Christophe Sanchez | La grande mare

Cette image, je l’ai prise début janvier 2014. Passant devant ce petit parc, j’ai vu ce banc déserté. Puis, après quelques pas, j’ai fait demi-tour, j’ai attendu quelques instants. Et j’ai pris cette image. Un peu inquiet, un peu terrifié. Et plus tard, un peu amusé me rendant compte que l’image (celle vue, celle prise) était une surface de projection. Ce qui avait vacillé en moi était l’idée de la disparition. Parce que j’ai toujours été très ébranlé et inquiété par les chaussures laissées dans la rue, souvent au bord d’un trottoir, par les vêtements étalés dans l’absence des corps sur d’autres trottoirs ou routes des villes. Mais l’on pourrait sans doute envisager d’autres interprétations, d’autres chemins d’imagination...
J’ai donc soumis la photographie autour de moi à différents auteurs avec comme proposition la saisie libre de cette image. Voici donc une variation d’écriture et de lecture.

Sébastien Rongier


Christophe Sanchez | La grande mare



Dans le bruissement des feuilles d’automne, elle surgit de derrière le bosquet comme un fantôme. Grande et maigre, flanquée d’un sale k-way bleu, d’un sac en skaï blanc et une grande boite rouge sous le bras, elle a d’abord déambulé dans le parc, visiblement ivre, puis s’est prise les pieds dans les graviers et, ôtant ses escarpins, a sauté dans la grande mare du parc en criant des insanités envers un homme qui, visiblement, ne lui avait pas laissé que de bons souvenirs.

Je faisais mon jogging matinal quand elle commença à vociférer contre moi. J’avais fait l’erreur d’être là et j’étais en quelques secondes devenu son exutoire : l’homme à qui elle s’adressait à travers moi devait lui avoir fait beaucoup de mal pour ainsi se déverser sur un inconnu. Désormais en totale crise nerveuse, elle courait dans l’eau affolant les passants. Etrangement, je n’avais pas peur d’elle. Quelque déséquilibrée, murmuraient certains badauds interloqués. Je la croyais désespérée mais nullement folle.

Dix minutes de ce manège aquatique puis elle sortit de la mare et me rejoignit sur le banc sur lequel je m’étais assis pour assister à sa représentation. Elle me dévisagea puis, en me tutoyant, continua à s’adresser à moi comme à son homme, ex-amant de toute évidence.

Face à mon sourire et à mon calme, sa crise cessa peu à peu pour laisser place à de petites larmes qui ranimaient son visage crispé. Belle. Elle était belle malgré sa peine et son accoutrement. Elle se débarrassa de son sac, de son imperméable et posa sa boîte rouge sur le banc. Elle sortit quelques photographies de l’intérieur, me les montra une à une sans un mot et les déchira en petits morceaux, reposant les miettes avec dédain dans le carton.

J’étais subjugué par cette femme extravagante. Sur ces photos, son homme et elle. Son homme. Son homme. Qui me ressemblait. Son homme. Moi.

A cet instant, j’eus une absence, un trou noir ; mes pensées fixées sur les photos qui défilaient devant moi comme tombe la pluie. Quelques instants, des minutes, des heures, je ne sais plus et je repris mes esprits. J’étais trempé de la tête aux pieds. J’empestais l’alcool et la vase. Elle avait disparu en laissant sur le banc ses affaires baroques et des photos d’elle et moi jaunies.



Christophe Sanchez

On retrouve l’ensemble des contributions ici.

13 février 2014