Roland Cornthwaite | di( )paraître

Cette image, je l’ai prise début janvier 2014. Passant devant ce petit parc, j’ai vu ce banc déserté. Puis, après quelques pas, j’ai fait demi-tour, j’ai attendu quelques instants. Et j’ai pris cette image. Un peu inquiet, un peu terrifié. Et plus tard, un peu amusé me rendant compte que l’image (celle vue, celle prise) était une surface de projection. Ce qui avait vacillé en moi était l’idée de la disparition. Parce que j’ai toujours été très ébranlé et inquiété par les chaussures laissées dans la rue, souvent au bord d’un trottoir, par les vêtements étalés dans l’absence des corps sur d’autres trottoirs ou routes des villes. Mais l’on pourrait sans doute envisager d’autres interprétations, d’autres chemins d’imagination...
J’ai donc soumis la photographie autour de moi à différents auteurs avec comme proposition la saisie libre de cette image. Voici donc une variation d’écriture et de lecture.

Sébastien Rongier


Roland Cornthwaite | di( )paraître

Elle dit la veste de tailleur bleue,

« Tu sais celle que j’avais achetée en solde

que j’avais repérée longtemps avant

devant laquelle j’étais passée, repassée

dont il restait une seule taille, justement, la mienne

après la deuxième démarque, tu vois,

elle m’attendait,

je n’ai pas pu m’en empêcher,

une affaire, bien ajustée, bleu franc,

pour aller avec ma teinture blond-vénitien.

Il ne fait pas chaud aujourd’hui,

je l’ai laissée sur le banc, pour ...

Tu la surveilles, dis, tu la surveilles ? »

Elle dit le sac à main,

« Et voilà, c’est bête, je n’ai jamais su quoi mettre dedans,

Il est tellement petit,

oui, oui, il va bien avec la veste,

c’est chic hein, le cuir blanc,

avec les anses pour le tenir

Tu vas rire, je le tiens bien serré

y a rien dedans,

Mais c’est chic

Ah, je te l’ai déjà dit ...

Tu le surveilles, dis, tu le surveilles ? »

Elle dit le carton,

« Alors j’ai la veste, le sac

et deux jours après

devant la vitrine je passe

c’est ça, exactement, tu vois

J’enlève celles que j’ai aux pieds

et c’est pour ça le carton

les vieilles sont dedans

Dis, tu surveilles, hein... »

Elle dit, elle dit, elle dit

c’est comme ça

ça file entre les dents

ça vient du fond

du noir du dedans

du trou

c’est le vide, les mots à vide

vide

l’air les poumons

le sang le cœur

le sac cuir blanc

(ça s’abandonne

ça s’égrène

ça enveloppe

ça brouillonne l’espace

ça postille humide

c’est le mur)

vide

cache comme sexe

blanc l’anguille le désir

vie de

c’est exactement elle

« comment tu veux que je transporte mes trucs

c’est pour ça le carton. »

(Toute sa vie dans un carton)

Roland Cornthwaite

On retrouve l’ensemble des contributions ici.

10 avril 2014