Hélène Gaudy, Plein hiver, un making-of


Plein hiver, roman d’Hélène Gaudy, est paru en janvier 2014 chez Actes Sud. Nous en avons publié cet extrait en avant-première.
Elle nous en offre ici une traversée commentée, journal de bord a posteriori, manière de déambulation dans les marges, travaux préparatoires et interrogations à l’œuvre pendant (et après) l’écriture du livre).


PLEIN HIVER / UN MAKING-OFF


Je n’ai jamais aimé, pourtant, les jeux de construction. Jamais compris les cartes, jamais su les plier, toujours pris au jugé la rue qu’il ne fallait pas prendre, développant avec le temps une sorte de sens de l’orientation inversé — il vaut toujours mieux choisir le chemin que je n’aurais pas spontanément élu, ne jamais faire confiance à mon appréhension de l’espace mais le considérer, toujours, comme un secret.


Dans ces conditions, construire une ville, même virtuelle, est une entreprise hasardeuse et pourtant, une vieille obsession. Enfant, j’ai voulu inventer une île. J’ai oublié son nom et c’est dommage parce qu’il était comme un mot de passe, un code pour y accéder. Je me souviens de son statut de refuge, horizon toujours à portée de main, du plaisir que c’était de découper ses côtes — celles, sableuses et tièdes, où l’on pouvait se coucher et les autres, rocheuses, escarpées — d’inventorier sa flore — des plantes ouvertes et rouges et des fruits forcément exotiques, forcément succulents. Y avait-il des animaux, sur l’île ? Sûrement.

Je l’écrivais, la dessinais, je m’y rendais la nuit et quand je m’ennuyais.


Construire une ville pour un roman, construire la Lisbon de Plein hiver, cela a pris en compte, forcément, mes incapacités, ma vision parcellaire. Il a même fallu que cela en devienne la matière : cette ville est bancale, incomplète, changeante. Elle ressemble à une autre, elle en porte le nom mais n’en est qu’un reflet trompeur, déformé :


« La ville de Lisbon porte mal son nom. Peut-être des explorateurs portugais l’ont-ils baptisée ainsi il y a des siècles sous l’effet d’une persistante saudade, abordant enfin le Nouveau Monde pour trouver une région si froide, si sauvage et si loin de chez eux. La municipalité a joué sur l’homonymie, disséminant çà et là des clins d’œil comme ces azulejos passés qui ornent encore les murs de la gare désaffectée. L’un des maires, dans les années 1970, a même voulu y construire un tramway mais le manque d’argent et surtout le peu d’envergure du terrain — la ville se traversait en voiture en un temps record d’une minute et quarante-trois secondes et presque personne ne pensait à la traverser à pied — l’ont vite persuadé de l’aspect purement décoratif du projet.

La route qui traverse Lisbon mène absolument partout à Lisbon. La ville possède peu de recoins, d’arrière-cours, d’impasses où couper des gorges, de chemins ombragés où se retrouvent les amoureux. Les distractions y sont rares. Il y a un cinéma drive-in en bordure de forêt, pris d’assaut par des bandes de jeunes venus de tout le comté qui s’entassent dans les voitures, les uns sur les autres et bien sûr, ça se pelote, ça fume et ça picole de la mauvaise bière glacée quand ce n’est pas une seringue qu’on trouve sur le bitume au petit matin, entre les roues des pick-up, quand les derniers spectateurs quittent le parking désert après avoir épuisé, malgré l’alcool et les étreintes, les dernières réserves de chaleur des corps.
 »



Il fallait à cette ville un nom qui proclame et qui mente, un nom d’apparat auquel on ne croit pas tout à fait.

Lisbonne, je n’y suis jamais allée. De la cité portugaise comme des États-Unis, je ne sais rien sinon une mythologie clinquante et fausse, les chansons et les films de ceux qui n’y ont jamais mis les pieds. Dans le frottement de ces deux lieux inconnus, il y avait une place pour Lisbon, la ville encore à inventer.


« Qu’est-ce qu’ils savent de Lisbonne, les gens d’ici ? Presque rien. Peut-être des tramways, des rues en pente, la mer. Pourtant, certains soirs, il arrive qu’on sente comme une douceur du Sud. Peut-être est-elle tout entière contenue dans le nom de la ville, dans cette homonymie abusive. Reste que les rues semblent parfois traversées d’une tiédeur, d’un parfum, d’une clarté. Les flèches de la cathédrale, rouge brique, tirent alors vers quelque chose de plus chaud, de plus au Sud, Italie, Espagne, pays de l’Est. La ville soudain poreuse, comme s’il y avait autre chose à voir que ce qu’on a devant les yeux.

