L’Enéide de Virgile [1.123] Chant I, par Danielle Carlès. Tempête



















Et si nous traduisions l’Énéide ?

Je chante les combats et le héros qui le premier, des bords de Troie parti

fugitif, par ordre du destin est venu en Italie et aux rivages

de Lavinium. Durement malmené et sur mer et sur terre

par le pouvoir de ceux d’en haut et Junon enragée, à cause de sa colère inoubliable,

il subit aussi nombre d’épreuves à la guerre pour fonder sa ville

et porter ses dieux au Latium. De là procède le peuple latin,

nos pères albains et les murs de la haute Rome.



Junon et Carthage

Muse, rappelle-moi ses raisons : quelle offense à son pouvoir,

quelle douleur a incité la reine des dieux à plonger dans un tel cercle

de hasards un héros incomparable par sa piété, à le jeter au devant

de tant d’épreuves ? Les âmes célestes ont-elles de si violentes colères ?

Il y avait au temps jadis une ville, des colons venus de Tyr l’habitaient,

Carthage, en face de l’Italie, en face et au large de l’embouchure

du Tibre, riche de biens et animée de farouche passion pour la guerre.

On dit que Junon plus que toutes les villes de la terre

la choyait, même Samos venait après. Elle y eut ses armes,

elle y eut son char. Qu’elle devienne la souveraine du monde, si son destin

le permet, la déesse depuis lors y consacre ses efforts, en couve le projet.



La haine de Junon

Mais le sang troyen se perpétuerait dans une lignée,

avait-elle entendu dire, qui un jour renverserait les citadelles tyriennes,

il en viendrait un peuple roi d’un vaste royaume, guerrier et fier,

pour la ruine de la Libye. Tel était le fil que dévidaient les Parques.

Inquiète de cela, la fille de Saturne avait aussi en mémoire l’ancienne guerre,

qu’elle avait au premier rang menée contre Troie en faveur de sa chère Argos.

Le motif de sa colère et son sauvage ressentiment n’étaient toujours pas

tombés de son esprit. Il reste, dans un recoin profond de sa pensée,

le jugement de Pâris et l’injure à sa beauté laissée pour compte,

Et elle hait ce peuple, et il y a l’honneur fait à Ganymède après le rapt.

Ainsi enflammée par surcroît, elle ballottait sur toute l’étendue des eaux

les Troyens survivants, échappés aux Danaens et à l’impitoyable Achille,

les retenant éloignés du Latium, et depuis de nombreuses années

ils erraient poussés par le destin tout autour de la mer.

Tant il fallait d’effort pour fonder le peuple romain !



La rancoeur de Junon

À peine hors de vue de la terre de Sicile, ils gagnaient vers le large

voiles déployées, joyeux, et faisaient jaillir l’écume salée sous le bronze des étraves,

quand Junon, son éternelle blessure intacte au fond du cœur,

se dit à elle-même : « Suis-je vaincue ? Je renoncerais à mon entreprise

et je ne pourrais pas écarter de l’Italie le roi des Troyens ?

C’est vrai, le destin me le défend. Mais Pallas n’a-t-elle pu incendier la flotte

des Argiens et les noyer, eux, dans la mer

pour prix du crime et du délire du seul Ajax fils d’Oïlée ?

C’est même elle qui a lancé depuis les nuages le feu rapide de Jupiter,

et disloqué la flotte et bouleversé les eaux avec le vent.

Quant à lui, la poitrine transpercée, respirant des flammes,

elle l’a saisi dans un tourbillon et cloué sur un roc acéré.

Et moi, qui les précède tous, reine des dieux, et la sœur et l’épouse

de Jupiter, contre un seul peuple depuis tant d’années

je mène la guerre ! Y aura-t-il encore quelqu’un pour se prosterner devant la majesté

De Junon ou déposer en suppliant des offrandes sur ses autels ? »



Éole roi des vents

La déesse, roulant et déroulant ces pensées en son cœur enflammé,

parvient dans la patrie des nuages, terre où s’enfante la fureur des Austers,

en Éolie. C’est là, dans une grotte désolée, que le roi Éole

sur les vents batailleurs et les tempêtes tonitruantes

exerce son empire et les retient dans les chaînes et les cachots.

Eux, indignés de leur sort, font retentir de grondements terribles

la montagne autour de leur prison. Au sommet de la citadelle, Éole siège

un sceptre à la main et radoucit leur énergie, tempère leurs colères.

Il ne le ferait pas, que mers et terres et ciel jusqu’au plus profond,

rapides, ils les emporteraient avec eux, c’est sûr, et les balayeraient dans les airs.

