L’Enéide de Virgile : [305-415] Chant I par Marie Cosnay. Une mère ?

Une mère

Le pieux Énée dans la nuit a tourné et tourné sa pensée

Et dès que la lumière maternelle s’est ouverte il s’est décidé à sortir,

À explorer les lieux nouveaux — sur quelles rives, poussé par le vent, il a abordé,

Qui possède ces terres, qu’il voit en friches, hommes ou bêtes,

Il veut le savoir et raconter des choses exactes à ses compagnons.

Sa flotte dans un creux des bois, sous un rocher vide,

Fermée tout autour par des arbres et des ombres effrayantes,

Il la cache. Il va, accompagné du seul Achate

Et fait jouer dans sa main deux bâtons au large fer.

Sa mère au milieu de la forêt se tient face à lui,

Elle a le visage d’une jeune fille et le style et les armes d’une jeune fille

De Sparte ou d’une Harpalyce de Thrace qui fatigue

Les chevaux et devance à la course l’Eurus qui vole.

Elle a suspendu à son épaule, comme d’habitude, l’arc facile,

Chasseresse elle a laissé sa chevelure se répandre aux vents.

Nue jusqu’au genou, elle a relevé d’un nœud les plis fuyants de sa robe.

D’abord, « hé, dit-elle, jeunes gens, montrez-vous, est-ce que

Vous avez vu par hasard errant par ici une de mes sœurs,

Ceinte du carquois et de la peau tachetée du lynx,

Pressant d’un cri la course d’un sanglier qui bave ? 

Voilà pour Vénus ; le fils de Vénus répond 

" Je n’ai vu ni entendu aucune de tes sœurs,

Oh, qui me rappelles-tu, jeune fille, car tu n’as pas le visage

D’une mortelle et ta voix ne sonne pas humaine ; une déesse, c’est sûr,

La sœur de Phaebus ? Du sang des nymphes ?

Qui que tu sois, sois-nous heureuse, allège notre peine :

Sous quel ciel, sur quels rivages de la terre

Apprends-nous où nous sommes tombés. Ignorants des hommes et des lieux
Nous errons, menés par le vent et les vastes flots.

Pour toi devant tes autels une multitude de victimes tomberont, frappées de notre main." 

Alors Vénus : « je ne suis vraiment pas digne d’un tel honneur,

L’habitude, chez les jeunes filles tyriennes, est de porter le carquois

Et de lier à la cheville le haut cothurne.

Tu vois ici les royaumes puniques, les Tyriens, la ville d’Agénor,

Ce sont les frontières de la Libye intraitable à la guerre.

Didon a quitté sa ville de Tyr et dirige l’empire,

Elle a fui son frère. Longue est l’injustice, longues

Les péripéties. Je vais raconter les sommets de l’histoire.

Elle avait un époux, Sychée, le plus riche en or

Des Phéniciens. La pauvre le chérissait d’un grand amour.

Son père la lui avait donnée pure, il les avait joints en premières

Noces. Mais son frère possédait le royaume de Tyr,

Pygmalion, le plus abominable criminel, loin devant tous.

Entre les deux est venue la fureur. Le frère, impie,

Devant l’autel et aveugle par amour de l’or,

En cachette frappa du fer l’imprudent Sychée sans se soucier des amours

D’une sœur. Il cacha la chose longuement et le cruel

Mentit beaucoup et trompa d’un espoir vain l’amante malade.

Mais l’image de celui qui n’a pas été enterré vient dans son sommeil,

Elle porte le visage blanc de son époux d’une façon incroyable ;

L’autel cruel et la poitrine traversée du fer

L’image les met à nu, retrace le crime de la maison,

Conseille à Didon de hâter sa fuite, de quitter sa patrie

Et pour l’aider sur la route lui révèle sous la terre de vieux

Trésors, un poids inconnu d’or et d’argent.

Bouleversée, Didon prépare sa fuite et ses alliés.

Se joignent à elle ceux qui ont une haine cruelle du tyran

Ou une peur violente. Ils prennent des navires, prêts

Par hasard, les chargent d’or. Elles sont menées,

Les richesses de l’avare Pygmalion, en mer ; c’est une femme qui a fait ça.

Ils descendent aux lieux où tu vois maintenant d’immenses

Remparts et la citadelle de la nouvelle Carthage,

Ils achètent le sol, ils l’appellent Byrsa, à cause du sens du mot,

Et tant qu’ils peuvent, entourent la terre de la peau d’un taureau.

« Mais vous ? Qui êtes-vous ? De quels rivages venez-vous ?

Où vous mène le voyage ? » Demande-t-elle et Énée,

Soupirant, tirant la voix du fond de sa poitrine :

« Oh déesse, si je devais prendre du début et poursuivre,

Si tu pouvais écouter le récit de nos malheurs,

Avant la fin, le soir enterrerait le jour dans l’Olympe clos.

Nous sommes de la vieille Troie, peut-être à vos oreilles

Le nom de Troie est-il venu. Traînés de mer en mer,

La tempête nous a poussés sur les rives de Libye.

Je suis le pieux Énée qui a arraché nos Pénates à la flotte

Ennemie, je les porte avec moi, je suis connu plus haut qu’au ciel.

Je cherche l’Italie ma patrie et ma race issue du grand Jupiter.

Avec vingt navires j’ai pris la mer de Phrygie,

Ma mère la déesse m’a montré le chemin, j’ai suivi les destins,

Sept bateaux à peine me restent, déchiquetés par les flots et l’Eurus.

Et moi, sans nom, sans rien, j’erre dans les déserts de Libye

Chassé d’Europe et chassé d’Asie. » Vénus

Ne le supporte plus la plainte : elle l’interrompt en pleine douleur :

« Qui que tu sois, les dieux célestes t’aiment, je crois, et tu cueilles

Des souffles bien vivants, puisque tu es arrivé ici, à Tyr.

Continue et va jusqu’à la porte de la reine.

Je te le dis, tes compagnons sont revenus, ta flotte est rentrée,

Menée en sécurité par les Aquilons changeants.

Si mes parents ne m’ont pas enseigné en vain les prédictions.

Regarde, des cygnes, deux fois six, joyeux, en ligne,

Que l’oiseau de Jupiter glissant dans les plages de l’éther

A dispersés dans le ciel ouvert ; maintenant ils ont pris terre, en rang, dirait-on,

Ou bien ils regardent où ils vont prendre terre :

Ils sont de retour, ils jouent de leurs ailes stridentes,

En troupe ils ont fait le tour du ciel, ont poussé leurs chants :

C’est la même chose pour tes bateaux et tes petits marins :

Ou ils sont au port ou à pleine voile ils y entrent.

Continue et où te mène le chemin, dirige ton pas"

Elle dit. Elle se détourne ; elle brille à sa nuque de rose,

Sa chevelure d’ambroisie souffle une odeur divine,

Tout en haut. Sa robe coule à ses pieds, jusqu’en bas.

La vraie déesse paraît, à sa démarche. Lui quand il reconnaît

Sa mère il la suit qui s’en va, avec cette voix 
 :
« Pourquoi si souvent, avec ton fils, toi aussi cruelle, tu joues

De fausses images ? Pourquoi je ne peux de ma main toucher ta main

Et entendre et répondre de vraies paroles ?" 

On retrouve l’ensemble du chantier Virgile ici.

23 avril 2014