Peut-être qu’il faut avoir fait quelques voyages pour être traversé par ce genre d’impressions. Être allé sur la côte Ouest ou même jusqu’en Europe, connaître l’odeur du bitume chauffé par le soleil, détrempé par une pluie soudaine, celle de la mer dont on perçoit, sur les rives du lac, un relent comme affadi par une mauvaise mémoire. Peut-être qu’il faut connaître les rues qui débouchent sur le rivage pour deviner, à l’issue de ces routes tracées au cordeau, comme la possibilité d’une plage. Savoir le bruit des villes du Sud, leur clameur, pour la tirer ici des moindres voix confondues. Peut-être qu’on ne peut rien découvrir qu’on n’ait déjà connu.
 »



Lisbon aux États-Unis comme Paris au Texas. Comme Édouard Levé a photographié les abords mornes de ces villes homonymes — Bagdad est aussi un bled américain —, dépouiller Lisbonne de ses attributs solaires pour faire émerger Lisbon, cité glaciale à laquelle les hivers neigeux, les lumières nocturnes, sont les seuls points d’accès.

« Lisbonne contre Lisbon, l’onde ample du Tage contre les méandres sournois de l’Atlantic River.  »

Pourtant, dans ces lettres disparues, ce « e », ce deuxième « n », je voudrais qu’il subsiste suffisamment de trésors invisibles qui la cernent sans jamais la toucher pour que Lisbon garde un peu de leur aura, de leur charge de promesses.


Il a fallu dessiner une carte. Nous avons passé, à deux, un après-midi penchés sur la table d’un café, à tracer au stylo sur un papier à petits carreaux des lignes qui se heurtaient sans cesse à mon appréhension butée du réel. Qu’y a-t-il, là ? Je ne sais pas. Où finit le centre, où commence la périphérie, que trouve-t-on entre les zones balayées par la fiction, celles où vivent les personnages ?

Il a fallu nouer les lignes comme on tend un fil trop lâche et cette construction d’abord arbitraire a ouvert d’autres portes au récit : puisque cette rue existe, puisqu’elle a été dessinée, il peut désormais s’y passer quelque chose.


« Prudence s’essaya à courir. La nuit était tombée, les lampadaires allumés, la rue déserte. Elle aurait aimé se voir de haut s’élancer sur cette ligne droite encadrée de lumières mais elle ne distinguait pas grand-chose, à peine un bout de bitume et personne pour la regarder. Elle s’était arrêtée essoufflée, se rendant compte que le film dans lequel elle jouait ne passerait jamais nulle part. Les fesses dans l’herbe rase, elle avait repris son souffle, s’était trouvée légèrement ridicule et avait eu envie de rentrer chez elle.

Et puis elle avait vu le garçon qui marchait au milieu de la route, défiant les camions qui trouent la nuit et avalent les enfants. Il était brun, sec et cette bouche fine — un trait. Ils étaient presque voisins, elle l’avait déjà croisé mais la nuit, la douceur, les rosiers lui donnaient un tout autre visage. Il avait les mains dans les poches.
 »




La route, droite, coupera la ville en deux puis elle mènera au lac, au mobile home des garçons de la rivière, à l’Atlantic river qui, une fois nommée, peut elle aussi trouver sa place dans le récit :


« Les garçons de la rivière, aussi, parce qu’ils avaient été les élèves les plus zélés de l’école lorsqu’il avait fallu appuyer la candidature de l’Atlantic River pour le titre de « rivière la plus courte du monde » dans le Guiness Book. Jude et Tom en avaient vite fait une affaire personnelle. À défaut d’être large et majestueuse, l’Atlantic River avait au moins une particularité, celle d’être si minuscule qu’elle se devait, estimaient-ils, d’être remarquée.

Cette rivière au nom d’océan avait pour horizon le terrain vague situé en aval. Le lac dans lequel elle se jetait dégageait été comme hiver une humidité palpable qui imprégnait les murs, faisait friser les cheveux, décollait le papier peint des chambres. (…)

Les garçons avaient passé des soirées entières vautrés sur le lit de Jude, celui du haut, face auquel était punaisée une carte où les fleuves, les ruisseaux, les affluents se détachaient en bleu acide, vert d’eau (…).

