August par deux fois dans l’œuvre de Christa Wolf

August, récit de Christa Wolf traduit de l’allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein, vient de paraître aux éditions Christian Bourgois.

Christa Wolf sur remue.






August entre dans l’œuvre de Christa Wolf en 1976 :

August. August des environs de Pilkallen. Un beau jour, il informa Nelly qu’il l’avait choisie comme protectrice. Il avait dix ans, un garçon replet, haut comme trois pommes, lourd. L’expression de ses yeux marron – « yeux de chien » - donnait envie aux autres enfants et aux adultes de le faire souffrir. Ses lettres (les plus anciennes que tu conserves). « Maintenant, il n’y a plus personne à qui je peux laver le couvert », écrit-il après sa sortie. L’orthographe de la lettre prouve que les essais de Nelly pour lui apprendre à lire, à écrire et à compter avaient lamentablement échoué. Sa façon gauche, importune, de lui faire la cour, sa jalousie envers les autres enfants, plus jolis, plus intelligents.
« Quand j’aurai retrouvé mes tantes, et quand je serai près d’elles, et quand je serai grand et que je serai tailleur, je te coudrai un manteau bien chaud, et je te l’enverrai pour que tu penses toujours à ton cher August. » (En 1947, ses tantes de l’Ouest se sont manifestées, et August est allé vivre chez elles, il devrait avoir quarante ans maintenant. Peut-être a-t-il réussi à devenir tailleur.)

C’est Nelly, une des figures fictives de la narratrice, qui fait ce court portrait d’August aux dernières pages de Trame d’enfance [1], la rencontre avait eu lieu trente ans avant que Christa Wolf en fasse le récit, en 1946.

Dans Aucun lieu. Nulle part, dans Médée. Voix, dans Un jour dans l’année ou La Ville des anges, il n’y a pas trace d’August. Il s’est effacé comme s’est effacé le château aménagé de bric et de broc en sanatorium où des enfants étaient soignés tant bien que mal.

Trente-cinq ans plus tard, pendant l’été 2011, Christa Wolf retourne vers les pages déjà lointaines du sanatorium. Elle cherche à comprendre de quel récit de ces années-là dispose maintenant sa mémoire. Certaines choses n’ont pas changé : la doctoresse célibataire qui invite ses collègues des villages voisins à boire et à chanter chez elle ; le pari qu’on sera capable d’aller, à minuit, toucher les pieds du mort exposé dans la chapelle. Mais d’autres se sont recomposées selon un point de vue qui n’est plus le sien, la source autobiographique, déjà présente dans Trame d’enfance, empruntant désormais la vie et la voix d’un personnage resté jusque-là discret, August. Est-il devenu tailleur comme il en rêvait ? Lui seul peut répondre et elle lui cède la parole :

Il se rappelle encore par quel heureux hasard il s’est retrouvé un beau jour assistant chauffeur sur un camion de l’usine, parce qu’un collègue était malade. Et comme cela lui plaisait de sillonner le pays. La première fois que quelque chose lui plaisait, ça il ne l’a pas oublié. Et la première fois qu’il a désiré quelque chose. Il a voulu devenir chauffeur de camion. Pour la première fois, il n’a pas attendu de savoir ce que les autres voulaient faire de lui. Il est allé lui-même au bureau du personnel, il revoit encore ce collègue en train de feuilleter les dossiers des employés, hésitant. Oui, bien sûr, chauffeur, c’est un métier à grande responsabilité, je sais bien, dit August, qui d’habitude n’ouvrait guère la bouche. Oui, bien sûr, l’usine a sa propre auto-école, cela aussi August le savait, mais le prochain cours est déjà complet, à moins d’un désistement. August retourna tous les jours au bureau du personnel pour savoir si quelqu’un s’était désisté et un jour, juste avant que le nouveau cours commence, le collègue brandit le formulaire déjà rempli à son nom qui lui donnait le droit de participer aux cours de conduite et finalement de conduire lui-même un camion. August n’était pas habitué à la joie, c’était un sentiment inconnu. Il y pense assez souvent ces derniers temps.

Au présent du nouveau récit dont il est le personnage principal, August conduit un car de tourisme de Prague à Berlin via la vallée de l’Elbe, Dresde et la région de Bestensee, trajet de retour qui donne le cadre narratif. Il a maintenant soixante-huit ans, c’est un de ses derniers voyages, il partira bientôt en retraite. Ceux qu’il transporte ont son âge, ils entonnent en chœur des chansons d’autrefois ou ils dorment, les conduire lui laisse l’esprit libre. Il se souvient de l’année passée au sanatorium après la guerre. Lui était un enfant de huit ans qui avait perdu sa mère lors du bombardement du train où tous deux voyageaient et dont le père avait été porté disparu au front. Était un orphelin malade recueilli par la Croix-Rouge, persuadé que sa mère, toujours en vie, faisait tout pour le retrouver, que son père, lui aussi toujours en vie, ferait de même pour les rejoindre, fils et épouse. Il se souvient de Klaus et Annelise frère et sœur, d’Ede rendu fou par la sensation d’abandon et de solitude, d’Hannelore qui mourut à l’âge de cinq ans. Et il se souvient de Lilo, c’est ainsi qu’il appelle Nelly soixante ans plus tard. Elle avait dix-sept ans et elle aidait les infirmières en lisant des histoires aux enfants trop faibles pour quitter leur lit. Il en était amoureux comme peut l’être un garçonnet qui découvre la coexistence de la tendresse et de la jalousie, la douceur de la protection reçue et donnée, l’admiration égale des qualités et des défauts de l’autre, et la certitude que cette autre est un repère qui lui permettra d’aller là où il n’aurait pas eu la force d’aller seul : la survie.

Réfugiée des territoires de l’Est avec sa famille, Lilo guérira et rejoindra ses parents à la fin du récit au moment où August, après avoir déposé ses passagers au bureau de voyages d’Alexanderplatz et ramené le car au garage de la gare routière, regagnera le quartier périphérique de Marzahn où il vit.

Il s’accorde une petite pause pour souffler. Il n’est toujours pas en mesure de mettre des mots sur ce qu’il ressent. Il éprouve une sorte de reconnaissance d’avoir connu dans sa vie quelque chose qu’il appellerait, s’il pouvait l’exprimer, la chance. Il pousse la porte et entre.

Dominique Dussidour - 17 février 2014

[1Christa Wolf : Trame d’enfance, traduit de l’allemand par Ghislain Riccardi (éditions Alinea, 1987 ; réédition Stock, 2009).