Rachel Blau DuPlessis, Brouillons


Imagine un livre, un petit livre

dont les mots seraient recouverts

un par un

de tout petits cailloux –

fossiles estampés, éclats de schiste,

scories et nodosités, issus d’excavations

piètres balayures étalées,

tout un chemin fait de lignes de morse

pas à pas

en suivant la page.


(Extrait de Brouillon XXX, Fosse, p. 82)



Les éditions Corti publient, dans leur précieuse Série américaine, un bel ensemble de la poète américaine Rachel Blau DuPlessis, Brouillons, traduit par Auxeméry, avec la collaboration de Chris Tysh. De cette auteure on avait pu lire jusqu’à présent en français Essais : quatre poèmes, issus d’une traduction collective réalisée à Royaumont (revue par Auxeméry, Créaphis, 1996).

Ce livre est un « choix de poèmes », prélevés à une composition plus vaste à laquelle Rachel Blau DuPlessis travaille depuis 1986, en dialogue avec la tradition (essentiellement américaine) du poème long, à propos duquel Auxeméry propose en note une étude éclairante (pp. 266-272).

Il s’agit, pour Rachel Blau DuPlessis, de parvenir à un ensemble de 114 poèmes, ou Brouillons, titre de ce vaste projet – Drafts - pour le titre original, indiquant par là d’emblée une tension, une aspiration répétée vers une forme peut-être inatteignable mais rêvée, tramée, cartographiée par fragments, diffractée. Dans son introduction à la traduction française, elle évoque ces poèmes comme autant de « versions d’un ou de multiples palimpsestes d’une chose qui ne peut jamais être atteinte en totalité, jamais pleinement pénétrée, jamais totalement énoncée. » (p.8)

Outre la préface de l’auteure, les poèmes sont accompagnés d’une introduction détaillée d’Auxémery, d’un texte de Chris Tysch (s’attachant aux Drafts 77-95), et d’un double appareil de notes, celles de Rachel Blau DuPlessis d’une part, qui explicitent la circonstance et les échos de tel poème, dévoilant les sources et reprises, dans ce qu’elle nomme justement une « éthique de la citation [1] », celles du traducteur d’autre part.

La profusion de cette escorte, essentielle et enrichissante, ne doit cependant pas intimider le lecteur qui découvrirait pour la première fois ici l’œuvre de cette auteure. On peut tout à fait se livrer immédiatement, me semble-t-il, à la lecture des poèmes eux-mêmes, puis naviguer à sa guise et dans le désordre vers les notes, revenir vers l’introduction, l’ouverture. Car la circulation est un principe intense d’élaboration de cette œuvre-tissu maillée de fils horizontaux et verticaux, chaque poème étant projeté (mis en projet, pressenti, inscrit par anticipation) dans une grille générale qui implique des vecteurs de sens, réseau d’échos reliant les poèmes situés sur une même ligne, réseau dont Rachel Blau DuPlessis précise qu’il doit préserver l’ouverture du sens (et la variété des chemins) : « La construction du poème a été conçue à la façon d’une forêt où se livrer à l’errance, comme un champ olsonien de lignes saillantes, un roncier où la pensée suit des vecteurs immanents, ou encore comme ces bâtonnets du Yi-King que l’on lance à chaque lecture.  » (p. 271). On voit alors qu’une telle circulation conditionne aussi bien la construction du poème que sa réception (circulation d’un Brouillon à l’autre, et du Brouillon à ses notes, conçues comme partie intégrante du poème).


Ressusciter

Les alliances qui sont

Recevables

En fabriquer de

Généreuses et laïques


Et à partir de là s’occuper

Des maux d’un monde incapable de pitié,

Ses ravages, ses injustices :


Tel est l’agenda qu’il nous faut tenir.


(Extrait du Brouillon 85, Tirage/épreuve, p. 193)


Le poème déploie un espace de pensée, d’interrogation, de commentaire, ouvert sur l’autre, le dialogue, la citation, l’approfondissement. D’un poème à l’autre il y a tout à la fois relation et autonomie, chacun de ces (longs) poèmes étant tout autant parachevé qu’inachevable, ouvert à sa propre relance, un autre brouillon, un autre pli (notion fondamentale ici). Chaque « brouillon » est alors un voyage qui invente sa route, son dessin propre, sa mélodie graphique : ici ce sont de vastes zones de textes caviardés, suggérant l’effacement, la censure, la dissolution, là des distiques reproduisant la forme d’un interrogatoire, ailleurs d’amples strophes numérotées. Aucune mécanique, mais l’élan d’une invention de pensée que l’inquiétude travaille, en relation avec d’autres pensées, d’autres voix, thèmes et émotions exprimés, précise Rachel Blau DuPlessis, « selon ce qu’on appellera, par néologisme, de l’ « angage » - un composé de langage frappé au coin de l’angoisse  » (introduction, pp. 9-10). La possibilité même du poème, sa responsabilité, ses ressources, sont au cœur de nombreux passages (et, de façon essentielle, du dialogue avec Adorno que développe le Brouillon 52,
Midrash
). Mais chaque battement d’aile du quotidien porte en lui-même sa question et peut trouver accueil dans le poème.




Une fois encore, ce sentiment de ce qui advient,


en regardant


un papillon de nuit en détresse,


marbré battant des ailes


violemment, se débattant dans


la pièce,


petite vie, petit cœur


une seule rue un seul signal une seule vue un


seul désir.


Sensation


que tout s’ouvre


débouche directement sur


rien.


(Extrait de Brouillon 85, Tirage/épreuve, pp. 204-205)



Livre-vie, livre-somme, d’une faim sans résolution (« Peux seulement écrire dans la faim / et dans une lumière de bleu verdâtre » p. 205), où l’adresse à l’autre relance incessamment le dialogue, sans renoncer à une forme d’espérance dans l’obstination, qui serait la responsabilité du poème.


Quelques liens pour poursuivre ici et là, notamment :
L’anthologie permanente de Poezibao
et une soirée Traduction.
Le site de Rachel Blau DuPlessis
Les Editions Corti
Lecture de Pascal Gibourg sur Remue.net
Lecture de Tristan Hordé sur Sitaudis.

Sereine Berlottier - 23 février 2014

[1« Existe de plus une éthique de la citation qui opère dans le travail dans sa totalité, ce qui signifie que – à la différence de nombreux poèmes – ces travaux sont accompagnés de notes élaborées par la poète, qui reconnaît ainsi la provenance de certains des matériaux cités, et leurs auteurs. », Rachel Blau DuPlessis, Brouillons, introduction à la version française, p. 9