L’affaire avait pris des proportions peu communes — mobilisation générale dans les couloirs de l’école, rivières dessinées au stylo sur les poignets des filles — quand, l’année suivante, la catégorie du cours d’eau le plus court disparut subitement du Guiness Book.

Devant cet abandon brutal sans aucune explication, Jude décrocha du mur la carte salie par leurs explorations nocturnes et Tom, allongé sur le lit devant le rectangle jaune qu’elle avait laissé sur le papier peint, versa ses premières larmes depuis des mois voire des années.
 »



Lisbon est la ville d’un impossible retour, celui d’un jeune garçon disparu.

Une ville qui n’est jamais tout à fait — il le faudrait — ce qu’elle a l’air d’être, insaisissable comme celui qu’elle a perdu puis retrouvé.

L’homonymie me sert de matériau de construction. Je m’appuie sur les correspondances, les échos, les hasards dont la force d’évocation suffit à charger une ville, un personnage, de son double inconscient.

Lisbon partage aussi son nom avec les jeunes filles de Virgin suicides, les sœurs Lisbon dont la présence fantomatique et solaire a plané, aussi, sur la construction lacunaire de la ville.

Des personnages réels sont ainsi tordus, transformés, « dépaysés » : Nathaniel Bar-Jonah, véritable dévoreur d’enfants ou João Rodrigues Cabrilho, navigateur portugais devenu la figure de proue, l’emblème de cette ville imaginaire.

David Horn, le garçon disparu de Plein hiver, porte à son nom une lettre de moins que le Benjamin Horne de Twin Peaks et parions que ce patronyme, comme un habit garde l’odeur du corps qui l’a porté, lui prêtera un peu de la folie de ce personnage royal, hystérique, inquiétant. Que dans le sillage de ce nom, quelque chose subsistera aussi de l’atmosphère de la bourgade de Lynch et même du mystère de la disparition de l’enfant du pays, jumelle possible de David Horn : la blonde Laura Palmer.


Comme dans l’ancienne invention de l’île, je me suis mise à peupler les montagnes environnantes. Il fallait savoir quelle faune, quelle flore couvrait les flancs des sommets américains, ceux de l’Alaska, ceux du Montana, et L’Amérique du Nord d’Ivan T. Sanderson, livre d’images acheté sur l’étal d’une brocante, est devenu une bible, autant pour les indications précises qu’il renfermait que par l’étrangeté de son écriture — drôle de langue pseudo scientifique, étrangement poétique, qui me donnait à chaque fois l’impression de pénétrer dans un cabinet de curiosités.

J’ai appris plus tard que l’auteur de ce livre, l’un des inventeurs de l’occulte « crypto-zoologie », s’était passionné pour les monstres et autres yetis et en particulier pour l’homme de glace du Minnesota qui avait inspiré l’un des mythes fondateurs de Lisbon :


« Quand elle était petite, Prudence avait vu sa photo dans l’un des magazines de sa mère sous le titre « Missing Link, Iceman ». L’homme de glace avait le corps velu et les mains immenses, un nez large, une bouche peu avenante et des orbites d’encre noir. C’était une époque où les foires regorgeaient de monstres et où des objets non identifiés survolaient les maisons isolées. C’était une époque où l’on apprenait le doute en même temps que le rêve. C’était une époque que Prudence ne pouvait qu’imaginer.

Elle s’était demandé ce que ce devait être que d’arpenter ainsi l’Amérique avec dans son camion un homme dans un bloc de glace, un homme au faciès simiesque mais un homme tout de même, lèvres entrouvertes sur des dents d’homme, dont la présence muette devait accompagner chaque virage, chaque note qui s’échappait de l’autoradio, chaque ciel de pluie, chaque montagne traversée, comme s’il cheminait en permanence vers un enterrement qui n’aurait jamais lieu. Cette histoire avait éveillé chez Prudence une angoisse que les blagues de Tom peinaient maintenant à raviver — que ferait l’homme si son frigo portatif venait à lâcher, l’eau à se répandre et les chairs du chaînon manquant à reprendre leur processus de destruction ?

