Hélène Frédérick, Forêt contraire
making-of, 3

(Lire l’extrait 1 et l’extrait 2 de ce making-of)

Hélène Frédérick collabore à des revues littéraires et tient un blog (notes obliques) mêlant poésie, réflexions et fiction. Elle a publié deux romans aux éditions Verticales, La poupée de Kokoschka (2010) et Forêt contraire (février 2014), signé des fictions radiophoniques sur France Culture et France inter. La poupée de Kokoschka paraîtra en 2014 dans la « série P » aux éditions Héliotrope (Montréal) pour une diffusion américaine en format poche. La lire sur remue.net.




À l’invitation de remue.net, voici trois extraits du roman forêt contraire (à paraître le 6 février aux éditions Verticales), entremêlés d’extraits choisis de notes de travail et commentaires manuscrits en lien avec l’écriture, tenus dans un carnet au cours de la rédaction, de l’automne 2009 au printemps 2013.

À gauche, les notes du carnet moleskine. À droite, le roman dans sa version finale.


Hélène Frédérick




29.04.11

L’idée du masque.


28.09.11

Je fais face aux doutes que je vivais déjà en écrivant la Poupée, mais peut-être qu’ils sont encore plus aigus. Exhibition. / Sophie habite temporairement l’ancienne maison de ses parents, en ruine – symbole de la famille disparue, de la distance… Elle pense à son passé – elle – mais comment insérer les pensées + idées de Lukas. Là où j’en suis, Sophie boit le café sur le balcon, pense à l’enfance, revient aux livres de Lukas – c’est à cet instant précis qu’elle a l’idée de construire une cabane pour lui, pour ses livres. Construction = sauvegarder ou sauver la beauté (T. Bernhard). / Accepter d’être mobile : tout ça n’est que brouillon à retravailler plus tard. La fiction est inépuisable *


4.10.11

Cette fois, le livre s’écrit de l’intérieur, un peu comme s’il partait d’un point central pour former une étoile. Mais il y a plusieurs points, que je prends un à un, pour former de petites étoiles qui, à la fin, formeront un tout ? Un tout que je voudrais essoufflant.


6.10.11

Je n’arrive pas à faire parler LB. Une espèce de paranoïa narcissique m’en empêche. Je vois des gens m’accuser de profanation, de commettre un sacrilège. Je m’imagine bien basse aux yeux des autres alors que je ne suis pas regardée. Idiotie.


15.11.11

Y a-t-il un problème de dédoublement, avec la maison en ruines et la construction d’un abri ? Deux lieux à habiter, à symboliser ? Fausse piste ? Moi qui aime tant l’idée de construction, comment faire en sorte que les choses soient claires, justifiées dans leur forme ? Se servir de l’opposition ruines vs construction ? De cette tension pourrait naître le récit que je cherche à mettre en place.


17.11.11

Se tisse de l’intérieur.


24.11.11

Il faut accrocher des lanternes dans le long tunnel de mon récit !


5.01.12

Après quelques jours d’arrêt le roman se met à me résister. Une couche de glace ou une surface séchée parce qu’on a cessé de remuer. La perception change aussi. Je suis très changeante, malléable, agitée.


13.01.12, vendredi

Diable, je concocte un livre imbibé d’alcool.


26.01.12

cette nécessité de me mettre des bâtons dans les roues pour avancer.


8.02.12

Derniers miles. Face aux vents.


28.02.12

J’espère que mes futurs lecteurs seront plus indulgents que moi./


22.09.12

Rencontre avec N., sur les quais. Combattre. Détruire pour libérer.



La neige s’accumule et le vent forme des lames, des vagues laiteuses desquelles émergent des têtes d’arbrisseaux et des bouts d’herbes séchées. C’est si blanc et si fort qu’on ne distingue rien alentour : il n’y a plus de forêt, seulement l’abri au milieu d’un tourbillon glacé. Il faut nous voir marcher jusqu’à la voiture pour nous engouffrer, celle-ci déjà à demi engloutie par toute cette pluie transformée en poudre. De l’intérieur de la voiture, au lieu de la cabane j’aperçois un bloc flou, à peine carré, d’où la fumée ne perce plus par le toit. Il y a au moins dix jours qu’on n’a vu âme qui vive. On met la radio : on attrape Sinatra en début de course, It Was a Very Good Year avec orchestre, on ne sent plus nos orteils nus gelés dans les bottes, on ne sait plus si on pleure à cause de la beauté du blanc, de la tonalité en mineur, ou d’un mal du pays. On entend « when I was twenty-one, it was a very good year », dans la tempête, « it was a very good year for city girls », tandis que les éléments déchaînés parviennent à secouer doucement la voiture, une main poussant le berceau, et qu’au-dessus d’elle et moi les questions s’amoncellent et s’entassent, des mots trop longs dans un petit nuage de bande dessinée, « but now the days are short », il faut bien avouer que Lukas Bauer se refuse à nous, que les deux continents, en vérité, nous résistent, quelque chose s’est perdu, « and now I think of my life as vintage wine » : elle, qui fait partie de nous, appartient au passé.

