil, comme les pierres. »

Sous les chaussons, le repose-pied astiqué du fauteuil roulant étincèle, la curiosité d’Ava se retranche. Le corps de la femme qui le pousse semble las et lourd. Ses yeux lancent des ponts invisibles, bien au-delà de cette ville. Le pas d’Ava devient aussi trainant que le sien. Le souffle, l’horizon leur manquent.

À quelques mètres de là, une autre femme asiatique. Elle attend un homme qui réapprend à marcher, appuyé à un cadre. Il vacille, transpire. Son regard opaque a perdu l’errance. Ses pas imperceptibles balbutient que quelque chose lui échappe.

Ava frissonne. Elle se débat avec le souvenir du hurlement. Celui dont elle ne s’était jamais cru capable. Celui qui a répondu au silence de l’hémisphère gauche de son cerveau, à la paralysie du bras de sa main écrivante. « Attaque ischémique transitoire », ont tranché les médecins.

Tout à coup, les yeux de l’homme s’éclairent. Il étend un bras tremblant en direction d’un banc où gisent une boîte à chaussures ouverte, un sac à main blanc et un pull bleu. « Le sac... le sac... mais... c’est le sac de Naomi... Là, là ! » La femme qui l’accompagne le rabroue dans un hébreu approximatif : « Qu’est-ce qui te prend daddy ? Toi rêver daddy. Naomi pas là. Ta femme morte longtemps longtemps. Allez viens daddy. Manger glace. Tu veux ? Tu veux ? » Elle s’empare de sa main.

Le visage d’Ava se crispe. Arrête. Suffit. Bouger. Fuir. Elle a un but, oui, elle a un but. Lequel ? Mais celui de vivre, continuer, se précipiter vers – comment ne plus y penser ? comment y arriver ? – le bonheur. Y prétendre.

Sabine Huynh

On retrouve l’ensemble des contributions ici.

31 janvier 2014