Elle avait été plutôt rassurée d’apprendre que le corps avait vite été remplacé par un leurre, reproduit à l’identique par du personnel des studios de Los Angeles, du plastique sous la glace pour qu’on puisse se tenir nez à nez avec la Préhistoire sans craindre la pourriture qui va avec. »




Cette histoire dont j’avais fait l’un des emblèmes d’une ville fictive avait donc été étudiée et popularisée par l’auteur du livre qui, depuis le début de l’écriture, me servait de mine et l’homme de glace, porté par un réseau de coïncidences, devint l’emblème de Lisbon, sa figure tutélaire.


D’autres lectures ont contribué au peuplement et à l’édification du décor. Les fictions de Rick Bass et de Pete Fromm sur les montagnes du Montana d’où sortent les têtes des fauves — pumas, lynx dont j’apprends l’existence dans ces régions montagneuses — les oiseaux, les tétras et le relief, les accidents, le climat, les sensations. Tout cela, comme l’aura des noms, flotte autour de la ville sans vraiment l’atteindre. Ceux qui la peuplent, avant tout des jeunes urbains, ne connaissent pas grand-chose de la vie sauvage qui les environne. Leur ignorance est aussi la mienne et je continue à mettre en place cette vraie/fausse ville américaine par de perpétuelles alternances : construire, mettre en doute. Esquisser, effacer.


« Ils habitaient au cœur des montagnes mais ne connaissaient rien de la vie sauvage qui les environnait. À peine s’endormaient-ils, parfois, devant des documentaires animaliers, fixés dans un demi-sommeil par les yeux luisants des ours, des orignaux ou des aigles. Ils savaient que des chasseurs passaient sur les hauteurs une saison entière avant de rejoindre les plaines quand les premières neiges commençaient à tomber, qu’ils vivaient comme des trappeurs d’un autre siècle, marchaient avec des raquettes, tiraient des grouses et des élans, que certains ramenaient en douce sur leurs épaules la peau encore chaude d’un puma ou d’un lynx et leurs têtes comme trophées. Mais David, Sam et Prudence, mais les garçons de la rivière étaient aussi étrangers à cette vie que s’ils avaient vécu en n’importe quel autre lieu sur la terre. Ils étaient des enfants de la ville. Aucun d’entre eux n’aurait voulu partir chasser comme l’avaient fait leurs pères.  »



La ville et le livre se construisent aussi dans le voisinage immédiat des images, des films, des photographie, fragments d’une Amérique inconnue et pourtant presque intime — en voyage à l’autre bout du monde, cette sensation de familiarité immédiate qui accompagne la vision d’un film ou d’une série américaine, dont les lieux nous accompagnent tellement depuis l’enfance qu’ils réveillent la nostalgie de l’endroit d’où l’on vient, qu’ils donnent presque l’impression, l’espace d’un instant, de rentrer à la maison.


Il y a les photographies de Gregory Crewdson, qui fait de l’Amérique un plateau de cinéma à ciel ouvert, utilisant pour ses photographies l’infrastructure d’un plateau de tournage. Acteurs, éclairages artificiels, images mises en scène pour recréer une Amérique passée à la moulinette de se propre machine à fiction.

La maison de David Horn est là, sur l’une des images du photographe, façade de bois peinte en blanc, fenêtres éclairées, ciel rose, et de ce fragment découle la configuration du quartier, le voisinage inventé — Sam, habitera juste en face et Prudence, à côté.

Il y a des souvenirs de séquences, d’images arrêtées : le dos des adolescents d’Elephant et des puis d’autres villes, tracée à la craie dans Dogville, gelée par l’absence dans De beaux lendemains, blanche comme une nuit dans Insomnia. Il me reste des fragments de la périphérie déserte de Wendy et Lucy et des ténèbres scintillantes de La Nuit du chasseur. Il y a, aussi, les images que je prends au fil de mes promenades, de la banlieue parisienne à la Haute-Savoie, des fragments de Lisbon saisis de mon côté de l’Atlantique.


La carte, les noms, les images finissent par former un puzzle serré et je voudrais qu’à la lecture il transparaisse, que cette ville soit aussi incertaine que mon appréhension de l’espace, qu’elle soit grevée par l’absence et que l’on ait, pourtant, envie d’y rester, que l’on sente sous la surface du roman les os fragiles mais saillants de ce qui l’a constitué.



"Lisbon en France", copyright Hélène Gaudy

Hélène Gaudy


Plein hiver, par Hélène Gaudy, Janvier, 2014 / 11,5 x 21,7 / 208 pages, ISBN 978-2-330-02706-3.

1er février 2014