Mais le Père tout-puissant les a relégués dans ces sombres cavernes,

car il a compris le danger, il a entassé par-dessus des blocs pesants

et de hautes montagnes, et leur a donné un roi lié par un contrat précis,

avec le pouvoir de serrer ou relâcher la bride selon les ordres qu’il reçoit.



Junon corrompt Éole

Junon suppliante s’adressa à lui en ces mots :

« Éole, c’est à toi, oui, que le Père des dieux et Roi des hommes

a donné le pouvoir d’apaiser les flots ou de les soulever par le vent.

Un peuple qui m’est ennemi navigue sur la mer Tyrrhénienne,

il transporte Ilion en Italie et les Pénates des vaincus.

Déclenche la violence des vents et fais sombrer les poupes submergées

ou bien disperse-les et parsème la mer de cadavres.

Je possède deux fois sept nymphes au corps parfait

dont une l’emporte par son extrême beauté, Déiopéia.

Je vous unirai dans un mariage durable, je la ferai tienne,

pour qu’elle passe toutes les années de sa vie avec toi, en récompense

d’un tel service, et qu’elle te rende père d’une belle descendance. »

Éole lui répondit : « À toi, ô Reine, la charge de savoir exactement

ce que tu veux ; quant à moi, il est juste que je prenne tes ordres.

C’est toi qui me procures tous les avantages de mon trône, toi, mon sceptre

et la faveur de Jupiter, toi qui m’offres une place aux banquets des dieux

et me fais le seigneur des orages et des tempêtes. »

Quand il eut fini de parler, de la pointe d’un épieu retourné il frappa le flanc

de la montagne creuse : les vents, comme une armée en rangs serrés,

par la porte qui s’est ouverte, se ruent et soufflent en tourbillon sur toute la terre.



La tempête

Ils s’abattirent sur la mer, et toute entière, des grands fonds où elle repose,

l’Eurus et le Notus la font jaillir, unis aux rafales serrées

de l’Africus et ils roulent des vagues gigantesques en direction de la côte.

Aussitôt s’élèvent les cris des hommes et le sifflement des cordages.

Soudain les nuages arrachent la vue du ciel et la lumière du jour

aux yeux des Troyens. Une nuit noire tombe sur la mer.

Les cieux se mirent à tonner, et l’éther scintille d’une mitraille d’éclairs.

Tout fait sentir aux hommes la proximité de la mort.

À cet instant les membres d’Énée se dérobent sous l’effet du froid.

Il gémit, puis, ses deux mains tendues vers les astres,

il dit à haute voix : « Oh trois et quatre fois bienheureux

ceux qui ont eu la chance de trouver la mort sous les yeux de leurs pères,

au pied des hauts remparts de Troie ! Ô le plus valeureux des Danaens,

fils de Tydée, ne pouvais-je tomber dans les plaines d’Ilion

et par ta main expirer mon souffle

là où gît le farouche Hector frappé par l’Éacide, où gît l’immense

Sarpédon, où le Simoïs roule, emportés sous les eaux,

tant de boucliers, de casques de héros, et de robustes corps ! »

Comme il jette ces paroles, une rafale stridente de l’Aquilon

de face vient frapper la voile et soulève les flots jusqu’aux étoiles.

Les rames se brisent, la proue fait un écart et expose

le travers aux lames. Puis arrive en masse abrupte une montagne d’eau.

Des bateaux se trouvent suspendus au sommet de la vague ; aux autres, l’eau en s’ouvrant

fait voir le fond à découvert entre les vagues. Le sable bouillonne furieusement.

Trois sont emportés par le Notus, il les lance sur des écueils invisibles,

des rochers au milieu des eaux que les Italiens nomment « les Autels »,

crête monstrueuse affleurant la surface. Trois le sont par l’Eurus : du large

il les chasse sur les bas-fonds, sur les Syrtes, puis, vision qui serre le cœur,

les pousse sur des bancs et les emmure dans le sable.

Un, celui qui transportait les Lyciens et le loyal Oronte,

sous les yeux d’Enée, reçoit d’en haut un énorme paquet de mer

qui frappe sur la poupe : le pilote est éjecté et roule

tête en avant, mais la force du flot fait faire au navire trois tours

sur place, puis un rapide tourbillon l’entraîne voracement sous l’eau.

On peut voir quelques hommes surnageant ça et là dans le vaste désert du gouffre,

les armes des héros, des planches, et le trésor de Troie éparpillé sur l’eau.

Et déjà sur le fort navire d’Ilionée, déjà sur celui du valeureux Achate,

et sur celui qui portait Abas, et celui d’Alétès au grand âge,

la tempête avait sa victoire : les bordés sur les flancs se sont désunis, tous

subissent les attaques hostiles de l’eau, et des brèches s’ouvrent.



Voir en ligne :Le site Fonsbandusiae de Danielle Carlès

Marie Cosnay - 24 février 2014