On tourne la clef, on démarre, phares allumés, la vieille bête se met lentement en mouvement, chevauche les vagues de neige comme elle peut, en prenant son élan, jusqu’à la route qui n’a pas encore été dégagée. On ne discerne plus l’asphalte et ses lignes jaune orange et les flocons éclairés par les phares nous hypnotisent, on jurerait que c’est eux qui foncent sur notre vaisseau : on traverse une galaxie qui me rappelle la foule croisée en sens inverse à Châtelet. L’air sorti des bouches d’aération commence à tiédir, les contrastes s’amenuisent, c’est le moment de diriger l’air des chaufferettes sur nos pieds engourdis. Les pneus quatre saisons crissent doucement sur la neige restée vierge, qu’on écrase en avançant, et c’est ainsi qu’on arrive au village dans un tourbillon poudreux qu’alimente l’impulsion de la machine mêlée au vent. Dans cet état que je connais par coeur, c’est tout et n’importe quoi sauf rien, tout et n’importe qui sauf personne. Après s’être poudré le nez et rougi les lèvres, on quitte le ventre chaud de la bête pour entrer dans le premier bar venu : un monstre cubique tout opaque avec au-dessus un large bienvenue écrit au néon bleu, et dessous un tableau lumineux jaune où s’affiche en noir le classique du « e » manquant, mais sans l’imagination de Perec : soiree musiqu nostalgi sp ciaux sur alcohol & billard. Attroupement de fumeurs dans la tempête. On tire la poignée d’une porte blindée de coffre-fort, un brouhaha en sort on dirait d’une boîte à musique pop : peut-être que rien ne se passait, pas un son, pas un mouvement jusqu’au moment d’ouvrir, peut-être que tout s’est agité à l’instant de pousser le verrou et de soulever le couvercle, que juste avant tout était endormi et qu’au lieu du sépia diffusé par les lampes suspendues au-dessus des rectangles de feutrine verte il faisait noir comme chez le loup. Peut-être qu’au lieu d’un vieux tube de Rod Stewart étouffé par les rires et les verres qui s’entrechoquent, c’était un silence laiteux.

Devant nous des tables de billard alignées sur deux rangées, bordées de petits comités d’hommes et de femmes en grappes, au fond à droite le comptoir et des gens accoudés qui attendent, d’autres qui s’éloignent et font des envieux avec leurs pintes de bière remplies à ras bord, à la surface une mousse d’un pouce d’épaisseur qu’ils s’empressent d’aspirer pour éviter les accidents. Au cabaret de la dernière chance, on cherche un tabouret où poser nos fesses, Sophie et moi, on voudrait si possible être haut perchées pour que nos pieds se réchauffent, on se délecte de ces personnages à observer même si en retour ils scrutent sans pitié notre tête de hibou. Une tête de hibou, c’est exactement l’image que nous renvoie le grand miroir derrière le comptoir où je m’installe, le comptoir, oui : on va puiser directement à la source. Ici on sert des pintes par défaut. Celui qui commandera un verre ne sera jamais pris au sérieux. Alors je trempe mes lèvres dans une grande blonde sur fond de Tina Turner.

(p. 119-122)





27.09.12

Générique du film de Resnais. « When I was twenty-one… » curieux hasard. / Eurydice est éternelle.


7.11.12

Chez moi, écriture et sexe vont de pair. Ils sont indissociables.


11.11.12

Pluies fortes et tourments – roman – fantômes – paperasses qu’il faut cesser de fuir / Pendant que je me demande ce qu’on peut bien penser de moi, je ne deviens personne. /


12.11.12

Je suis troublée : je suis vivante.


29.05.13

Laisse-toi porter par le courant que tu as toi-même mis en place, créé par les remous de ta propre confiance.


30.05.13

Ce constant conflit intérieur entre deux tendances : soumission / insoumission au manque. Deux pôles : affirmation / battage en retraite.


19 février 2014