La nuit où Tristan Corbière s’est invité dans la mansarde de Jacques Josse

Liscorno, un récit de Jacques Josse, vient de paraître aux éditions Apogée.
Le site de Jacques Josse.
Jacques Josse sur remue.






Liscorno est un beau récit conduit, comme Jacques Josse le fait toujours, par la forte énergie de son écriture et son emploi dynamique de l’imparfait. Il parle des écrivains qui sont entrés, livre après livre, dans la mansarde de la maison familiale où il a grandi. Ils sont là, dans le présent des sensations vives, rugueuses des verbes d’action, des gestes du travail et de la rencontre qui font résonner le cœur et le corps entiers, dans le passé des découvertes d’enfance et de jeunesse, ce passé et ce présent tenus ensemble dans la lecture fraternelle, ils ont pour noms Tristan Corbière, Émile Verhaeren, Jack Kerouac, Bob Kaufman, Gary Snyder, Jack London, Raymond Carver, Paul Celan, Jean Genet, Yves Martin, Armand Robin, Allen Ginsberg, Bohumil Hrabal. Ils ont été ses initiateurs à la littérature, ils sont devenus les compagnons de toute sa vie. Mêmement et parallèlement, Jacques Josse fait le portrait de son père qui aimait lire les romanciers américains, de l’ancien capitaine François Josse, de l’oncle Cléophas, de ceux de Liscorno, le village rural des Côtes-d’Armor où il retourne régulièrement, Paulo et « sa clope au bec », Ropert le cultivateur et son cheval Georges, Jean-François l’unijambiste, Prudencio Hernandez l’ancien réfugié espagnol, et plus tard de ceux des villes voisines, Gros-Nini, Patrick, Le Pélican. Les rencontres évoquées par Jacques Josse paraissent s’éloigner dans le passé mais c’est à l’instant précis de leur possible disparition que le récit s’en saisit, juste avant leur basculement. Les deux fils - la rencontre de la poésie, la rencontre de l’autre – s’enroulent et se tressent alors autour de la virevolte de l’émotion.
DD et LG.





« Il alla coller sa mine / Aux carreaux de sa voisine / Pour lui peindre ses regrets / D’avoir fait - Oh pas exprès ! - / Son honteux monstre de livre. » (Tristan Corbière)






La nuit où Tristan Corbière s’est invité dans la mansarde à Liscorno pour ne plus vraiment en ressortir est bien cochée dans ma mémoire. Je dois au poète contumace, au crapaud qui chante, à celui qui savait plus que quiconque ce que rogner et rognures signifiaient en poésie, la première lecture qui m’a physiquement bousculé. Ses strophes ont serré ferme et sans préambule (par temps de chien, courant de la mer d’Iroise jusqu’au Cap Horn) des poches de chairs sensibles à l’intérieur du ventre avant d’attaquer le très ténu réseau des nerfs pour finir par toucher, au plafond, les pattes de l’araignée qui a électrisé, en un éclair, des zones où lire et écrire se chevauchaient.
Tout est parti de là. Sans transe, sans sueur, sans visions floues. C’était l’hiver. Interminable et boueux. Auparavant, pour rentrer, j’avais pris le car à la gare routière de Saint-Brieuc. Long ruban de bitume gris bordant la mer sous la pluie. Repas, silence, devoirs. Puis escalier, draps froids et livre à peine extrait du cartable que déjà (le voilà) grand ouvert sous le menton. C’est à cet instant qu’il a débarqué. Quelques vers nés de « ça », ou si l’on préfère de lui, perdu dans un monde parisien où il avait appris à ne jamais faire le beau et à désécrire du mieux possible, loin du port de Roscoff, dans un « Bazar où rien n’est en pierre, / Où le soleil manque de ton », précédés d’un « What ? » ironiquement attribué à Shakespeare et servant d’épitaphe à l’autoportrait sans concession ont suffi. Il s’est immiscé sous la charpente avec ses articulations grinçantes, son lyrisme en rupture de ban et son physique ingrat et tourmenté, celui d’un squelette ambulant et dégingandé, secoué par de fréquentes quintes de toux sèche. Il n’a pas mis longtemps à devenir ombre flottante s’élançant hors des Amours jaunes pour étendre sa frêle silhouette de chat écorché sous l’ampoule. Il portait en lui sarcasme, désarroi, réconfort et offrait, mine de rien, surgissant de sa lointaine mort (cette nuit-là, elle craquait entre les planches en avançant vers son premier siècle), un peu de ce mal-être frotté d’écume qui m’allait droit au cœur.
Ce sont d’abord mer et mort qui m’ont cogné dessus. L’une tonitruante et l’autre empreinte de douceur, l’une en rage, éructant, gueulant, ballottant avec fureur des hommes postés à bord de chaloupes prêtes à se briser sur les premiers récifs venus et l’autre étonnamment disposée au calme, aux caresses, à l’oubli, au répit. Corbière semblait vénérer l’une et l’autre en espérant atteindre leurs rives au plus tôt afin d’y déposer ses douleurs, ses infortunes, ses grimaces, ses fantaisies et, basta, rompre enfin les amarres avec cette vieille terre où ses os et ses bronches pourries ne faisaient de lui qu’un fracassé de plus. Ces traits nets, où se mélangeaient envie d’en découdre et colère de devoir supporter un corps incapable de le mener là où il aurait aimé s’exprimer (tant en mer qu’au fond du lit de celle qu’il appelait Marcelle), m’ont rendu proche de cet homme à qui il m’arrive encore de fixer d’improbables rendez-vous. Ceux-ci ne se déroulent plus dans la mansarde familiale mais dans un bar discret, un lieu étroit et chaleureux où les verres s’entrechoquent et se vident à petites goulées, sacrifiant à ce rituel qu’il appréciait tant, savourant tabac, alcool, désir en bonne compagnie, le soir sous les lumières jaunes de l’auberge Le Gad à Roscoff.


J.J.





5 mars 2014